Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 3 sur 26

Pages du PDF

Un drôle de Valentin

L’Ange d’or

 

– Je suis tombée amoureuse le temps d’ouvrir et de refermer un tiroir-caisse. Tu te rappelles ? À cette époque, je tenais mon rang dans une meute d’étudiantes, un brin féministes, un brin éprises de romance, mais surtout furieusement anticonformistes. Bon, une meute, nous étions quatre. Ohé, Valentin, tu m’écoutes ? Je te parle du jour où nous nous sommes rencontrés toi et moi. Oui, je sais, je te raconte souvent cette histoire, c’est mon petit plaisir, la seule nostalgie à laquelle je ne trouve aucune tristesse. Laisse-moi continuer s’il te plaît.

La langue de Blanche s’est déliée à l’heure du dîner, comme si les papilles activaient non seulement le goût, mais aussi la parole.

– C’était il y a dix ans. Un réseau de proxénètes avait été démantelé peu de temps auparavant. Notre quatuor de jeunes louves vibrait d’une satisfaction ambivalente, sûrement partagée par toutes les femmes du Québec : en nous, une voix criait victoire, une autre hurlait sa fureur que le métier de proxénète ne se soit pas éteint… Pardon ?… ne se fût pas, si tu veux, mon cœur… que le métier de proxénète, donc, ne se fûûûûûût pas éteint avec celui de standardiste ou de scieur de glace. Nous nous sommes retrouvées au Livingston, comme chaque samedi soir, et le vent de la vengeance s’est levé. Il s’est d’abord engouffré dans les voiles de Laura, qui a perché son mètre cinquante sur la table. Laura avait toujours une révolution sous le coude, peut-être à cause de ses origines argentines. Bref, je m’égare, elle nous a exposé son plan : « Nous allons choisir quatre mâles bipèdes imbéciles, et ils vont payer pour tous les autres. »

Nous avons rétorqué que nous n’étions pas précisément taillées pour le crime. (À l’époque nous avions tendance à nous sous-estimer.) Mais Laura avait une idée précise en tête. « Qui parle de crime ? Ma conception de la vengeance est plus cynique. Chacune de nous va harponner l’un de ces mâles bipèdes imbéciles et le rémunérer pour l’usage ponctuel de son corps. Oui, nous allons leur acheter une séance de coquineries. »

Du plat de la main, elle a caressé à distance l’ensemble des clients présents ce soir-là au Livingston. Capucine a émis un grincement vite étranglé par la solitude. J’ai marmonné : « Payer pour tous les autres ? Dis plutôt encaisser pour tous les autres. »

Nous ne saisissions pas l’idée de Laura et c’était bien normal : une idée de génie se heurte toujours à l’incompréhension des profanes, dont les sabots n’entrent pas dans le temple du sublime. Avec la suffisance d’une autruche, Suzanne s’est allongé le cou en disant : « Si je comprends bien, tu nous proposes d’offrir les délices de nos lits à quatre hommes pris au hasard, puis de les gratifier en prime d’un billet.

– Oui, sauf qu’on gratifie avant les délices, pas après, c’est le protocole de la profession. »

Personne n’a relevé. Capucine a grincé une fois de plus, mais d’un grincement qui avait pris du galon depuis qu’il n’était plus seul : « Une aubaine pour lesdits mâles bipèdes imbéciles… »

Puis Suzanne a résumé dans son vocabulaire le sentiment général : « Je dubite, je dubite fortement. »

Nous dubitions.

Mais Laura connaissait son pouvoir de persuasion et en abusait souvent. Elle avait su un jour nous convaincre qu’une délégation extraterrestre s’était secrètement installée sur un plateau de la cordillère des Andes. « Mesdames, vous avez raison. Oui, cet homme se sera bâfré d’une bonne tranche d’érotisme en notre compagnie. Oui, il repartira le portefeuille épaissi de quelques feuilles. Mais quand il passera son rasoir sur sa triste face de mâle bipède imbécile demain matin, son miroir lui susurrera : “prrrrrrrostitué… prrrrrrrostitué… prrrrrrrostitué…” Elle est là, la vengeance. »

Ce fut sa façon de rouler et de prolonger le « r » de ce mot, un peu à la manière d’un perroquet, qui fit fondre nos réticences. Valentin, chéri, ça ne va pas ? Pourquoi tu baisses la tête comme ça ? Attends, je vais t’aider à la redresser. Voilà. Bon, je finis vite mon histoire : nous avons balayé la salle d’un regard circulaire. Laura, qui nous surplombait toujours du haut de sa table, faisait penser à un phare cerné par trois rochers. Un samedi soir, le Livingston était toujours bien achalandé en mâles bipèdes, la plupart du temps assez alcoolisés pour être imbéciles. Suzanne et Laura ont déniché leur proie. J’ai entendu Laura dire à sa victime : « Laoûra, on dit Laoûra. » Et Suzanne a ferré son poisson avec l’hameçon de son ironie. Toutes les deux ont consommé le soir même cette vengeance symbolique et universelle. Capucine a déclaré forfait en bredouillant de vagues explications d’ordre à la fois biologique et moral. Mon mobile pour battre en retraite fut tout autre : après leur tour d’horizon, mes yeux se sont accrochés à ta petite gueule de Valentin. Tu étais derrière ton comptoir, à purger la tireuse à bière. La suite, tu la connais, je suis montée à l’abordage, et lorsque j’ai posé les termes du contrat, tu m’as répondu, drapé dans le mépris de tes joues imberbes : « Désolé, madame, mais je ne suis pas un gigolo. »

Tes deux pieds se sont tournés vers la caisse comme deux aiguilles de boussole vers le pôle Nord. Lorsque tu as ouvert le tiroir pour rendre sa monnaie à un hippie rouquin, j’étais émoustillée. Quand tu as fermé le tiroir, j’étais déterminée à te dédier ma vie. Tu vois, je suis tombée amoureuse le temps d’ouvrir et de refermer un tiroir-caisse.

Blanche a tout juste achevé son récit qu’un bras de Valentin, le gauche, vaincu par une combinaison des lois de Coulomb et de la pesanteur, tombe droit vers le sol. Ce contrepoids de chair et d’os fait basculer le buste. La tête va s’immerger d’un coup dans un coq au vin trop fade car cuisiné avec ce que les chefs du dimanche appellent le « vin de cuisine ». Ces petits défauts de tonus ne sont rares ni pour Valentin ni pour le coq au vin de Blanche.

– Oh ! mon ange ! J’oublie toujours que passé un certain temps hors de la chambre, tu ne tiens plus. Allons dormir. Ou plutôt je vais te laisser au lit parce que j’attends les filles. Quinze ans d’amitié, ça se fête. Elles ne vont pas tarder. Non, je ne suis pas de service ce soir. C’est aujourd’hui que je leur annonce la nouvelle. Tu ne m’en veux pas, hein ?

Derrière des verres enduits d’une sauce granuleuse, les yeux de Valentin ne cillent pas.

– Elles savent garder un secret, ne t’en fais pas. Mais j’appréhende un peu.

Sitôt Valentin au lit, Blanche remet une couronne de flammes sous le coq au vin. C’est moins un geste de prévenance envers ses amies (qui dînent toujours avant de venir par souci de simplicité) qu’un geste d’élégance envers le coq au vin. Blanche ne trouve rien de plus vulgaire qu’une marmite à moitié pleine sur un feu éteint. Elle aime aussi répandre des parfums de plats cuisinés dans l’appartement. Il lui importe peu que ces plats soient gobés dans la foulée.

Laura, Capucine et Suzanne ont l’habitude d’arriver ensemble dans la coccinelle de Suzanne. Et l’appartement passe d’un coup du silence au tumulte, comme un quai de gare à l’arrivée du train. Blanche apprécie cette coutume. Lorsqu’elle reçoit, elle ne se sent réellement à son aise qu’une fois ses invités au complet. S’ils arrivent au compte-gouttes, elle ne sait jamais comment se comporter. Elle rechigne à lancer un sujet de conversation, car l’expérience lui a prouvé que ce sujet sera fatalement abandonné dès l’irruption du convive suivant. Ne sachant parler ni de tout ni de rien, elle prétexte une corvée à terminer (nettoyer son arme de poing), un coup de fil à passer (qu’elle simule avec une perfection streepesque), et se contente de guetter de loin les drelins de la sonnette.

Blanche plonge toujours dans une soirée sans prendre la température. Elle ne se soucie pas des menus propos liminaires.

BL A N C H E

Alors ? Alors ? Tu lui as parlé ?

CA P U C I N E

Laisse-moi le temps d’arriver !

Devant les protestations de Capucine, elle claque sa porte d’entrée, et, avec les gestes rudes d’une maman pressée, délivre ses trois amies de leurs manteaux.

BL A N C H E

Voilà, tu es arrivée. Alors ?

CA P U C I N E

Pardon pour le retard. Je suis tombée sur une lettre que ma

mère m’a écrite juste après mon départ de la maison.

Je n’ai pas pu m’empêcher de la relire.

BL A N C H E

(dans un soupir)

Capucine Capucine Capucine…

SU Z A N N E

Oui… On avait décidé que tu ne devais plus les lire, ces

lettres.

Elles te font du mal.

LA U R A

Je ne comprends pas pourquoi tu n’en as pas fait un bon feu

de cheminée.

SU Z A N N E

La méchanceté est un excellent combustible.

CA P U C I N E

D’abord parce que je n’ai pas de cheminée, ensuite pour ne

pas oublier d’où je viens.

Laura saisit la lettre de Capucine et la lance sur la table basse avec le dégoût réservé d’ordinaire à la banane oubliée depuis deux mois au fond d’un sac à dos. Elle accompagne son geste d’un sermonnet.

LA U R A

Tu viens d’Edmonton, tu es à Montréal, et tu vas à Notre-Dame-des-Neiges. Il n’y a rien d’autre à savoir. Regarde-

moi : je viens de Buenos Aires, je suis à Montréal, et je vais à

Notre-Dame-des-Neiges. Tu vois, c’est simple.

CA P U C I N E

On ne te demande pas de laisser ton accent à Buenos Aires.

Née d’un père argentin et d’une mère française, Laura est arrivée à Montréal à l’âge de dix-huit ans. Elle s’est pourtant coupé la langue en quatre pour conserver un accent qui, selon elle, lui donne « du chien », quand l’accent québécois, toujours selon elle, donne « du canard ».

LA U R A

Je garde mon accent, tu oublies les lettres, deal ?

BL A N C H E

(trop heureuse de cette injonction qu’elle saisit au vol)

Deal ! Oublions les lettres ! C’est le prétendant de Capucine

qui m’intéresse. Alors ? Tu lui as parlé ?

CA P U C I N E

Quelques mots, oui. Mais surtout du papier.

BL A N C H E

Des lettres d’amour !

CA P U C I N E

Pas exactement.

BL A N C H E

Raconte !

Femmes de traditions, Blanche, Capucine et Laura s’installent sur le tapis. Suzanne prend le fauteuil, prétextant avec son pince-sans-rire caractéristique qu’il y a « des niveaux auxquels elle ne s’abaisse pas ». Ça lui permet aussi d’inhaler et d’exhaler sa vapeur sans embrumer ses amies. C’est sur ce tapis que les filles consument la plupart de leurs soirées, les cumulus de nicotine expirés par Suzanne roulant au-dessus d’elles.

LA U R A

Vous parlez de quoi ?

BL A N C H E

Du nez de Capucine.

CA P U C I N E

Oui, ce colosse qui tous les matins ouvre la porte de ma

librairie, prend une grande bolée d’air comme s’il voulait

inspirer toute la pièce, et s’en va.

LA U R A Un fou.

SU Z A N N E

Pire, un poète.

LA U R A

Il ne dit rien ?

CA P U C I N E

Non.

SU Z A N N E

Poète sans éloquence.

LA U R A

Si encore tu tenais une parfumerie, je comprendrais.

BL A N C H E

C’est Capucine qu’il respire !

LA U R A

Heureusement qu’il passe le matin et pas à la fermeture.

CA P U C I N E

Drôle.

BL A N C H E

Il la respire métaphoriquement !

SU Z A N N E

Poète intello.

LA U R A

Peut-être qu’il ne parle ni français ni anglais.

SU Z A N N E

Oh ! Méfie-toi de ça. C’est peut-être un piège.

CA P U C I N E

Un piège ?

SU Z A N N E

Une fois je suis tombée sur un type qui venait d’arriver au

Canada. Il ne parlait « que l’espagnol ». Je baragouine un peu

la langue, donc ça allait. Mais à notre première nuit, il m’est

arrivé un truc très embarrassant.

CA P U C I N E

Raconte.

SU Z A N N E

Je ne vais pas entrer dans les détails, mais pendant l’amour il

m’arrive de lâcher quelques mots en anglais, dans le feu de

l’action.

BL A N C H E

En effet, n’entrons pas dans les détails.

SU Z A N N E

Le type me dit : « C’est frustrant de ne pas te comprendre. »

Alors moi, je profite de l’occasion. Je me sens totalement

libre.

Je sors toutes les grivoiseries anglophones qui me passent par

la tête. Soit dit en passant, c’est assez grisant.

Quelques jours plus tard, le type m’invite chez lui. Je suis un

peu en avance. Juste avant de sonner, je l’entends au

téléphone à travers la porte. Il parle parfaitement anglais,

l’ordure !

LA U R A

Effectivement, embarrassant. Mais ça me donne des idées.

CA P U C I N E

Je ferai passer une épreuve de langue à mon renifleur.

SU Z A N N E

Sans commentaire.

LA U R A

Il est beau ?

CA P U C I N E

Pas pour toi, tu les aimes fins comme un fil, et il serait plutôt

Minotaure.

LA U R A

Et toi, tu ne lui dis rien ?

CA P U C I N E

Pas le temps ! Il ouvre, il renifle, il s’en va !

(Elle illustre ses mots par une adorable pantomime.)

J’ai à peine le temps de me retourner, la porte est déjà

refermée. Une fois, il est arrivé alors que j’étais dans

l’arrière-boutique.

Je l’ai entendu inspirer comme un âne, je suis sûre qu’il n’a

même pas remarqué mon absence.

BL A N C H E

Finalement, est-ce qu’il a besoin de toi ? Peut-être que c’est

la beauté de son geste qui l’intéresse.

SU Z A N N E

Poète asexué.

LA U R A

Ça m’embête de soulever la question, mais es-tu certaine

qu’il vienne pour toi ?

CA P U C I N E

Pour qui d’autre ?

LA U R A

Je ne sais pas…

Il a peut-être une certaine attirance pour les odeurs de livres.

BL A N C H E

Ou d’étagères.

SU Z A N N E

Ou de déficit.

CA P U C I N E

Drôle.

LA U R A

En tout cas, il faut que ça change. Ce type ne peut pas

continuer à refroidir ta boutique tous les matins. Il n’achète

rien, en plus !

SU Z A N N E

Poète sans le sou, là, je concède une logique.

LA U R A

(qui a toujours un plan en tête)

Demain, tu l’attends de pied ferme derrière la porte, et tu lui

flanques tout Victor Hugo sur le crâne.

CA P U C I N E

(s’accrochant un sourire au bout des yeux)

Il est enfin sorti de son mutisme.

Cette déclaration est accueillie par deux « Ha ! », glissant à l’unisson sur une quinte descendante. De son fauteuil, Suzanne lâche juste un « poète téméraire » qui passe inaperçu.

CA P U C I N E

Je ne veux pas freiner votre enthousiasme, mais l’histoire

n’est pas si simple.

(Le « Ha ! » remonte d’une tierce majeure.)

Il est entré, a refermé la porte derrière lui, m’a saluée

gentiment, et m’a tendu ceci.

Elle plonge deux bras dans son sac. On croirait voir deux cous de cygnes disparaître dans l’eau poissonneuse. Elle en sort une boîte à chapeau qu’elle ouvre. Le chapeau est d’une élégance quasi victorienne. Il est digne de ceux que l’on pouvait croiser il y a quelques siècles au Royal d’Ascot. Sa délicatesse et son soyeux égalent presque ceux des tissus en marbre de Rodin. Une précision toutefois : ce chapeau a été créé dans un art occupant le juste milieu entre la sculpture et le jouet, l’origami.

CA P U C I N E

Il a dit : « Il y a mon numéro dedans. »

SU Z A N N E

Poète impénétrable.

BL A N C H E

Non, poète tout court, je valide.

CA P U C I N E

La première chose qui m’est venue à l’esprit, c’est de me demander comment des mains aussi massives avaient pu

réaliser un objet aussi subtil.

LA U R A

Où est ton problème ? Pourquoi l’histoire n’est-elle pas « si

simple » ?

Tu déplies la paperasse, et tu l’appelles.

Laura tend la main vers la « paperasse », que Capucine soustrait avec la vivacité d’une enfant qui ne veut pas qu’on lui pique son sac de billes.

CA P U C I N E

Bas les pattes ! Qui a dit que je voulais le déplier ?

SU Z A N N E

Certaines évidences se passent d’être formulées.

CA P U C I N E

Justement, pour moi ce n’est pas une évidence. Si je le

déplie, je ne saurai jamais le replier !

Il sera détruit à jamais.

SU Z A N N E

Tu plaisantes ? Tu vas renoncer à une rencontre pour un bout

de papier ?

LA U R A

(toujours pragmatique)

Il t’en fera d’autres, des chapeaux !

CA P U C I N E

Oui, mais ce ne sera pas ceeeeeeeeee chapeau.

LA U R A

Capuche, ça fait plus de quinze ans qu’on se connaît, et tu

nous racontes encore des farandoles.

CA P U C I N E

Fariboles. Et je dis la vérité.

LA U R A

Tu dis UNE vérité.

Ta raison principale pour ne pas déplier ce chapeau, c’est que

tu as la frousse.

BL A N C H E Les jetons.

SU Z A N N E

Les foies blancs.

LA U R A

(avec son air de maintenant-je-vais-t’expliquer-l’univers) Tu sais, Capuche, quand tu avais dix-huit ans, la timidité,

c’était mignon. Ça allait bien avec ta frange et tes frisottis.

Mais maintenant que tu as des cheveux de Madone, ça jure.

CA P U C I N E

Je ne vois pas bien le rapport entre la coupe de cheveux et le

caractère…

LA U R A

Crois-moi, j’ai les mains fourrées dans les cheveux toute la

journée, je sais. Un cheveu, ce n’est pas anodin.

La preuve : quand tu veux changer le cours de ta vie, tourner

une page, tu fais quoi ? Hein ?

CA P U C I N E

Pour ma part, je donne tous mes livres à la Croix-rouge.

LA U R A

Toi, peut-être. Les gens normaux, eux, changent de coiffure.

C’est systématique. Les femmes vont se faire une couleur, les

hommes se rasent le crâne. On taille, on sculpte, on lisse, on

boucle. Celui qui entre dans mon salon pour se faire

débroussailler la tignasse, tu peux être certaine qu’il a une

jungle à débroussailler en lui. On change d’abord par le poil :

le moindre cheveu est une chose grave et profonde.

Tiens, en quarante-cinq, qu’est-ce qu’on faisait aux femmes

qui avaient couché avec les nazis ? On aurait pu leur arracher

les ongles ou les dents.

Non, on les a tondues rasibus !

Capucine (ironique) Philosophe, va.

LA U R A

Bref, appelle-le, ton plieur de papier !

CA P U C I N E

Je reconnais qu’il a une façon charmante de m’aborder.

Mais si ça se trouve, au fond, ce type est l’opposé de

l’homme de ma vie.

LA U R A

L’homme de ta vie ! Le délire de la pucelle ! Quand tu

achètes une maison, tu te demandes si c’est la maison de ta

vie ? Non.

Tu y vis, tu y dors, tu y passes le balai, tu y fais l’amour, tu y

casses la vaisselle, tu y es heureuse et malheureuse, et voilà.

Au bout de quarante ans, oui, tu peux dire : c’est la maison

de ma vie.

SU Z A N N E

Ce type, tu ne le verras peut-être qu’une soirée. Il aura été

l’homme de ta soirée. C’est bien suffisant.

CA P U C I N E

L’idéalisme est passé de mode, je vois.

LA U R A

L’idéalisme… Tu me fais penser à ces gens qui ne donnent

jamais un sou aux pauvres sous prétexte que cela ne changera

rien à la misère du monde. Et un homme qui aurait pu

manger ne mangera pas. Dans ton cas, un homme qui aurait

pu aimer n’aimera pas, c’est presque pire.

SU Z A N N E

Parfois l’idéalisme n’est rien d’autre qu’une excuse pour les

poltrons.

LA U R A

Tu sais comment je te vois dans cinquante ans ?

Dans ta boutique à trier tes livres, avec, trônant à côté de la

caisse, ce joli chapeau en origami que tu auras pieusement

conservé. Et tous les matins, un vieillard pachyderme

rassemblera le peu de souffle qui lui reste pour prendre une

grande inspiration racleuse sur le pas de ta porte, jusqu’au

jour où cette inspiration sera suivie du dernier soupir.

Et en s’affalant sur le carrelage, il déclenchera la sonnette

automatique. Ding dong ! Ding dong !

Et les trois filles s’en donnent à cœur joie : « Ding dong ! Ding dong ! Ding dong ! Ding dong ! » Capucine ne se laisse pas mettre au tapis.

CA P U C I N E

Au moins, mon idéal sera intact.

SU Z A N N E

Pas seulement ton idéal, hélas. Tu sais, Capucette, tu as trop

tendance à vouloir tout garder intact.

CA P U C I N E

C’est un mal ?

SU Z A N N E

Pour construire, il faut détruire. C’est universel. De

destruction en destruction, on fabrique l’amour comme tout

le reste.

LA U R A

Qui parle d’amour, bon sang ?

Je veux juste qu’elle déplie ce foutu bout de papelard, et

qu’elle aille du même coup se faire déplier pour une nuit !

C’est trop demander ?

SU Z A N N E

C’est vrai, tu as peur de quoi ?

Que tu ne puisses pas te replier exactement comme tu étais ?

Depuis quelques minutes, Blanche est silencieuse. Elle fixe Capucine, et en elle-même se déroule une pensée qui, traduite dans la langue des mots, donne à peu près ceci : « Le malheur de Capucine, c’est qu’elle possède une chose qui lui rend sa timidité encore plus pénible : la beauté. Capucine est de ces femmes sur lesquelles on hésite à se retourner, de peur d’être changé en statue d’amertume. Même l’homme le plus entreprenant la contemple en silence. Les balourds sont abrutis par le coup de massue de cette beauté hors norme. La solitude des gens trop beaux… On ne tient même pas à les approcher. Il nous suffit de savoir qu’ils sont là, qu’ils respirent, qu’ils marchent parmi nous. On ne pense même pas à en être jaloux. Capucine entre dans une pièce, et tous les regards se dressent comme des fusils pour la mettre en joue. Feu ! Sa pauvre témérité vole en éclats. »

LA U R A

Pluche ! Pluche ! On a perdu Pluche.

SU Z A N N E

Elle est dans son labyrinthe.

CA P U C I N E

Toutes ces histoires l’ennuient certainement.

C’est la seule d’entre nous qui ait trouvé l’âme sœur.

SU Z A N N E

Quelle expression idiote.

S’il y a une personne que je ne peux pas sentir, c’est bien ma

sœur.

Et puis une flic et un écrivain, âmes sœurs ?

C’est possible, ça ?

Suzanne n’a jamais su se déchausser d’une certaine aigreur à l’encontre de Valentin. Ancienne colocataire de Blanche, elle a dû faire ses valises quand le couple s’est mis en ménage.

SU Z A N N E

Ah… Ah… Elle refait surface.

LA U R A

Ça va ? Depuis quelques jours tu es toute chose. Tu devrais

venir au tango, ça te ferait du bien.

Autre réminiscence de sa patrie d’origine, Laura a ses entrées dans toutes les milongas de Montréal.

BL A N C H E

Je ne veux pas y aller sans Valentin, tu sais bien.

Et il refuse catégoriquement.

D’ailleurs, je ne danse pas le tango.

LA U R A

Ça s’apprend !

SU Z A N N E

Au fait, on ne l’a pas vu depuis un moment, ton gribouilleur

de mari.

BL A N C H E

Gribouilleur… J’adore quand tu emploies ce mot. Tu penses

lui décocher une flèche alors que ça lui fait plaisir. Il se voit

davantage illustrateur qu’écrivain.

CA P U C I N E

Personnellement j’aime mieux ses romans que ses dessins.

SU Z A N N E

Moi j’ai une préférence pour ses pièces de théâtre.

LA U R A

Et moi j’ai toujours considéré ses bouquins comme de

l’illustration.

BL A N C H E

?

LA U R A

Trop de ponctuation, pas assez de mots.

SU Z A N N E

Quand les phrases sont trop longues, on saucissonne.

LA U R A

Vous avez remarqué comme il abuse des points de

suspension ? Il en fourre partout. C’est exaspérant. Une fois

je me suis amusée à les compter. J’ai arrêté après la centaine.

CA P U C I N E

C’est typique des gens qui ne se résignent pas à terminer quoi

que ce soit. La phobie du point final…

BL A N C H E

Très juste. Valentin a le chic pour entamer une bouteille

d’huile d’olive avant d’avoir vidé la précédente.

SU Z A N N E

Bref, il est où ?

BL A N C H E

Dans la chambre.

LA U R A

Il dort déjà, le Valuche ?

BL A N C H E

… Justement, je voulais vous en parler.

SU Z A N N E

J’avais presque oublié la raison de cette soirée. Blanchette a

des révélations à faire ! Révélez, ma chère, révélez.

CA P U C I N E

(en saisissant à deux mains la trompette de son nez)

Tu es enceinte ?

LA U R A

Si Valuche se couche tous les soirs à l’heure du Portugal, ça

m’étonnerait.

SU Z A N N E

Mais laissez-la parler !

Laura tend un micro imaginaire à Blanche.

BL A N C H E

Voilà…

Et deux heures plus tard…

– Ah, mon Valentin, quel échec. Je n’ai pas pu. La panique. La peur du jugement, la peur de perdre leur amitié. Je leur ai fait croire que tu m’avais quittée. Je te demande pardon. Si tu savais les insultes qu’elles t’ont adressées ! Et moi, rouge de honte. J’aurais voulu m’étouffer avec l’origami de Capucine. Elles ont passé la soirée à te salir, et à me consoler d’un crime que tu n’as pas commis. Oui, tu as raison, ce n’est pas un aveu facile. Rien ne prépare à ça.

Ayant enfilé son pyjama cousu dans une couverture isothermique, ses gants, chaussettes et bonnet de laine, Blanche se glisse contre le corps de Valentin. Un crissement de papier froissé troue le silence. Il fait deux degrés dans la chambre, Valentin semble tiède. Il est lui aussi vêtu d’un pyjama en couverture de survie. Mais dans son cas, le pyjama a pour fonction de le maintenir au frais. C’est donc la face dorée qui est à l’extérieur.

– Tu sais ce qui me manque le plus ? Ce sont tes ronflements. Ah ! Ce que j’ai pu râler quand tu étais vivant. Mes efforts pour te tourner sur le ventre. Laura me soutenait mordicus qu’on ne ronflait que sur le dos. Quelle arnaque : tu ronflais aussi bien sur pile que sur face.

Blanche se blottit contre son amant avec un petit gémissement félin. Un objet dur et pointu lui appuie sur la jugulaire : un coin de son livre de chevet, qu’elle pose toujours sur l’oreiller après avoir fait le lit. Un genre de roman de gare dont Blanche est friande et dont Valentin ne tolérait la présence dans l’appartement qu’un exemplaire à la fois. Sitôt lu, le livre était banni pour céder la place au suivant. Blanche les léguait à la bibliothèque de l’hôpital, ce qui faisait dire à Valentin : « Les pauvres, déjà qu’ils sont malades… » D’une pichenette, Blanche délivre sa jugulaire.

– Bonne nuit, mon ange d’or.

OceanofPDF.com