Un drôle de Valentin
Quatre cœurs
Mika et Olivier sont aux guidons de leur tandem. C’est le jour J : celui du dîner avec Laura.
– Je résume, se lance Mika. Ne sois pas trop sérieux. Ne sois pas trop léger. Ne parle pas de la pluie ni du beau temps. Ne sois pas négatif. Ne sois pas trop positif. Regarde-la. Ne la fixe pas. Pense à sourire. Ne souris pas bêtement. Ne souris pas avec condescendance. Ne souris pas avec moquerie. Ne souris pas pour te donner contenance. Mais souris, hein ? Ne lui coupe pas la parole. Ne la laisse pas faire toute la conversation. Parle-lui de toi, mais pas trop. Ne lui propose pas de la raccompagner chez elle. Et surtout, surtout, ne tente rien au-dessous de la ceinture. Compris ?
– Compris… Reprends depuis le début.
– Ne sois pas trop sérieux. Ne sois pas trop léger. Ne parle pas de la pluie ni du beau temps…
Quelques minutes plus tard, Laura et Olivier se font face, de part et d’autre d’une nappe immaculée. Laura, d’habitude prompte à initier une conversation, reste muette. Ce n’est pas tant l’homme qui entrave toute phrase d’amorce que la nappe blanche. Elle aurait préféré un restaurant plus débraillé. Il règne ici une circonspection contagieuse, une sorte d’anticyclone social. Un calme plat en résulte. La peur de parler plus fort que son voisin étouffe toute velléité vocale. Mais l’embarras de Laura a une autre origine : la lettre d’amour d’Olivier. « Mon amour, je suis recroquevillé dans ta main comme un bourgeon… » Ces mots écrits par un quasi inconnu ont plongé Laura dans un bain de sidération. Quant à Olivier, il n’a pas non plus le moindre mot à se mettre sur la langue, ce qui est parfaitement normal. Mika vient à la rescousse.
– Bon, appelle le serveur…
Ayant formé un anneau avec son pouce et son majeur, Olivier porte à sa bouche le sifflet de chair.
– Non, pas comme ça ! Attends qu’il approche. Tu vas faire exactement ce que je te dis… Première étape, regarde-la… Non, pas comme un psychopathe… Pas comme un chien battu non plus…
– Ah, parce que tu es un expert en séduction maintenant ?
– On m’appelle le Casanova de l’imaginaire.
La réplique d’Olivier est marmonnée entre ses dents. Laura en perçoit tout de même un mot.
– Séduction ?
Olivier, penaud, ne bouge plus d’un muscle. Laura sourit.
– Ah oui… Mika…
– Oui, Mika.
Olivier dégage son poignet gauche de sa manche, et consulte une montre inexistante.
– Il prend son temps, le serveur. Ça fait cinq minutes qu’on attend.
– Oui, l’univers a été créé en moins que ça.
– Magnifique ! C’est l’occasion rêvée ! Parle-lui de l’univers, de trous noirs, de nébuleuses ! Tu maîtrises le sujet.
Mais Olivier se méfie des conseils de son alter ego. En matière de séduction, il a en tête une sorte de dictionnaire dont il passe en revue les articles. À la lettre C, il trouve « compliment ». Pour ce don Juan en herbe, un compliment est le passage obligé vers le cœur d’une femme.
– J’ai un compliment à vous faire.
– Ah ?
– Aïe…
Laura fait une grimace qu’elle transforme instantanément en rictus. Elle ne déteste rien tant que d’être complimentée, particulièrement par quelqu’un qui ne la connaît pas. Et Olivier aurait dû réfléchir avant d’annoncer son intention, car de compliment, il n’en a pas en magasin. Son regard entame une lente gravitation autour du visage de Laura. Après quelques révolutions, il se prend dans les cheveux de l’Argentine. Ce qui suit est une improvisation tragique.
– Vous avez une coiffure… euh…
– Oui ?
– Bizarre.
Laura se décompose, habituée à ce que les jugements d’ordre capillaire viennent d’elle.
– Bizarre ? Comment ça, bizarre ?
– May-day, may-day…
– On dirait un parquet ciré. Ça brille… Enfin ça brille dans le bon sens. Ça brille comme une boule de bowling. Comme une pomme qu’on a bien frottée avant de la manger, vous voyez ?
– Non, pas vraiment.
– Je vous explique. La peau d’une pomme, quand on la frotte longtemps, devient très brillante. C’est dû à la présence de polyphénols, mais aucune étude sérieuse n’a été menée sur la question. Il y a beaucoup de préjugés sur les pommes, vous savez. À cause de la Bible, sans doute. La pomme, le serpent, le péché originel, tout ça…
– Oui, tout ça…
Laura rit nerveusement, Olivier rit par mimétisme. Après un court silence, Olivier se résigne à gloser.
– Le péché originel n’a rien à voir avec le sexe, vous savez ?
– Ah ?
– Non, c’est encore une idée reçue. En fait, le péché originel, c’est la soif de connaissance.
– Ah, d’accord.
– Bravo, superbe estocade. Entre tous les sujets possibles, la quadrature du cercle, les éruptions solaires, la dilatation du temps, tu donnes dans le capillaire-biblique. Bon, c’est rattrapable. Pose-lui une question sur ses rencontres, par exemple.
– Vos rencontres ?
– Tu pourrais faire une phrase complète…
– Est-ce que vous avez rencontré des gens intéressants dernièrement ?
– Parfait, ça devrait te donner une bonne heure de conversation.
– Non. Et vous ?
– … Non plus.
Laura commence à frétiller d’impatience, coincée dans le peloton de l’embarras. Elle tente une échappée.
– Vous aimez les chats ?
– Je n’en ai jamais eu. Ça ne m’intéresse pas trop.
– Olivier ! C’est l’occasion rêvée ! Le chat de Schrödinger ! Voilà un sujet de conversation en or.
Olivier passe outre, persuadé qu’un tel sujet, comme tous les autres sujets suggérés par Mika, ne servirait en rien sa cause. Il improvise encore.
– Mes parents avaient une chienne quand j’étais gosse, Jasmine.
– Olivier ! Le chat ! Schrödinger !
– Un cocker.
– Le chat !
– Il savait marcher sur ses deux pattes arrières.
– Schrödinger !
– Oh ! la ferme !
Cette injonction provoque chez Laura un sursaut brutal. Elle retrouve d’un coup son naturel.
– Bon, ça suffit maintenant. Qu’est-ce qu’il raconte, le père Mika ?
– ?
– Depuis que nous sommes arrivés, il jacasse dans son coin. Répétez-moi ce qu’il vous dit.
– Oh… Il… Il déraille. Il essaie de me donner des conseils. Apparemment on l’appelle le Casanova de l’imaginaire.
– Quels conseils ?
– Des sujets de conversation.
– Lorsque vous lui avez dit de la fermer, quel sujet proposait-il ?
– Schrödinger.
– Schrödinger ?
– Oui.
– Le chat de Schrödinger ?
– Vous connaissez ?
– Eh bien, parlons-en, du matou de Schrödinger ! C’est un sujet plus intéressant que la pomme cirée que j’ai dans les cheveux. Alors, si je me souviens bien, dans une boîte on enferme un chat et un corps radioactif. C’est ça ?
– Euh… oui.
– On ajoute un dispositif pour tuer l’animal si un atome radioactif se désintègre… N’est-ce pas ?
– Oui. De l’extérieur, on ne peut pas savoir ce qui se passe dans la boîte…
– Tant qu’on n’ouvre pas la boîte, selon les principes de la mécanique quantique, l’atome se trouve dans les deux états en même temps…
– Le chat est donc simultanément mort et vivant.
– Eurêka !
Laura et Olivier semblent enfin découvrir leurs présences respectives de part et d’autre de la table. Ils s’observent. Olivier reprend du galon. Mika est réduit au silence.
– Si vous m’aviez dit dès le début que vous vous intéressiez à la mécanique quantique et au chat de Schrödinger, on aurait perdu moins de temps.
– Ce n’est pas un détail sur ma personne que je divulgue au premier rendez-vous.
– Vous devriez.
– Vous pouvez parler. J’ai dû sortir les vers du nez de Mika pour qu’on aborde le sujet.
Olivier fait semblant de fumer avec une pique à olive.
– N’empêche, il devait avoir l’air malin, le père Schrödinger, quand il est allé rapporter la boîte au propriétaire du chat : « Bon, j’ai une bonne et une mauvaise nouvelle… »
Un sourire traverse la figure d’Olivier ainsi que le vent traverse une haie. Laura s’aperçoit que cet homme est beau. Elle le lui dit. Aussitôt le vent tombe.
– Non, pas comme ça, dit-elle.
– Hein ?
– Comme ça vous n’êtes pas beau.
– Subtil.
– C’est drôle, en général les gens ont un degré de beauté à peu près constant. Vous, quand vous ne souriez pas, vous êtes franchement banal. Mais dès que vous souriez, vous êtes bel homme.
– Je tâcherai de sourire le moins possible alors. Je ne voudrais pas éclipser les autres.
– Vous avez de la marge. Ce qui joue en votre faveur, c’est le lobe de vos oreilles.
Olivier saisit son lobe droit entre le pouce et l’index.
– Mon lobe ? Qu’est-ce qu’il a, mon lobe ?
– Il n’est pas libre.
– Non mais quoi ? Chaque parcelle de mon corps est libre !
– Je veux dire que vous avez les lobes attachés.
– Oh… C’est le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait.
– Bref, revenons à Mika, c’est lui qui m’intéresse.
– Il a les lobes détachés, lui.
– Il est encore là ?
– Oui, derrière moi.
– Ça doit être angoissant.
– Au moins il n’a pas de paire de ciseaux entre les mains.
– Chez un coiffeur il y a un miroir devant.
– C’est ce qui rend l’expérience encore plus sadique. On assiste à sa propre séance de torture.
– Approchez-vous.
– ?
– Approchez-vous, je vous dis !
– La table.
– Penchez-vous, grosse bourrique !
Olivier est partagé entre inquiétude et curiosité. Il obéit et approche son visage de sa convive. Ce mouvement coûte autant d’effort à son dos qu’à son caractère. Il s’attend à une gifle, ou pire, à un baiser. Ce ne sera ni l’un ni l’autre. Laura sort un peigne de sa poche et le glisse dans les cheveux d’Olivier afin de leur donner un peu de mouvement.
– Voilà.
– Euh… Merci. Je vous dois combien ?
– Vous me devez ceci : n’essayez plus jamais de me cacher ce que vous êtes.
– Le dîner, c’est pour moi.
– Hors de question. Vous payez votre part, je paye la mienne. On n’est plus au vingtième siècle.
– Bon.
– Alors, ce Mika ! Est-ce qu’il a d’autres sujets de conversation à nous proposer ?
Nous sommes vendredi soir, nous savons donc où trouver Alexis. Il vient de s’asseoir à sa place près du parterre. L’Usine commence à se remplir. Capucine n’est pas encore revenue. Quand Alexis parcourt des yeux le territoire des femmes, sa déception est de moins en moins vive, émoussée par les assauts répétés des dernières semaines. Cela rend d’autant plus violent le raz-de-marée qui s’abat sur lui lorsque la jeune femme fait son entrée. Capucine est seule. Elle n’a pas informé les filles de sa venue. Car ses amies ont une certaine image d’elle, celle d’une personne timidissime, qui rougit plus vite que son ombre. Nous existons à travers le regard de ceux qui nous entourent, sous le profil que nous leur avons montré. Il serait difficile à Capucine d’être autre chose désormais que l’effarouchée chronique qu’elle a toujours été en leur présence. Seule, elle a l’impression de retrouver une virginité de caractère. Depuis sa première milonga, elle a cent fois tenté de décrocher son téléphone pour appeler Alexis, cent fois renoncé par manque de témérité. Tous les vendredis, elle se disait « C’est pour ce soir. J’y retourne. » Et vers deux heures du matin : « Ce sera pour vendredi prochain. » Laura et Blanche, quant à elles, ne songent même plus à retourner à l’Usine. Blanche a l’esprit accaparé par Valentin et aurait l’impression de commettre une infidélité en dansant le tango dans les bras d’un autre homme. Quant à Laura, ses raisons de mener ses deux amies à la milonga ont perdu de leur force. Il n’y a donc plus lieu de jouer les entremetteuses.
Ce soir, Capucine a enfin triomphé d’elle-même. À son arrivée, on la salue de la tête. Elle reconnaît des visages. Au lieu de la rassurer, cette familiarité lui chamaille l’estomac.
Le cœur d’Alexis se liquéfie pour couler dans ses talons. Il doit se faire violence afin de camoufler le tremblement qui lui agite les jambes. Dans cet état, impossible d’inviter quiconque à danser. De son côté, Capucine est en proie à un dilemme. Elle a bien en mémoire les règles de cette milonga : au cours d’une soirée, on ne danse pas deux fois avec la même personne. Si elle cabaceonne tout de suite Alexis, elle ne pourra plus s’en approcher. Elle ne veut pas s’enfuir dès la tanda terminée, comme la dernière fois. On commencerait à jaser. Elle attend, repoussant minute après minute le signe qui la conduirait contre la majestueuse poitrine d’Alexis. Les sentiments du colosse ne sont pas si nuancés. Pour lui, Capucine est là, il doit l’inviter immédiatement. Sitôt son cœur remonté entre ses côtes, Alexis cherche le regard de la jeune femme, en vain. Capucine le lui refuse. Il décide alors de reprendre ses habitudes avec les autres milongueras sur le parterre. Entre chaque tanda, il sirote son whisky, le temps de reprendre haleine. Il n’échappe pas à Capucine qu’une profusion d’œillades se déploie devant elle. On croirait voir s’ouvrir une queue de paon. Éviter tous ces yeux est un jeu d’adresse dont Capucine, par sa condition de timide émérite, maîtrise tous les rouages. Mais il lui apparaît soudain que sa présence passive peut lui attirer la désapprobation des membres ou de la direction de l’Usine. Avec regret, elle s’abandonne au cabaceo d’un homme aux allures de maître d’hôtel et aux cheveux aussi poivre et sel que le beurre du même nom. Capucine n’a pas dansé le tango depuis plusieurs semaines, et les deux premières danses lui sont incommodes, comme une paire de chaussures que l’on n’a pas portée depuis longtemps. À la troisième danse, Capucine se détend. Elle renoue avec la boussole et se laisse plus facilement guider par son partenaire. En regagnant sa table, elle se dit que cette tanda était nécessaire. Capucine se sent mieux préparée à ses retrouvailles avec Alexis. Elle n’a alors plus de scrupule à enlacer d’autres milongueros. Elle pourra ainsi offrir son meilleur tango à l’homme qu’elle est venue rejoindre ce soir. Les heures passent. Elles sont vécues différemment par Capucine et Alexis. Pour elle, l’attente est de plus en plus délicieuse. Elle s’adonne à la jouissance de l’anticipation. Pour lui, c’est la frustration qui s’amplifie tanda après tanda. Vient le moment où il a dansé avec toutes les femmes présentes sauf celle qu’il désire. Il commande un troisième whisky qu’il boit goutte-à-goutte en regardant Capucine. À l’instant où il a épuisé sa décoction de single malt, Capucine a épuisé sa collection de milongueros. Il est six heures du matin. Les musiciens rangent leurs instruments. C’est le signal, tous les danseurs se dirigent vers la sortie. Alexis et Capucine restent à leur place, tétanisés. Comment le temps a-t-il pu ainsi leur filer entre les pieds ? Capucine se sent coupable. Elle sait qu’Alexis l’a cherchée maintes fois. Les lumières commencent à s’éteindre une à une. Le balcon des musiciens est vide. Le parterre est désert, ils sont épuisés, et seuls.
Sans réfléchir, Capucine lance un cabaceo comme on lance l’ultime fusée de détresse. Alexis accepte. Les voilà sur le parterre, l’un contre l’autre. Ils dansent, sans musique, dans le silence bleuté de la nuit qui s’achève. Ils tracent un dernier tango sur les planches de l’Usine. On n’entend que le murmure de leurs pieds qui s’épanchent sur le sol. On les laisse faire. Personne n’oserait interrompre le fils de la fondatrice.
Cette tanda muette dure plus d’une heure. Puis, dans l’escalier, Capucine prend le bras de son milonguero. Devant le vestiaire, avec respect, on les couvre de leurs manteaux. Les membres du personnel de l’Usine savent qu’ils ont assisté là à un moment rare, presque sacré. À la dérobée, ils ont tous admiré le couple évoluer sur le parterre. Les deux danseurs sont maintenant dans la cour de l’Usine. Alexis jette un œil sur la cloche logée dans la tour de brique, cette cloche dont il est le créateur, et qui demeure aphone. Car ordre a été donné de ne jamais faire sonner cette cloche. C’était la seule doléance d’Alexis. Le personnel de l’Usine y a vu l’expression du deuil perpétuel qu’un fils voue à sa mère.
Lorsque Capucine et Alexis passent la grille, la grande horloge est à l’heure : il est effectivement 7 h 22.
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