Un drôle de Valentin
Une cloche, une lettre
L’émissaire est visiblement troublé par le regard du hibou. Émile lui inflige la seule expression qu’il connaisse : l’étonnement. Ne trouvant pas d’endroit décent pour asseoir sa soutane, l’homme reste debout en attendant qu’Alexis ait terminé sa besogne : brasser dans une brouette un mélange de crottin de cheval, de poils de chèvre et d’argile, dans des proportions connues de lui seul. Une fois satisfait de sa tambouille, Alexis, nullement impressionné par l’accoutrement de son visiteur, se tourne vers lui. Grands consommateurs de cloches, les gens d’Église ne sont pas rares à la fonderie.
– Permettez-moi de me présenter…
– C’est pour une cloche ?
– Euh… Oui, mais d’abord, je dois vous dire que…
– Pour quand ?
Désarçonné, l’émissaire jette un coup d’œil vers son Créateur, comme un enfant cherche le regard protecteur de sa maman.
– Avant d’évoquer le délai de fabrication, nous devons parler du lieu qui…
– C’est loin ?
– Oui.
– J’ai de quoi faire la route.
– Vous avez un bateau ?
– Euh… Non.
– Je vais vous donner le nom d’un cargo qui appareillera dans trois mois. La cloche devra se trouver à bord.
C’est la première fois qu’on réclame à Alexis une cloche destinée à prendre la mer.
– Il va où, le cargo ?
– À Naples.
– …
– De là, votre cloche sera acheminée vers Rome.
– …
– Plus précisément vers la basilique Saint-Pierre.
– Ah… C’est pour le pape. Fallait le dire tout de suite.
– Pour notre souverain pontife, oui, ponctue l’émissaire en se signant.
– Quelle taille ?
Là encore, l’émissaire est déstabilisé. Alexis ne semble pas intimidé par l’identité du client.
– Voyez-vous, cette cloche aura un dessein tout particulier. Elle ne sonnera que quelques fois par siècles.
– Beaucoup de boulot pour pas grand-chose.
– Ah, mon fils, ce qui importe, ce n’est pas à quelle fréquence une cloche sonne, mais à quelle occasion. Et cette occasion est la plus solennelle que nous connaissions au Vatican. Le conclave.
– Hé ?
– Le conclave…
– Hé ?
– L’élection du nouveau Pape.
– Ah.
– D’ordinaire, une fois le pape élu, on sonne les six cloches de la basilique. Mais il a été décidé qu’un tel événement méritait une cloche d’exception. Et il se trouve que votre réputation a traversé l’Atlantique.
– Ah.
– Vous devrez y mettre tout votre savoir-faire et la plus grande application. Laissez-moi vous expliquer l’importance de cette cloche. Si au terme du conclave, le vote n’est pas concluant, et qu’aucun pape n’est élu, une fumée noire s’élève par une cheminée. Si le vote est concluant, c’est une fumée blanche. Mais parfois, il n’est pas facile de savoir si la fumée est noire ou blanche. Il y a un doute, comprenez-vous. D’où la cloche : on la sonne en cas de vote concluant, pour ne pas laisser les fidèles dans l’incertitude. On ne voudrait pas qu’ils se mettent à acclamer un pape inexistant.
– Ça serait ballot, oui.
– Mais il y a une autre raison pour laquelle nous faisons appel à vous.
– ?
– C’est plus délicat à expliquer… Voilà, on nous a dit que vos cloches détenaient une sorte de pouvoir. Mon Dieu, je ne parle pas de magie (il se signe à nouveau), mais disons d’effet inexpliqué. Il paraît que leur timbre ne laisse pas les gens indifférents, qu’il les touche, qu’il provoque une certaine émotion.
– Il paraît.
– Tout cela reste confidentiel, n’est-ce pas ?
– Oui.
– Voilà… Une fois élu, on conduit le nouveau pape dans la « chambre des larmes », où il doit… comme le nom l’indique… fondre en larmes.
– Ah.
– Oui. C’est une sorte d’effusion spontanée devant la gravité de sa tâche. Mais voilà, il arrive que, verrouillé par le trac ou par la solennité du moment, le nouveau pape n’y parvienne pas. Pas la moindre larme, pas même un miroitement. S’il était seul dans cette chambre, cela ne poserait pas de problème : personne ne le saurait. Mais il est accompagné du camerlingue et du maître des célébrations. La chose finit toujours par être ébruitée, propagée de pilier en pilier, et bientôt tout le Vatican est au courant. C’est très embarrassant pour le pape.
– Vous avez essayé les oignons ? C’est moins cher et ça marche à tous les coups.
– Nous y avons pensé, mais là encore ce serait humiliant d’être obligé de recourir à un légume pour verser les saintes larmes. Alors si le son de votre cloche pouvait… disons… appuyer là où il faut… entrouvrir un peu les vannes… bref, faire perler quelques gouttes aux yeux du Saint Père… C’est plus subtil que les oignons et ça nous éviterait des désagréments.
– Faut faire brailler le pape, quoi.
– Oui.
– Quelle taille ?
– La cloche devra loger dans un petit beffroi dont voici les dimensions.
Il lui tend un dossier relié.
– Vous trouverez là tous les détails techniques de la commande, notamment les inscriptions qui devront figurer sur la cloche, le plan, ainsi que le prix que nous sommes prêts à payer. Si cela n’est pas suffisant…
– J’marchande jamais.
– J’ai ici la moitié du montant total en grosses coupures. C’est l’acompte. Pardon si cela n’est pas pratique. Le reste vous sera versé à la livraison.
Alexis lance le dossier sur un établis.
– Vous… Vous ne lisez pas.
– Non. Le plan, c’est mon affaire.
– Mais… Tout cela a été conçu par notre…
– C’est mon affaire.
– Ça nous a coûté…
– C’est mon affaire, un point c’est tout. Moi, je fabrique un son. La forme, ça vient comme ça vient.
– Bon… Si c’est votre seule condition.
– Oui.
– Entendu… Pour le reste…
– J’ai la taille, j’ai le délai, j’ai tout. Votre cloche sera sur le cargo.
– Bon. Au nom de notre souverain…
– Au revoir.
Si Alexis est si pressé de pousser l’émissaire vers la sortie, c’est qu’il entend du bruit là-haut. Trop tard, la personne qui se trouve à l’étage descend l’escalier : une femme en petite tenue, ébouriffée, et qui se dirige en s’étirant vers une vieille cafetière italienne.
– Tiens, bonjour, monseigneur, enfin Votre Grâce, enfin… Comment faut-il vous appeler ?
– Votre Excellence… J’étais sur le départ.
– Oh, vous n’allez pas nous quitter sans une petite bénédiction ! Un petit signe de croix sur le front d’une brebis égarée.
L’émissaire ne sait pas trop si on se moque de lui. Sa fonction l’a accoutumé à ne pas souligner le sarcasme.
– Approchez, ma fille.
– Fille de joie, fille de foi, comme on dit dans le milieu.
La femme prend la pose indiquée en pareille circonstance. Notre homme, soudain conscient de l’image projetée par cette femme à demi nue et agenouillée devant lui, a un petit mouvement de recul. Mais il se ressaisit.
– Priez aussi pour Alexis, tant que vous y êtes. Tarif de groupe !
Heureux de faire d’une prière deux coups, l’évêque en sueur accorde sa bénédiction à la va-vite, et prend la fuite. Devant la grille, son chauffeur et son garde du corps l’attendent dans une voiture. L’émissaire disparaît derrière une vitre teintée.
– Alexis, tu as pensé à ce que je t’ai demandé ?
– Oui.
– Il nous en faudrait une vingtaine, pas trop grandes si possible, pour qu’elles entrent dans un sac à main.
– Oui.
– Tu comprends, le sifflet, ce n’est pas pratique, parce que ça attire les flics. Ils pensent que c’est un collègue en difficulté. Et quand les voyous déboulent, on veut pouvoir se prévenir les unes les autres. Une cloche miniature, ce serait parfait.
– Je te fais ça.
– Tu es un amour. Et pour cette nuit, c’est offert par la maison.
– Merci, Palma.
– Mon gros grizzly, va. Tu sais quoi, si tu n’as pas trouvé chaussure à ton pied dans dix ans, moi je t’épouse. Chaque fois qu’on se voit, ça me fait des vacances. Tu es gentil avec moi, et tu ne me demandes jamais rien de bizarre ou de sordide. Si tu savais ce que certains hommes me font faire parfois. Sous prétexte qu’ils payent, il faudrait entrer dans tous leurs délires. Avec toi, c’est sans histoire, ça passe tout seul.
Alexis ouvre le dossier de l’émissaire et en sort quelques feuilles. Palma pose un œil sur le plan de la cloche commandée par le Vatican.
– Ils sont jolis, les motifs.
– J’en ferai d’autres… Les miens.
– C’est un peu triste.
– Quoi ?
– Tes motifs, personne ne les voit jamais. Ils sont enfermés en haut d’un clocher. C’est comme si un peintre ne montrait jamais ses toiles.
– …
– Tu ne trouves pas ?
– Si tu le dis.
Alexis, homme dépourvu d’orgueil, ne s’est pas posé cette question. Il trouve sa joie dans le geste, dans l’acte créateur, jamais dans l’admiration de son œuvre par autrui. Et il n’a jamais ressenti la moindre amertume en cassant le moule de ses cloches, faisant ainsi de chacune d’elle un exemplaire unique.
Palma quitte la fonderie en croisant tata Dolores, qui met un soin furieux à ne pas la regarder. La vieille femme brandit une enveloppe. Cette enveloppe lui a été donnée par Félix, un habitué de la milonga, qui l’a lui-même reçue d’un certain Maverick, son tailleur. Une épingle entre les dents, Maverick a dit à son client :
– Oh, tu fréquentes toujours l’Usine ?
– Bien sûr.
– Alors je vais te donner une lettre bizarre. Une dame que je ne connais pas. Tu pourras peut-être retrouver de quoi elle parle, et de qui.
– Donne toujours.
Soupçonnant que cette lettre concernait Alexis, mais n’osant pas aborder directement le géant, Félix l’a transmise à Tata Dolores.
– Alors ? C’est bien toi, non ? Pas de doute possible.
Alexis, à qui sa tante vient de lire la lettre, sourit niaisement. Un tas de sentiments nébuleux envahissent sa caboche.
– « De loin, on dirait Barbe-Bleue. Barbu, joufflu, ogresque, avec des mains à écraser le mont Royal, et au coin de l’œil un énorme grain de beauté qui fait comme une larme couleur café… » Tu en connais beaucoup à l’Usine, toi, des milongueros qui répondent à cette description ?
– Il y a plusieurs Capucine à l’Usine ?
– J’ai vérifié sur le registre, tu penses. Non, il n’y en a qu’une.
– Alors Barbe-Bleue, c’est moi.
– Tu t’en souviens ? Tu la replaces, cette Capucine ?
– Oui.
– Enfin, tout ça ne nous dit pas quelle mouche l’a piquée. On n’écrit pas une lettre pareille à un inconnu. J’ai failli la jeter, puis je me suis dit que ça ne coûtait rien de te la montrer.
– …
– Mais dis donc, depuis quand te promènes-tu avec des livres dans la poche, hein ? À part pour flanquer des gifles à ton hibou, je ne vois pas à quoi ça pourrait te servir. Va falloir apprendre à lire, si tu veux lui plaire, à cette donzelle. Elle donne dans l’intellectuel apparemment. Je dis ça, c’est pour te rendre service, hein ? Et puis j’aimerais bien que tu lui colles une descendance, à ma pauvre Camila. Des petits-neveux, j’y ai renoncé depuis longtemps, mais puisque tu as fait bonne impression, autant voir où ça mène. Tu vas la revoir, cette fille ?
– J’espère… À la milonga.
– Elle est jolie ?
– Oui.
– Aïe… ça risque d’être difficile. Avec un laideron, tu aurais tes chances, mais là tu vas devoir ruser. Ouvre ton clapet le moins possible, surtout. Reste digne. Les milongueras aiment les ténébreux. Écoute bien, je vais te dire comment t’y prendre. Tu l’invites à se promener en fin de matinée, et tu l’emmènes du côté de la chapelle Notre-Dame-de-Bonsecours. Quand sonnent les douze coups de midi, tu glisses, comme ça, l’air de rien : « Elle sort de ma fonderie, cette petite cloche. » Ça fera son effet. Et puis fais-lui discrètement savoir qui est ta mère. Ça joue en ta faveur.
Sa tante partie, Alexis s’abandonne à son extase. Une lettre ! Une vraie ! Adressée à quelqu’un d’autre, certes, mais parlant de lui, Alexis. Notre homme ne sait plus où donner de la joie. Cet instant de grâce est vite anéanti par un retour à la réalité.
– Elle me croit intelligent !
De sa vie, Alexis n’a jamais regretté d’avoir chapardé un objet, mais il maudit à présent son geste : il n’aurait jamais dû empocher Terre des hommes. Capucine le pense érudit, raffiné, quand son degré d’alphabétisation lui permet tout juste de déchiffrer les gros titres du journal et de rédiger ses factures. Comble de l’aberration, le voilà qui se désole de plaire à l’une des plus belles femmes de Montréal. Que n’est-il entré dans une autre boutique ! Car il faut préciser une chose : si Alexis s’imbibe quotidiennement les bronches chez Capucine, ce n’est pas dans un élan poétique et galant, du moins pas initialement. Chaque matin, se rendant à la banque pour y déposer les chèques de la veille, il passe inévitablement devant la librairie. Or, deux numéros plus loin, on trouve une boutique de cosmétiques, dont le gérant a eu l’idée magistrale de diffuser à l’extérieur un parfum à la mode. C’est une technique employée également par certaines plantes carnivores, telles les Vénus attrape-mouches, qui s’enduisent de nectar afin d’attirer les insectes. Une fois la proie en demeure, il suffit de refermer la « mâchoire », et le tour est joué. Rien n’est plus désagréable au nez d’Alexis que l’odeur dégagée par ces décoctions vendues à mille euros le litre. Les premiers effluves commencent à se faire sentir dès la porte de la librairie. Alexis n’a pas le courage de porter sa carcasse de l’autre côté de la rue. Il va donc puiser un air inodore chez Capucine, et le garde dans ses poumons jusqu’à ce que l’air extérieur soit redevenu respirable. Très vite, Alexis s’aperçoit que cette librairie est non seulement pourvue d’une atmosphère saine, mais aussi d’une libraire scandaleusement belle. Il a depuis une seconde raison de s’y abreuver.
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