Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 26 sur 26

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Un drôle de Valentin

Deux minutes pour vivre

 

Sur le quai, six silhouettes immobiles jurent avec le va-et-vient des affréteurs et des armateurs. À quelques mètres d’elles, le gerbage forme une mégalopole multicolore qu’un géant aurait érigée en empilant des conteneurs. Alexis, le pif au vent, jubile. Il est le seul du groupe à regarder du côté de cette ville fantastique. Les autres sont tournés vers le navire de charge. Alexis est tout à l’émotion d’observer le ballet ouvrier qui se joue devant lui. Empotage, dépotage, déploiement de grues, tout cela revêt une beauté singulière aux yeux du fondeur de cloches. Capucine se retourne et se joint à lui dans sa contemplation muette. On entend des crissements, des coups, des voix qui éructent. Et pourtant un calme se dégage de toute cette commotion humaine. Capucine s’abandonne à ses monologues intérieurs, compagnons de sa solitude. Mais cette fois, sans que la jeune femme en ait conscience, sa voix investit le monde sonore.

– Toutes ces boîtes. Des milliers de gens qui ne se connaissent pas et qui, le temps d’une traversée, se trouvent rassemblés par leurs objets. Dans ce conteneur il y a peut-être les meubles d’un couple qui vient de se marier et qui part vivre en Espagne. Juste à côté, il y a le piano à queue d’une vieille dame d’origine russe. Elle a décidé de léguer son instrument au conservatoire de Moscou, où elle a étudié dans sa jeunesse. Au-dessus, c’est une immense statue en carton-pâte qui doit servir de décor à une pièce de théâtre pour le festival d’Édimbourg. Et à côté, il y a toute une cargaison de bois de sapin en partance pour la Turquie. On en fera du papier. Il y aura donc, aux quatre coins de la planète, une armoire, un piano, une statue et une lettre qui auront passé dix jours à quelques centimètres les uns des autres.

Alexis opine du chef. Il sentait tout cela sans pouvoir le formuler.

– Et là, dit-il en montrant du doigt un conteneur au-dessus de leur tête, il y a ma cloche.

Alexis et Capucine suivent des yeux le conteneur que l’on pose sur le navire. Capucine prend le bras de Blanche.

– Ça va ?

– Oui. C’est bien comme ça.

Blanche se sent en paix, non pas d’avoir évité la prison, mais d’être parvenue au terme de son voyage. Elle a réussi à accompagner Valentin jusqu’au bout. Elle a transformé les points de suspension en un ultime chapitre. Blanche a tenu son engagement, elle a accueilli le corps sans vie de son amant. Elle a appris à l’aimer malgré son avilissement, à le chérir à chaque étape de sa décadence, puisque c’est ainsi que l’on meurt. Elle a dansé avec ce corps vacant. Blanche est sortie victorieuse de cette lutte contre l’atavisme nécrophobe de son espèce.

Valentin n’était plus qu’un squelette lorsqu’il a été plongé dans le métal en fusion. Rien ne ressemble plus à un squelette qu’un autre squelette. Nos os sont peut-être ce que nous avons de moins humains. Ainsi, ils nous inspirent moins de dégoût que la chair. Dans les catacombes de Paris, les gens rampent à quatre pattes sur les tibias et les fémurs. Valentin flottera entre les arcades d’un beffroi miniature construit spécialement pour la chambre des larmes. Sa substance vibrera cinq à dix fois par siècle. Cette vibration l’animera pendant une poignée de minutes, réminiscence de la vie. Valentin oscillera, et sa résonance se propagera à travers le Vatican, de pilier en pilier, afin de dire : « J’ai vécu. » Un pape pleurera peut-être sur sa tombe suspendue.

Un certain penchant pour le romantisme peut conduire à imaginer un miracle : la cloche, augmentée de cet élément humain, aurait des accents divins. Tout au contraire, cette modification a été regrettable. Alexis a dû se faire violence pour accepter cette cloche indigne de lui. Ce compromis, il l’a aussi fait quelques années plus tôt au moment de fabriquer la cloche où sa maman a trouvé sa dernière demeure, et qui est maintenant nichée dans la tour de l’Usine. Heureusement, la cloche maternelle ne sonne jamais. Il est probable que, lorsque la cloche de Valentin retentira, le pape élu éclate de rire au lieu de fondre en larmes. Alexis se console en se disant qu’un éclat de rire est sans doute une réaction plus appropriée à cet événement, plus belle aussi.

Pour son enclochement, Léon Lortie a dû être « préparé » par Alexis, qui n’est pas homme à tourner de l’œil devant une tâche veule à accomplir, pour peu que cette tâche ait un sens. Or, la tâche était nécessaire pour garder Capucine auprès de lui. Cette raison lui suffisait. L’incendie de la cave a été écarté, trop tape-à-l’œil… Il fallait être discret. Léon a échoué dans une cloche qui restera à Montréal, loin de Valentin. Elle sera placée au passage à niveau de l’avenue Elmhurst, et sonnera pour annoncer la fermeture de la barrière à l’arrivée d’un train. C’est un destin à sa mesure.

Le navire disparaît en aval du Saint-Laurent. Pour le reste du monde, Valentin et Léon sont portés disparus.

LA U R A

Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

BL A N C H E

J’ai un coup de fil à passer. Je vous rejoins au Livingston ?

LA U R A

D’accord, à tout à l’heure.

Blanche laisse le groupe s’éloigner avant de composer le numéro.

– Oui, monsieur Bolduc ? C’est Blanche Robinson. […] Oh, aussi bien que possible dans ces circonstances. […] Je voulais simplem… […] Non, je n’ai plus aucune nouvelle de lui. […] Justement, c’est pour ça que je vous appelle. Valentin a laissé son manuscrit avant de… […] Oui, je pense qu’il l’a terminé. Je vous l’envoie par la poste ? […] D’accord. Le temps de passer chez moi, et j’arrive.

Trente minutes plus tard, Blanche est assise devant l’imposant bureau de monsieur Bolduc. Elle lui tend une enveloppe.

– Voilà…

Bolduc ouvre avidement.

– J’espère que ça vaut la peine d’avoir attendu si longtemps.

Dans le plus grand secret, la jeune femme s’est mise à l’ouvrage. Elle a connu sa première peur de la page blanche. Le manuscrit, trop court pour être rendu tel quel, devait être habillé. C’est ce que Blanche a fait jour après jour, émue de communier ainsi avec Valentin et de goûter à la tendre douleur de l’écriture.

Sitôt seul, Bolduc chausse ses lunettes et entame une lecture empressée :

« Je suis tombée amoureuse le temps d’ouvrir et de refermer un tiroir-caisse. Tu te rappelles ? À cette époque, je tenais mon rang dans une meute d’étudiantes, un brin féministes, un brin éprises de romance, mais surtout furieusement anticonformistes. Bon, une meute, nous étions quatre. Ohé, Gabriel, tu m’écoutes ? »

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Que ne suis-je de ces villages

Des forêts de l’Amazonie

Où les morts font des paysages,

Sépulcres sans cérémonie.

Tu me saurais dans les racines

Du courbaril ou du bambou,

Mon âme alliée aux résines

Où se pose le marabout.

De ma verte métamorphose

Tu n’éprouverais pas le deuil.

Et ce feuillage où je repose

Ne te serait pas un cercueil,

Mais la vivace arborescence

Où se fonde ma renaissance.

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