Un drôle de Valentin
Objets inanimés
Il existe en Indonésie un peuple pour qui la vie est davantage une affaire d’esprit qu’une affaire de chair. L’âme d’un Toraja luit en son corps tout au long de son existence comme un feu dans l’âtre, puis gagne l’au-delà où elle sera réincarnée. Ce sont les funérailles du défunt qui marquent ce grand départ. Or, entre la mort biologique et cette célébration libératrice, il se passe parfois plusieurs mois, plusieurs années. Il faut préparer des funérailles fastueuses, dignes de l’amour que l’on porte à celui ou celle qui embarque pour Pooya. Cela coûte cher, cela prend du temps. En attendant, qu’advient-il du défunt ? Il reste parmi les siens. On l’habille, on le nourrit symboliquement, on lui parle. Une solution à base de formol prévient sa putréfaction. Nul n’en ressent crainte ni dégoût. Le corps qui a cessé de vivre n’a rien de sordide pour ce peuple aimant. Le défunt est « en sommeil ». L’âtre semble éteint, mais dissimule encore, sous la cendre et la suie, la chaleur de l’âme. Après les funérailles, le corps ne disparaît pas complètement du paysage. On le déterre périodiquement afin de lui changer ses vêtements, de le laver, de lui redonner en quelque sorte une jeunesse.
Ignorante des Torajas, Blanche semble pourtant liée à eux dans le monde de l’invisible. Bien sûr, les premiers jours ne furent pas faciles. Il fallait déjouer la peur, vaincre des millénaires de traditions, d’idées reçues, de littérature. Il fallait désembourber l’esprit de cette ornière profonde creusée par une civilisation nécrophobe. Des cadavres, Blanche en avait vus des douzaines dans le cadre de son métier. Mais elle était ici hors-cadre, hors piste. Elle n’avait à sa disposition aucun protocole ni directive de la hiérarchie. Assise devant le lit où gisait Valentin, elle ne pensait qu’à une chose : ralentir à tout prix la machine à décomposer. La mort décompose un corps comme un musicien décompose un rythme, lui ôtant tout ce qui lui donne une apparence familière. En cette fin du mois de mars, les températures étaient encore au-dessous de zéro, l’ouverture de la fenêtre prodiguait temporairement un congélateur bon marché. La première nuit fut terrible. Blanche n’osait pas bouger. Valentin poussait parfois de gros vagissements caverneux. L’air, en chômage technique à l’intérieur de poumons hors service, se faisait la malle en chatouillant les cordes vocales. D’autres sons vibratiles retentissaient parfois sous la couverture, mais ces bruits-ci, en réalité, rassuraient Blanche : elle était accoutumée aux flatulences nocturnes de son amant. Les gaz, comme les passagers d’un avion, sortaient par l’avant ou l’arrière de l’appareil. Il semblait que Valentin se vidait de tout ce qui n’était pas lui, tout ce qui avait été apporté de l’extérieur, et qui était déterminé à y retourner. Cette nuit-là, Blanche se tint à distance. Elle devait apprivoiser la présence de ce corps qu’elle avait si souvent étreint, caressé, embrassé, secoué, giflé parfois. Elle mettait toute sa force à faire taire une voix lui assénant que ce corps n’était pas Valentin. Curieuse civilisation qui nous conduit à ne chérir un corps que s’il est habité. N’aime-t-on une ville que lorsqu’il y a de la lumière aux fenêtres, le tumulte des klaxons dans les rues, et un va-et-vient de voyageurs dans les artères du métro ? Alors Blanche murmurait : « C’est toi, Valentin, c’est toi, c’est toi. » De temps en temps, elle lui demandait, l’air de rien : « Tu dors ? » Le silence qui suivait l’apaisait, car d’une certaine manière, c’était une réponse. Ce silence signifiait : « Oui, je dors. » Au bout de quelques heures, elle prit conscience de la totalité de ce silence. Elle ne percevait pas le moindre ronflement (dont Valentin était virtuose), ni même la rumeur d’une respiration, manifestation discrète de la vie toujours recommencée. Elle en vint à espérer les éruptions sonores de Valentin, quelle que soit leur provenance. Blanche sentait pourtant qu’il lui fallait adopter le silence absolu de son compagnon, en prévision du jour où l’avion se serait vidé de tous ses passagers. Le sommeil tomba sur elle au beau milieu de cette réflexion, vers sept heures du matin. Au réveil, deux heures plus tard, la première image qui frappa sa rétine fut celle des yeux écarquillés de Valentin. À cet instant, quelque chose en elle fut expulsé avec violence. Car elle aussi avait besoin de se vider. Une force, ou plutôt une sorte de bête féroce devait s’échapper. Blanche cria, fort, longtemps. Un cri superbe, primal, éraillé, prouvant une fois pour toutes que l’auteur de l’expression « un vacarme à réveiller les morts » ne savait pas de quoi il parlait. En effet, il était difficile d’imaginer plus tonitruant, plus assourdissant que ce cri. Pourtant, Valentin resta de marbre. Et, pour le coup, cette expression est à-propos, car la peau de Valentin avait à ce stade la couleur et quasiment la consistance du marbre ; un marbre blanc carrare pour être précis.
La bête chassée, Blanche se sentit mieux et put contempler Valentin à pression artérielle constante. Elle s’attendait à voir débarquer la mère Delorme. Personne ne sonna. Oh ! elle avait bien entendu le hurlement, la vieille, qui n’hésitait jamais à se pointer au moindre bruit anodin. Elle avait néanmoins flairé un danger véritable et s’était carapatée dans son appartement. Il lui était naturel de se déranger pour déranger autrui, moins pour lui venir en aide. Les autres voisins étaient tous partis au travail à cette heure.
Blanche n’avait pas songé à fermer les yeux de Valentin, et se surprit à se demander si cela ne l’avait pas empêché de dormir. Au terme d’une nuit à faire lit commun avec ce corps, Blanche ne parvenait plus à le considérer comme totalement dénué de Valentin. Et il lui était devenu inconcevable de prévenir quiconque du décès de son compagnon. Elle se sentait investie d’une mission, d’une quête, happée par une destinée irrépressible, celle de partir à la découverte d’un territoire inexploré sur lequel peu de gens osent pénétrer : celui qui s’étend entre le dernier soupir et la disparition intégrale du corps. On a décidé que la mort cérébrale marquait la fin. Le mort se voit alors écarté de l’humanité. On l’isole, on l’empaquette, on l’exhibe comme une relique, on le brûle ou on l’enterre. Tout est bon pour le soustraire à la vue de ceux dont les neurones ont encore la bonne fortune de s’échanger des impulsions électriques. Alors oui, un corps qui se désagrège, ce n’est pas beau, cela sent mauvais. Il y a des vivants qui empestent le vieux caribou, mais eux sont admis dans le cercle. Ils ont leur carte de membre. Ils ont un cœur qui bat, deux poumons qui se gonflent et se dégonflent comme des poches de cornemuse. Il peut bien leur manquer quelques organes, quelques facultés, quelques sens. Certains ne sont plus rien qu’une machine à trotter d’une seconde à l’autre, indifféremment. Rien ne les distingue du moteur à leur côté, sans lequel ils basculeraient dans le territoire maudit. Mais non, ces corps-là ont l’approbation de leurs semblables. Blanche était déterminée à offrir à Valentin la mort la plus vivante qui soit. Elle traverserait à ses côtés les aléas du corps qui décline. Elle s’en sentait la force. Il y aurait des instants pénibles, des visions éprouvantes, des fragrances à la limite du supportable, mais après tout, s’occuper d’un malade ou d’une personne âgée peut engendrer les mêmes inconvénients. Y renonce-t-on pour autant ?
Les jours qui suivirent furent un parcours initiatique dans lequel Blanche évoluait sans carte ni compas. Elle trouva son refuge dans la parole. Blanche était émue de rejoindre ainsi Valentin en cette pratique soliloque. Elle y puisa une jubilation inattendue. Sa langue se déliant, un organe intérieur et invisible se déployait simultanément. Blanche n’avait jamais été timide, mais pour elle, les mots avaient un usage exclusivement diplomatique. Ils n’étaient pas la traduction de ce qui se ressentait en elle, plutôt la présomption de ce que son interlocuteur avait besoin d’entendre. Les gens affables qualifient cette attitude d’altruiste, les gens chagrins y voient de l’hypocrisie. (La vérité est tout autre : un sentiment qui explique presque tous les comportements humains, la peur. Ici, c’est la peur de contrarier, la peur du conflit, etc.) La présence atone de Valentin permettait à Blanche de renouer avec une certaine franchise enfantine. Ses mots retrouvaient leur utilité première, celle de se faire l’écho non seulement de la pensée, mais aussi de l’émotion qui en est l’exact opposé. La pensée se fabrique à l’intérieur, et veut jaillir vers l’extérieur, l’émotion trouve sa source à l’extérieur, et exulte à l’intérieur.
Très vite, ces monologues ne suffirent plus à Blanche. Elle avait besoin de s’appuyer sur Valentin. Il n’était plus cet objet multicellulaire et périmé qu’elle avait découvert quelques jours plus tôt. Ce corps avait désormais droit de cité. Il existait, et une mystérieuse réminiscence de Valentin existait avec lui. Une vie nouvelle avait éclos, faite non plus d’influx électriques parcourant des synapses ni de battements de cœur, mais d’une vibration imperceptible, mue par tout ce que Valentin avait été avant sa mort biologique, par tous les gestes qu’il avait accomplis dans cet appartement, les millions de mots qu’il y avait prononcés, ses colères, ses rires, tout ce qu’il avait transformé. Blanche parlait à cet être nouveau, à ce Valentin de jouvence, et très vite elle l’entendit. Qu’on ne se méprenne pas, il ne s’agissait aucunement d’hallucinations auditives. Blanche ne souffrait pas de troubles d’ordre schizophrénique : elle n’entendait pas de voix. Non, elle imaginait les réponses de Valentin. Ayant une connaissance aiguë de l’animal, il y avait fort à parier que ces réponses soient proches de celles que son compagnon aurait lui-même formulées. D’ailleurs, de son vivant, Valentin avait la manie de ne pas répondre, ce qui agaçait fortement Blanche. Le nouveau Valentin avait simplement conservé cette manie. Vint le jour où Blanche ne ressentit plus aucun malaise face à sa situation, ni aucun sentiment de culpabilité. Ce jour-là, la radio était allumée. (Elle l’était déjà quasi continuellement du vivant de Valentin.) Une émission sur les artistes et la politique se mêlait aux crissements des champignons que Blanche faisait rissoler dans du beurre. L’animateur de l’émission cita ces vers de Lamartine, politicien notoire :
Objets inanimés, avez-vous donc une âme
Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?
Ce fut le déclencheur. Tous les doutes de Blanche s’évaporèrent en même temps que l’eau de ses champignons. Si une brosse à dents peut être douée de vie, alors le corps de Valentin aussi !
L’idée de la couverture de survie était née tandis que Blanche contemplait la collection de photos posées sur le guéridon ; souvenirs de voyages, notamment d’une expédition de spéléologie. Matériel indispensable à ce type d’activité, la couverture servirait autant à Valentin qui devait rester dans sa froidure qu’à Blanche qui devait se prémunir contre l’hypothermie. Car Blanche comptait bien continuer à dormir dans cette chambre aux côtés de son amant ! Il n’était pas question d’entourer cette pièce d’un halo funèbre et de n’y pénétrer que pour se recueillir pompeusement devant la dépouille. Elle voulait y vivre, ni plus ni moins qu’à l’ordinaire. Elle sortit donc sa machine à coudre et confectionna elle-même deux pyjamas isothermiques.
À partir de ce moment, Blanche franchit le dernier pas. La nuit suivant l’émission de radio, elle entreprit un rapprochement, un peu embarrassée, un peu timorée, mais résolue. Blanche posa un doigt sur la main de Valentin. Elle ne fut pas autrement surprise par sa raideur, ni par sa froideur – elle le nettoyait tous les matins. Mais la toilette était exempte de tendresse. C’était une tâche à accomplir. La proximité au sein d’un lit était une autre affaire. Doigt par doigt, Blanche faisait la reconquête de son amant. Bientôt, elle prit sa main, entrecroisa ses doigts dans les siens, étonnée par la simplicité de ce geste, par son évidence.
L’aventure pouvait commencer.
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