Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 23 sur 26

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Un drôle de Valentin

Fais-moi la mort

 

Il ne reste que quelques pages du manuscrit à lire. Les quatre filles se sont réunies pour achever ensemble cette épreuve. Elles vivent bel et bien la lecture du texte comme une épreuve, car Valentin y dresse peu à peu un portrait de lui qui leur inspire des haut-le-cœur, des élans de pitié ou d’indignation. Valentin est toujours sur le pas de sa porte. Ainsi encadré, il incarne de plus en plus le Portrait de Dorian Gray.

VA L E N T I N

Blanche constate les changements drastiques qui s’opèrent en

moi, je n’ai d’autre choix que de me regarder bien en face. Je deviens exigeant, intolérant à la critique, mais critiquant

tout. Avec Blanche notamment, je suis impitoyable, jaloux et

suspicieux. Je reproduis mot à mot ce qui m’est dicté.

Si Léon Lortie me dit qu’un film est mauvais, je le déclare

mauvais, parfois sans même l’avoir vu. Je perds toute

capacité à juger par moi-même, et ne fais que recevoir de

Léon tous mes goûts et mes dégoûts. J’ai besoin de son

approbation, et d’être validé par lui. Cela me rend conscient de ma vacuité, que je compense par des opinions tranchées.

J’ai de grosses disputes avec ma famille, sur toutes sortes de

sujets.

Je m’habille comme un banquier, dans des vêtements qui

jurent avec ce que je suis profondément. Je deviens

tyrannique envers Blanche. Par une sorte de complexe de

Pygmalion, je veux la forger à une image qui me sied. J’aime

les femmes aux cheveux courts, elle se coupe les cheveux.

LA U R A

Et moi qui trouvais que ça t’allait si bien. Si j’avais su ce qui

se tramait…

VA L E N T I N

Je deviens le Léon Lortie de Blanche. J’ai tous les

symptômes d’un narcissisme coloré de perversion : la

manipulation, la mauvaise humeur permanente, le

pessimisme, la difficulté à prendre des décisions, le besoin de rejeter sur les autres la responsabilité, de s’ériger en détenteur

de la vérité.

À la longue, ma relation avec Léon Lortie devient

insoutenable.

Les disputes sont légion, parfois pour des sottises : un plat

que je n’ai pas envie de commander au restaurant, un geste

qui ne plaît pas à Léon parce qu’il fait « adolescent ».

LA U R A

Faudrait savoir. Il les aime jeunes ou pas ?

VA L E N T I N

Dans ses colères, Léon se livre parfois à une sorte de

chantage macabre : « Je vais finir par me tuer, et ce ne sera

pas une mort propre, je te préviens. »

CA P U C I N E

Élégant.

SU Z A N N E

On le sent capable de simuler une maladie incurable pour

s’assurer la présence de son angelot.

VA L E N T I N

Il entretient une sorte de mythologie morbide, en se référant

toujours à des citations littéraires. Yourcenar l’a écrit :

« Qu’il eût été fade d’être heureux ». Le bonheur est donc

une chose peu recommandable. C’est tellement plus poétique

d’être malheureux.

CA P U C I N E

Dis-moi ce que tu cites, je te dirai qui tu es. Les gens qui

vivent à coups de citations, imbuvables.

VA L E N T I N

Pour garder un semblant d’équilibre, je trouve des prétextes,

simplement pour avoir une journée tranquille, sans Léon.

Je prends l’habitude du mensonge, il devient systématique,

naturel, c’est ma nouvelle norme : avoir deux vies

indépendantes l’une de l’autre. Blanche ne sait presque rien

de ce que je fais avec Léon. Chaque matin, il m’appelle à

neuf heures. Ce rendez-vous quotidien m’épuise.

LA U R A

C’est plié, je pose mon veto. Jusqu’ici, ce qu’a subi Valentin

me semblait supportable. Mais le priver de grasse matinée,

non !

Il y a des limites à ne pas franchir.

VA L E N T I N

Léon fait des crises de jalousie hors norme alors qu’il me

pousse vers les garçons. Je peux dire qu’il y a des moments

où je pense réellement être homosexuel, tant sa force de

persuasion est grande. Mais le fameux « déclic » prédit par

Léon ne vient jamais.

SU Z A N N E

Pas commun, le type qui voudrait faire son coming-out alors

qu’il n’est pas homosexuel.

VA L E N T I N

Au retour d’un voyage à Detroit avec Léon, nous nous

rendons directement chez lui. Pascal est absent. Léon est fou

furieux, pour une raison qui m’échappe, et il fait une chose

qu’il n’a jamais faite auparavant : il me roue de coups de

poing dans le dos. Ce geste laissera une empreinte indélébile. Je me réfugie aux toilettes. Après y avoir pleuré piteusement,

je me dis : « Courage, fuyons. » La porte est juste à côté, je

l’ouvre discrètement, je m’en vais après avoir enfilé mes

chaussures que j’avais laissées dans l’entrée.

Je prends l’escalier, craignant que Léon n’ait entendu la porte

et me retrouve devant l’ascenseur. Je descends en courant

jusqu’au rez-de-chaussée. Je n’ai pas pris le temps de lacer

mes chaussures et manque de m’affaler à chaque marche.

En bas, dans le hall de l’immeuble, Léon m’attend.

CA P U C I N E

La statue du Commandeur…

VA L E N T I N

Il me demande calmement de remonter avec lui. Penaud, je le

suis. De retour dans l’appartement, il me dit : « Nous allons

oublier ce moment. Cela ne nous ressemble pas. »

LA U R A

Oui, c’est dans son intérêt d’oublier !

VA L E N T I N

Je suis encore en pleine déroute intérieure, mais j’acquiesce.

Ce soir-là, Léon ne viendra pas dans mon lit.

CA P U C I N E

Maigre consolation.

VA L E N T I N

Cet événement m’a ouvert les yeux. Il y a un avant et un

après.

Je prends conscience que cette vie n’est plus possible.

LA U R A

Alléluia !

VA L E N T I N

Mais je n’ai pas le courage d’une rupture franche.

LA U R A

Miserabilis…

VA L E N T I N

Je l’appelle cependant pour lui déclarer rondement que je

n’aime pas les garçons. À l’autre bout du fil, une voix dure

me répond : « Tu aurais dû me le dire dès le début. »

LA U R A

Mais tu l’as fait, Valuche ! Léon n’a jamais voulu l’entendre.

VA L E N T I N

Il m’accuse de l’avoir dupé toutes ces années.

SU Z A N N E

Un comble quand on sait que, pour lui faire plaisir, tu faisais

tout pour croire à ton homosexualité.

VA L E N T I N

Léon me fait alors une demande inattendue. Il me somme de

lui restituer tous les poèmes qu’il m’a écrits.

SU Z A N N E

C’est digne d’un adolescent prépubère.

VA L E N T I N

Cette façon de reprendre ce que l’on a donné me paraît alors

d’une immaturité risible. Peu après, je propose à Blanche d’emménager avec moi. Elle accepte. Est-ce une manière

indirecte de signifier notre « rupture » à Léon ?

SU Z A N N E

C’est sûrement la triste vérité.

VA L E N T I N

L’effet est immédiat. Léon me dit clairement que tout est fini

entre nous.

LA U R A

Alléluia, bis !

VA L E N T I N

Je ressens une gigantesque émancipation. Je suis enfin libre ;

libre de dormir le matin, libre de sortir quand je veux, libre

de porter les vêtements qui me plaisent, libre d’aimer, etc.

Mais cela ne dure pas. En réalité, sans Léon, je ne suis plus

rien.

Il a coupé un à un tous les fils qui me reliaient au monde.

Je ne sais plus penser par moi-même, je n’ai plus de mentor

pour me guider. À partir de là, je m’enfonce dans le mal-être.

SU Z A N N E

Classique. Tant que Léon était dans ta vie, tu ressentais un

enfermement contre lequel lutter. Tu étais dans une posture

de défense, c’est-à-dire en activité.

VA L E N T I N

Je ne souhaite pas me poser en victime, mais je dois parler de la souffrance qui a fondu sur moi, car elle est réelle, et elle se manifestera épisodiquement jusqu’à ce que je décide d’écrire

ce texte.

SU Z A N N E

« Se poser en victime. » J’ai cette expression en horreur. Elle

semble interdire à toute victime de prendre la parole.

VA L E N T I N

C’est une absence totale de vitalité, de vie, d’envie.

J’ai l’impression d’être dans un état qui se rapproche de la

mort, sans raison apparente. Je perds le goût de tout, y

compris du désir charnel, même pour Blanche.

J’ai une culture somme toute relativement étroite, mais très

spécifique. Je fais semblant d’en savoir beaucoup plus.

C’est un outil de séduction. Je veux briller. Je cultive une

sorte de mystère, parlant peu, restant à l’écart.

C’est une manière de ne pas faire voir ma vacuité.

CA P U C I N E

Tu dresses un tableau très noir de ta personne…

VA L E N T I N

Je n’étais pas comme cela avant Léon. Je ne dois pas adoucir

les faits, ni les exagérer. C’est si difficile à trouver, la juste

mesure. Parfois je mens simplement pour donner une bonne

image de moi, pour présenter les faits à mon avantage.

J’ai compris avec le temps qu’en réalité j’ai besoin d’être

admiré.

LA U R A

Montrez-moi un seul artiste qui n’ait pas besoin d’être

admiré.

Ça fait partie du logiciel.

VA L E N T I N

Je ne m’intéresse pas aux autres, sinon pour les séduire.

Mais le plus souvent j’évite les interactions. Si le téléphone

sonne, j’ai un mal fou à répondre. Idem si l’on m’écrit. C’est un mélange de paresse et de crainte. C’est une impossibilité à m’ancrer dans quoi que ce soit, ma relation avec Blanche, un

livre à lire, faire à manger, etc. J’annule mes rendez-vous au

dernier moment. Cela devient un schéma récurrent. Je me

détourne de mes responsabilités. Je ne sais plus faire un geste gentil, offrir quelque chose, proposer un service. Ce n’est pas

que je m’y refuse, c’est que réellement une telle pensée ne

me vient pas. Je suis comme décollé de mon humanité.

LA U R A

Là, tu exagères. Je me souviens qu’un jour j’avais un bout de

salade entre les dents, tu me l’as fait remarquer.

VA L E N T I N

Je multiplie les projets. Cette profusion me donne

l’impression d’être vivant et d’être actif. Mais tout reste à

l’état d’ébauche, et me laisse face à un constat d’échec. J’ai aussi une tendance à la paranoïa, me figurant que les autres

médisent de moi.

LA U R A

Il n’a pas tort là-dessus, le poireau.

VA L E N T I N

Les seules activités dans lesquelles je peux m’engloutir

complètement sont l’écriture ou des travaux d’illustration. Je cesse de lire. Je suis impatient et distrait, avec la sourde

envie d’être ailleurs.

LA U R A

Je ne lis jamais non plus, ce n’est pas un défaut.

VA L E N T I N

Je n’ai pas souvenir de la façon dont j’obtiens des

anxiolytiques.

Un premier psychiatre ? Mais vient le soir où je n’en peux

plus, où plus rien ne fait sens. J’avale le flacon entier, avec la

certitude de ne plus jamais me réveiller. Je passe rapidement

sur les jours qui suivent, les urgences, Blanche à mon chevet,

mon attitude de bébé, le traitement d’antidépresseurs.

Dans le service, je rencontre une autre patiente.

Elle est pharmacienne. Elle me demande ce que j’ai pris. Je

réponds. Elle esquisse un sourire : « Tu ne risquais rien avec

ça. » Après quelques heures de conversation, elle me dit

qu’elle connaît la « combinaison magique », un cocktail de

médicaments qu’il faut ingérer pour être certain de ne pas se

louper. Je lui demande la recette.

Elle refuse de me la donner. Mais le jour de ma sortie, elle

me tend un papier. Je me procure les différents médicaments

en falsifiant plusieurs ordonnances. Je les place sous vide et

les glisse dans la poche intérieure d’un costume que je ne

porte jamais.

Blanche se lève et court vers la penderie de l’entrée. Le costume est sur un cintre. Sa housse de rangement est au sol. Il n’en faut pas plus à Blanche pour tout comprendre.

BL A N C H E

C’était là, à quelques centimètres de moi quand je me

planquais dans la penderie pour écouter Valentin parler tout

seul.

L’instrument de sa mort était à portée de main.

Elle reprend sa place sur le tapis. Les doigts de Capucine lui étreignent l’épaule.

BL A N C H E

Ils ont raison.

CA P U C I N E

Qui ?

BL A N C H E

Ceux qui réclament de savoir la cause de la mort. Ça change

tout, mais pas en bien.

SU Z A N N E

Dis-nous ce que tu ressens.

BL A N C H E

Tant qu’on ne sait pas, l’esprit est en perpétuel

questionnement. Ça occupe la douleur. Dès qu’on sait, il n’y

a plus rien. On peut souffrir tout à loisir.

Mais en elle, Blanche ressent tout de même un soulagement que, par fierté, elle n’ose pas avouer à ses amies. La certitude que Valentin s’est éteint dans la solitude l’a toujours oppressée. Dans l’ignorance des circonstances de sa mort, elle ne pouvait lui tenir la main pour passer de l’autre côté. Maintenant, elle peut visualiser l’instant. Valentin a ouvert la penderie, sorti le costume de sa housse, glissé une main dans la poche intérieure, saisi les pilules entre ses doigts. Puis il est probablement allé à la cuisine, s’est servi un verre d’eau, a avalé d’un trait les médicaments, lavé le verre, l’a séché et rangé. Enfin, il s’est allongé sur le lit, et a attendu la fin.

Il ne reste plus qu’une page du manuscrit.

VA L E N T I N

Léon me rend visite à l’hôpital. Je ne l’ai pas revu depuis

deux ans. Il rencontre Blanche, et la trouve charmante.

Blanche ayant été « validée », je connais un regain de

vitalité.

Je recommence à fréquenter Léon, mais notre complicité

s’est enrayée. Il n’y a plus de relation mentor/disciple, et bien

sûr plus de fausse romance. Nous évoquons la possibilité de

travailler ensemble à une exposition.

Un soir, Blanche et moi allons même dîner chez Léon et

Pascal.

Blanche pose pour Léon qui esquisse son portrait.

Je n’aurais jamais pensé cela possible.

Blanche s’élance vers la chambre, bouscule Valentin au passage, et revient avec un dessin qu’elle jette au sol. La voilà à genoux surplombant sa propre image. À coups de griffes, elle défigure ce visage tracé quelques années auparavant par Léon Lortie. Blanche ne supporte pas d’avoir été croquée par le crayon de cet homme. Calmée par cette éruption de rage, elle reprend sa lecture.

VA L E N T I N

Je suis à nouveau hospitalisé. Cette fois, mon séjour est

beaucoup plus long. Léon est sorti de ma vie. Blanche ne me rend presque pas visite, elle m’en veut. L’hôpital lui apparaît

comme une prison où je purge une peine. Quel crime ai-je

commis à ses yeux ? Quelqu’un qui se donne la mort n’a pas

vraiment le choix. Il est en flammes sur le toit d’un

immeuble, alors il saute pour abréger ses tortures.

Qu’importent les conséquences. Quand on m’autorise des

permissions, Blanche refuse que je vienne à l’appartement.

SU Z A N N E Pourquoi ?

BL A N C H E

Je ne voulais pas qu’il débarque sans prévenir.

LA U R A

On ne demandera pas de précision…

VA L E N T I N

Au cours de ces trois mois d’hospitalisation, j’entame un

travail de fond, et à ma sortie j’ai l’impression d’une

renaissance.

Mon éditeur m’invite à passer une semaine avec lui à Saint-Pierre-et-Miquelon. Je me ressource en marchant le long de

la mer. Je souffre encore d’impatiences terribles dans les

jambes dues aux médicaments. Mon éditeur me prévient dès

le début : « Si tu veux parler, tu sais où me trouver. »

CA P U C I N E

Rimes pauvres. Homme riche.

VA L E N T I N

Il est temps de commencer à envisager des solutions.

Ce sera la seconde partie de ce texte. Je ne veux pas me retrouver avec la combinaison magique dans l’estomac.

De temps en temps, je prends la résolution de m’en

débarrasser.

Je sors le costume de sa housse. Chaque fois, je renonce.

Paradoxalement, posséder cette substance létale m’empêche

de mettre fin à mes jours. C’est quand on n’a pas la

possibilité de commettre un acte que cet acte peut devenir

une obsession.

Lorsqu’une idée noire me surplombe, je peux tenir les pilules

dans une main, un verre d’eau dans l’autre.

Ça passe.

Blanche pose le manuscrit devant elle. Elle empile méticuleusement les pages, pour éviter les regard de ses amies.

CA P U C I N E

« Ça passe… »

BL A N C H E

Je suppose qu’un jour ce n’est pas « passé ».

LA U R A

Tu sais, je n’ai jamais su quoi te dire par rapport aux épisodes

dépressifs de Valentin. Tu n’en parlais jamais.

CA P U C I N E

Nous ne savions pas trop comment réagir.

BL A N C H E

Moi non plus, je ne savais pas comment réagir. J’ai mis des

années à comprendre qu’il n’y a pas grand-chose à faire.

C’est une pathologie comme une autre, et il y a des

professionnels pour la traiter. Si Valentin avait souffert d’un

cancer j’aurais été tout aussi impuissante à le soigner.

CA P U C I N E (à Suzanne)

C’est un peu différent, non ?

SU Z A N N E

Oh, ne me demande pas, je suis sur mon temps libre.

LA U R A

Un peu facile, Suzanne…

SU Z A N N E

Non, pas facile, professionnel. Un suicide, c’est un meurtre

dont la victime et l’assassin sont une seule et même

personne.

On ne peut faire qu’un procès hypothétique, puisque les deux acteurs sont morts. Dans tout procès, il faut entendre les deux

parties. Ce texte nous éclaire sur la victime, mais pas sur

l’assassin.

BL A N C H E

Je vois, la psychiatre ne travaille qu’entre 9 et 18 heures,

mais pour l’avocate c’est 24 heures sur 24.

SU Z A N N E

Très bien, alors répondez à cette question : qui peut dire si

Valentin n’était pas sujet à la dépression avant sa rencontre

avec Léon Lortie ?

LA U R A

Tu ne peux pas nier que cette rencontre a fait des ravages.

SU Z A N N E

Je ne le nie pas. Il était suivi après ces séjours à l’hôpital ?

BL A N C H E

Par intermittence. Il voyait quelqu’un pendant quelques mois.

Puis il se sentait mieux et ne prenait plus rendez-vous. Sa dépression est devenue une saison qui rythmait nos

années.

À sa première tentative de suicide, c’est vrai, j’ai passé toutes

les nuits sur une chaise près de son lit d’hôpital.

À la suivante, je lui en ai voulu, jusqu’à ce que je comprenne

qu’il les subissait comme moi.

Ensuite, c’est affreux à dire, mais je m’y suis habituée.

Valentin prenait des cachets, il se retrouvait aux urgences, puis en clinique pour quelque temps. J’avais l’impression

qu’il était en vacances, et moi aussi. J’en profitais pour sortir

un peu et faire des rencontres…

SU Z A N N E

Claude…

BL A N C H E

Oui, Claude, et quelques autres. Je n’en ressens aucune

culpabilité. C’est grave ?

LA U R A

Pour ta pénitence tu réciteras trois Je vous salue Marie et

deux Tata Yoyo.

BL A N C H E

Ces aventures ne m’ont rien apporté, sinon la certitude que

ma vie était auprès de Valentin, avec ses zones d’ombre et ses éclaircies brutales. Il pouvait d’une minute à l’autre passer de

la tristesse à l’exaltation. Enfin non, pas la tristesse, il

n’aimait pas ce mot. Il lui arrivait d’être simultanément

heureux et déprimé.

SU Z A N N E

Celui qui n’a pas vécu de dépression ne peut pas imaginer ce

que c’est.

BL A N C H E

C’est mot pour mot ce qu’il affirmait. Il essayait de me

dépeindre son état. Ce qu’il me décrivait, je le ressentais aussi parfois. Il se mettait en colère : « Oui, tu ressens ça

PARFOIS. C’est normal. La tristesse, c’est souffrir quand il

vous arrive quelque chose de triste. La dépression, c’est souffrir quand il vous arrive quelque chose d’heureux. »

SU Z A N N E

Bien résumé.

LA U R A

On fait quoi maintenant ?

BL A N C H E

Que veux-tu qu’on fasse ?

On sait que l’atmosphère de Laura est très favorable aux tempêtes vengeresses.

LA U R A

Il est toujours vivant, ce Léon Lortie ?

BL A N C H E Je suppose.

LA U R A

Et vous, ça ne vous pose pas problème ?

BL A N C H E

Tu ne suggères tout de même pas que nous…

LA U R A

Je ne suggère rien, je pose la question : ce monsieur n’a-t-il

pas quelques comptes à rendre ?

La question de Laura tombe en Blanche comme un fil à plomb, à la verticale. Mais elle s’abstient de réagir. C’est Suzanne qui alimente l’orage en gestation.

SU Z A N N E

Il est indéniable que cette personne a une part de

responsabilité dans le suicide de Valentin.

On en fait quoi ?

CA P U C I N E

On publie le texte, sans changer le nom.

BL A N C H E

C’est une idée. Mais il ne se passera rien sans preuves.

Lortie pourra très bien affirmer que ce texte est un tissu de

mensonges émanant de l’esprit dérangé d’un écrivain

dépressif. Et Valentin… pourra difficilement se défendre.

SU Z A N N E

Et tu oublies un détail, Laura : pour demander des comptes à

Lortie il faudrait révéler la mort de Valentin.

Ça entraînerait de légères complications pour nous…

LA U R A

En conclusion, on ne fait rien ? Eh bien je ne suis pas

d’accord, et je vois bien que Blanche non plus.

CA P U C I N E

Qu’est-ce que tu proposes ?

LA U R A

Nous allons harponner ce mâle bipède imbécile, et il va payer

pour tous les autres.

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