Un drôle de Valentin
Fais-moi la mort
Il ne reste que quelques pages du manuscrit à lire. Les quatre filles se sont réunies pour achever ensemble cette épreuve. Elles vivent bel et bien la lecture du texte comme une épreuve, car Valentin y dresse peu à peu un portrait de lui qui leur inspire des haut-le-cœur, des élans de pitié ou d’indignation. Valentin est toujours sur le pas de sa porte. Ainsi encadré, il incarne de plus en plus le Portrait de Dorian Gray.
VA L E N T I N
Blanche constate les changements drastiques qui s’opèrent en
moi, je n’ai d’autre choix que de me regarder bien en face. Je deviens exigeant, intolérant à la critique, mais critiquant
tout. Avec Blanche notamment, je suis impitoyable, jaloux et
suspicieux. Je reproduis mot à mot ce qui m’est dicté.
Si Léon Lortie me dit qu’un film est mauvais, je le déclare
mauvais, parfois sans même l’avoir vu. Je perds toute
capacité à juger par moi-même, et ne fais que recevoir de
Léon tous mes goûts et mes dégoûts. J’ai besoin de son
approbation, et d’être validé par lui. Cela me rend conscient de ma vacuité, que je compense par des opinions tranchées.
J’ai de grosses disputes avec ma famille, sur toutes sortes de
sujets.
Je m’habille comme un banquier, dans des vêtements qui
jurent avec ce que je suis profondément. Je deviens
tyrannique envers Blanche. Par une sorte de complexe de
Pygmalion, je veux la forger à une image qui me sied. J’aime
les femmes aux cheveux courts, elle se coupe les cheveux.
LA U R A
Et moi qui trouvais que ça t’allait si bien. Si j’avais su ce qui
se tramait…
VA L E N T I N
Je deviens le Léon Lortie de Blanche. J’ai tous les
symptômes d’un narcissisme coloré de perversion : la
manipulation, la mauvaise humeur permanente, le
pessimisme, la difficulté à prendre des décisions, le besoin de rejeter sur les autres la responsabilité, de s’ériger en détenteur
de la vérité.
À la longue, ma relation avec Léon Lortie devient
insoutenable.
Les disputes sont légion, parfois pour des sottises : un plat
que je n’ai pas envie de commander au restaurant, un geste
qui ne plaît pas à Léon parce qu’il fait « adolescent ».
LA U R A
Faudrait savoir. Il les aime jeunes ou pas ?
VA L E N T I N
Dans ses colères, Léon se livre parfois à une sorte de
chantage macabre : « Je vais finir par me tuer, et ce ne sera
pas une mort propre, je te préviens. »
CA P U C I N E
Élégant.
SU Z A N N E
On le sent capable de simuler une maladie incurable pour
s’assurer la présence de son angelot.
VA L E N T I N
Il entretient une sorte de mythologie morbide, en se référant
toujours à des citations littéraires. Yourcenar l’a écrit :
« Qu’il eût été fade d’être heureux ». Le bonheur est donc
une chose peu recommandable. C’est tellement plus poétique
d’être malheureux.
CA P U C I N E
Dis-moi ce que tu cites, je te dirai qui tu es. Les gens qui
vivent à coups de citations, imbuvables.
VA L E N T I N
Pour garder un semblant d’équilibre, je trouve des prétextes,
simplement pour avoir une journée tranquille, sans Léon.
Je prends l’habitude du mensonge, il devient systématique,
naturel, c’est ma nouvelle norme : avoir deux vies
indépendantes l’une de l’autre. Blanche ne sait presque rien
de ce que je fais avec Léon. Chaque matin, il m’appelle à
neuf heures. Ce rendez-vous quotidien m’épuise.
LA U R A
C’est plié, je pose mon veto. Jusqu’ici, ce qu’a subi Valentin
me semblait supportable. Mais le priver de grasse matinée,
non !
Il y a des limites à ne pas franchir.
VA L E N T I N
Léon fait des crises de jalousie hors norme alors qu’il me
pousse vers les garçons. Je peux dire qu’il y a des moments
où je pense réellement être homosexuel, tant sa force de
persuasion est grande. Mais le fameux « déclic » prédit par
Léon ne vient jamais.
SU Z A N N E
Pas commun, le type qui voudrait faire son coming-out alors
qu’il n’est pas homosexuel.
VA L E N T I N
Au retour d’un voyage à Detroit avec Léon, nous nous
rendons directement chez lui. Pascal est absent. Léon est fou
furieux, pour une raison qui m’échappe, et il fait une chose
qu’il n’a jamais faite auparavant : il me roue de coups de
poing dans le dos. Ce geste laissera une empreinte indélébile. Je me réfugie aux toilettes. Après y avoir pleuré piteusement,
je me dis : « Courage, fuyons. » La porte est juste à côté, je
l’ouvre discrètement, je m’en vais après avoir enfilé mes
chaussures que j’avais laissées dans l’entrée.
Je prends l’escalier, craignant que Léon n’ait entendu la porte
et me retrouve devant l’ascenseur. Je descends en courant
jusqu’au rez-de-chaussée. Je n’ai pas pris le temps de lacer
mes chaussures et manque de m’affaler à chaque marche.
En bas, dans le hall de l’immeuble, Léon m’attend.
CA P U C I N E
La statue du Commandeur…
VA L E N T I N
Il me demande calmement de remonter avec lui. Penaud, je le
suis. De retour dans l’appartement, il me dit : « Nous allons
oublier ce moment. Cela ne nous ressemble pas. »
LA U R A
Oui, c’est dans son intérêt d’oublier !
VA L E N T I N
Je suis encore en pleine déroute intérieure, mais j’acquiesce.
Ce soir-là, Léon ne viendra pas dans mon lit.
CA P U C I N E
Maigre consolation.
VA L E N T I N
Cet événement m’a ouvert les yeux. Il y a un avant et un
après.
Je prends conscience que cette vie n’est plus possible.
LA U R A
Alléluia !
VA L E N T I N
Mais je n’ai pas le courage d’une rupture franche.
LA U R A
Miserabilis…
VA L E N T I N
Je l’appelle cependant pour lui déclarer rondement que je
n’aime pas les garçons. À l’autre bout du fil, une voix dure
me répond : « Tu aurais dû me le dire dès le début. »
LA U R A
Mais tu l’as fait, Valuche ! Léon n’a jamais voulu l’entendre.
VA L E N T I N
Il m’accuse de l’avoir dupé toutes ces années.
SU Z A N N E
Un comble quand on sait que, pour lui faire plaisir, tu faisais
tout pour croire à ton homosexualité.
VA L E N T I N
Léon me fait alors une demande inattendue. Il me somme de
lui restituer tous les poèmes qu’il m’a écrits.
SU Z A N N E
C’est digne d’un adolescent prépubère.
VA L E N T I N
Cette façon de reprendre ce que l’on a donné me paraît alors
d’une immaturité risible. Peu après, je propose à Blanche d’emménager avec moi. Elle accepte. Est-ce une manière
indirecte de signifier notre « rupture » à Léon ?
SU Z A N N E
C’est sûrement la triste vérité.
VA L E N T I N
L’effet est immédiat. Léon me dit clairement que tout est fini
entre nous.
LA U R A
Alléluia, bis !
VA L E N T I N
Je ressens une gigantesque émancipation. Je suis enfin libre ;
libre de dormir le matin, libre de sortir quand je veux, libre
de porter les vêtements qui me plaisent, libre d’aimer, etc.
Mais cela ne dure pas. En réalité, sans Léon, je ne suis plus
rien.
Il a coupé un à un tous les fils qui me reliaient au monde.
Je ne sais plus penser par moi-même, je n’ai plus de mentor
pour me guider. À partir de là, je m’enfonce dans le mal-être.
SU Z A N N E
Classique. Tant que Léon était dans ta vie, tu ressentais un
enfermement contre lequel lutter. Tu étais dans une posture
de défense, c’est-à-dire en activité.
VA L E N T I N
Je ne souhaite pas me poser en victime, mais je dois parler de la souffrance qui a fondu sur moi, car elle est réelle, et elle se manifestera épisodiquement jusqu’à ce que je décide d’écrire
ce texte.
SU Z A N N E
« Se poser en victime. » J’ai cette expression en horreur. Elle
semble interdire à toute victime de prendre la parole.
VA L E N T I N
C’est une absence totale de vitalité, de vie, d’envie.
J’ai l’impression d’être dans un état qui se rapproche de la
mort, sans raison apparente. Je perds le goût de tout, y
compris du désir charnel, même pour Blanche.
J’ai une culture somme toute relativement étroite, mais très
spécifique. Je fais semblant d’en savoir beaucoup plus.
C’est un outil de séduction. Je veux briller. Je cultive une
sorte de mystère, parlant peu, restant à l’écart.
C’est une manière de ne pas faire voir ma vacuité.
CA P U C I N E
Tu dresses un tableau très noir de ta personne…
VA L E N T I N
Je n’étais pas comme cela avant Léon. Je ne dois pas adoucir
les faits, ni les exagérer. C’est si difficile à trouver, la juste
mesure. Parfois je mens simplement pour donner une bonne
image de moi, pour présenter les faits à mon avantage.
J’ai compris avec le temps qu’en réalité j’ai besoin d’être
admiré.
LA U R A
Montrez-moi un seul artiste qui n’ait pas besoin d’être
admiré.
Ça fait partie du logiciel.
VA L E N T I N
Je ne m’intéresse pas aux autres, sinon pour les séduire.
Mais le plus souvent j’évite les interactions. Si le téléphone
sonne, j’ai un mal fou à répondre. Idem si l’on m’écrit. C’est un mélange de paresse et de crainte. C’est une impossibilité à m’ancrer dans quoi que ce soit, ma relation avec Blanche, un
livre à lire, faire à manger, etc. J’annule mes rendez-vous au
dernier moment. Cela devient un schéma récurrent. Je me
détourne de mes responsabilités. Je ne sais plus faire un geste gentil, offrir quelque chose, proposer un service. Ce n’est pas
que je m’y refuse, c’est que réellement une telle pensée ne
me vient pas. Je suis comme décollé de mon humanité.
LA U R A
Là, tu exagères. Je me souviens qu’un jour j’avais un bout de
salade entre les dents, tu me l’as fait remarquer.
VA L E N T I N
Je multiplie les projets. Cette profusion me donne
l’impression d’être vivant et d’être actif. Mais tout reste à
l’état d’ébauche, et me laisse face à un constat d’échec. J’ai aussi une tendance à la paranoïa, me figurant que les autres
médisent de moi.
LA U R A
Il n’a pas tort là-dessus, le poireau.
VA L E N T I N
Les seules activités dans lesquelles je peux m’engloutir
complètement sont l’écriture ou des travaux d’illustration. Je cesse de lire. Je suis impatient et distrait, avec la sourde
envie d’être ailleurs.
LA U R A
Je ne lis jamais non plus, ce n’est pas un défaut.
VA L E N T I N
Je n’ai pas souvenir de la façon dont j’obtiens des
anxiolytiques.
Un premier psychiatre ? Mais vient le soir où je n’en peux
plus, où plus rien ne fait sens. J’avale le flacon entier, avec la
certitude de ne plus jamais me réveiller. Je passe rapidement
sur les jours qui suivent, les urgences, Blanche à mon chevet,
mon attitude de bébé, le traitement d’antidépresseurs.
Dans le service, je rencontre une autre patiente.
Elle est pharmacienne. Elle me demande ce que j’ai pris. Je
réponds. Elle esquisse un sourire : « Tu ne risquais rien avec
ça. » Après quelques heures de conversation, elle me dit
qu’elle connaît la « combinaison magique », un cocktail de
médicaments qu’il faut ingérer pour être certain de ne pas se
louper. Je lui demande la recette.
Elle refuse de me la donner. Mais le jour de ma sortie, elle
me tend un papier. Je me procure les différents médicaments
en falsifiant plusieurs ordonnances. Je les place sous vide et
les glisse dans la poche intérieure d’un costume que je ne
porte jamais.
Blanche se lève et court vers la penderie de l’entrée. Le costume est sur un cintre. Sa housse de rangement est au sol. Il n’en faut pas plus à Blanche pour tout comprendre.
BL A N C H E
C’était là, à quelques centimètres de moi quand je me
planquais dans la penderie pour écouter Valentin parler tout
seul.
L’instrument de sa mort était à portée de main.
Elle reprend sa place sur le tapis. Les doigts de Capucine lui étreignent l’épaule.
BL A N C H E
Ils ont raison.
CA P U C I N E
Qui ?
BL A N C H E
Ceux qui réclament de savoir la cause de la mort. Ça change
tout, mais pas en bien.
SU Z A N N E
Dis-nous ce que tu ressens.
BL A N C H E
Tant qu’on ne sait pas, l’esprit est en perpétuel
questionnement. Ça occupe la douleur. Dès qu’on sait, il n’y
a plus rien. On peut souffrir tout à loisir.
Mais en elle, Blanche ressent tout de même un soulagement que, par fierté, elle n’ose pas avouer à ses amies. La certitude que Valentin s’est éteint dans la solitude l’a toujours oppressée. Dans l’ignorance des circonstances de sa mort, elle ne pouvait lui tenir la main pour passer de l’autre côté. Maintenant, elle peut visualiser l’instant. Valentin a ouvert la penderie, sorti le costume de sa housse, glissé une main dans la poche intérieure, saisi les pilules entre ses doigts. Puis il est probablement allé à la cuisine, s’est servi un verre d’eau, a avalé d’un trait les médicaments, lavé le verre, l’a séché et rangé. Enfin, il s’est allongé sur le lit, et a attendu la fin.
Il ne reste plus qu’une page du manuscrit.
VA L E N T I N
Léon me rend visite à l’hôpital. Je ne l’ai pas revu depuis
deux ans. Il rencontre Blanche, et la trouve charmante.
Blanche ayant été « validée », je connais un regain de
vitalité.
Je recommence à fréquenter Léon, mais notre complicité
s’est enrayée. Il n’y a plus de relation mentor/disciple, et bien
sûr plus de fausse romance. Nous évoquons la possibilité de
travailler ensemble à une exposition.
Un soir, Blanche et moi allons même dîner chez Léon et
Pascal.
Blanche pose pour Léon qui esquisse son portrait.
Je n’aurais jamais pensé cela possible.
Blanche s’élance vers la chambre, bouscule Valentin au passage, et revient avec un dessin qu’elle jette au sol. La voilà à genoux surplombant sa propre image. À coups de griffes, elle défigure ce visage tracé quelques années auparavant par Léon Lortie. Blanche ne supporte pas d’avoir été croquée par le crayon de cet homme. Calmée par cette éruption de rage, elle reprend sa lecture.
VA L E N T I N
Je suis à nouveau hospitalisé. Cette fois, mon séjour est
beaucoup plus long. Léon est sorti de ma vie. Blanche ne me rend presque pas visite, elle m’en veut. L’hôpital lui apparaît
comme une prison où je purge une peine. Quel crime ai-je
commis à ses yeux ? Quelqu’un qui se donne la mort n’a pas
vraiment le choix. Il est en flammes sur le toit d’un
immeuble, alors il saute pour abréger ses tortures.
Qu’importent les conséquences. Quand on m’autorise des
permissions, Blanche refuse que je vienne à l’appartement.
SU Z A N N E Pourquoi ?
BL A N C H E
Je ne voulais pas qu’il débarque sans prévenir.
LA U R A
On ne demandera pas de précision…
VA L E N T I N
Au cours de ces trois mois d’hospitalisation, j’entame un
travail de fond, et à ma sortie j’ai l’impression d’une
renaissance.
Mon éditeur m’invite à passer une semaine avec lui à Saint-Pierre-et-Miquelon. Je me ressource en marchant le long de
la mer. Je souffre encore d’impatiences terribles dans les
jambes dues aux médicaments. Mon éditeur me prévient dès
le début : « Si tu veux parler, tu sais où me trouver. »
CA P U C I N E
Rimes pauvres. Homme riche.
VA L E N T I N
Il est temps de commencer à envisager des solutions.
Ce sera la seconde partie de ce texte. Je ne veux pas me retrouver avec la combinaison magique dans l’estomac.
De temps en temps, je prends la résolution de m’en
débarrasser.
Je sors le costume de sa housse. Chaque fois, je renonce.
Paradoxalement, posséder cette substance létale m’empêche
de mettre fin à mes jours. C’est quand on n’a pas la
possibilité de commettre un acte que cet acte peut devenir
une obsession.
Lorsqu’une idée noire me surplombe, je peux tenir les pilules
dans une main, un verre d’eau dans l’autre.
Ça passe.
Blanche pose le manuscrit devant elle. Elle empile méticuleusement les pages, pour éviter les regard de ses amies.
CA P U C I N E
« Ça passe… »
BL A N C H E
Je suppose qu’un jour ce n’est pas « passé ».
LA U R A
Tu sais, je n’ai jamais su quoi te dire par rapport aux épisodes
dépressifs de Valentin. Tu n’en parlais jamais.
CA P U C I N E
Nous ne savions pas trop comment réagir.
BL A N C H E
Moi non plus, je ne savais pas comment réagir. J’ai mis des
années à comprendre qu’il n’y a pas grand-chose à faire.
C’est une pathologie comme une autre, et il y a des
professionnels pour la traiter. Si Valentin avait souffert d’un
cancer j’aurais été tout aussi impuissante à le soigner.
CA P U C I N E (à Suzanne)
C’est un peu différent, non ?
SU Z A N N E
Oh, ne me demande pas, je suis sur mon temps libre.
LA U R A
Un peu facile, Suzanne…
SU Z A N N E
Non, pas facile, professionnel. Un suicide, c’est un meurtre
dont la victime et l’assassin sont une seule et même
personne.
On ne peut faire qu’un procès hypothétique, puisque les deux acteurs sont morts. Dans tout procès, il faut entendre les deux
parties. Ce texte nous éclaire sur la victime, mais pas sur
l’assassin.
BL A N C H E
Je vois, la psychiatre ne travaille qu’entre 9 et 18 heures,
mais pour l’avocate c’est 24 heures sur 24.
SU Z A N N E
Très bien, alors répondez à cette question : qui peut dire si
Valentin n’était pas sujet à la dépression avant sa rencontre
avec Léon Lortie ?
LA U R A
Tu ne peux pas nier que cette rencontre a fait des ravages.
SU Z A N N E
Je ne le nie pas. Il était suivi après ces séjours à l’hôpital ?
BL A N C H E
Par intermittence. Il voyait quelqu’un pendant quelques mois.
Puis il se sentait mieux et ne prenait plus rendez-vous. Sa dépression est devenue une saison qui rythmait nos
années.
À sa première tentative de suicide, c’est vrai, j’ai passé toutes
les nuits sur une chaise près de son lit d’hôpital.
À la suivante, je lui en ai voulu, jusqu’à ce que je comprenne
qu’il les subissait comme moi.
Ensuite, c’est affreux à dire, mais je m’y suis habituée.
Valentin prenait des cachets, il se retrouvait aux urgences, puis en clinique pour quelque temps. J’avais l’impression
qu’il était en vacances, et moi aussi. J’en profitais pour sortir
un peu et faire des rencontres…
SU Z A N N E
Claude…
BL A N C H E
Oui, Claude, et quelques autres. Je n’en ressens aucune
culpabilité. C’est grave ?
LA U R A
Pour ta pénitence tu réciteras trois Je vous salue Marie et
deux Tata Yoyo.
BL A N C H E
Ces aventures ne m’ont rien apporté, sinon la certitude que
ma vie était auprès de Valentin, avec ses zones d’ombre et ses éclaircies brutales. Il pouvait d’une minute à l’autre passer de
la tristesse à l’exaltation. Enfin non, pas la tristesse, il
n’aimait pas ce mot. Il lui arrivait d’être simultanément
heureux et déprimé.
SU Z A N N E
Celui qui n’a pas vécu de dépression ne peut pas imaginer ce
que c’est.
BL A N C H E
C’est mot pour mot ce qu’il affirmait. Il essayait de me
dépeindre son état. Ce qu’il me décrivait, je le ressentais aussi parfois. Il se mettait en colère : « Oui, tu ressens ça
PARFOIS. C’est normal. La tristesse, c’est souffrir quand il
vous arrive quelque chose de triste. La dépression, c’est souffrir quand il vous arrive quelque chose d’heureux. »
SU Z A N N E
Bien résumé.
LA U R A
On fait quoi maintenant ?
BL A N C H E
Que veux-tu qu’on fasse ?
On sait que l’atmosphère de Laura est très favorable aux tempêtes vengeresses.
LA U R A
Il est toujours vivant, ce Léon Lortie ?
BL A N C H E Je suppose.
LA U R A
Et vous, ça ne vous pose pas problème ?
BL A N C H E
Tu ne suggères tout de même pas que nous…
LA U R A
Je ne suggère rien, je pose la question : ce monsieur n’a-t-il
pas quelques comptes à rendre ?
La question de Laura tombe en Blanche comme un fil à plomb, à la verticale. Mais elle s’abstient de réagir. C’est Suzanne qui alimente l’orage en gestation.
SU Z A N N E
Il est indéniable que cette personne a une part de
responsabilité dans le suicide de Valentin.
On en fait quoi ?
CA P U C I N E
On publie le texte, sans changer le nom.
BL A N C H E
C’est une idée. Mais il ne se passera rien sans preuves.
Lortie pourra très bien affirmer que ce texte est un tissu de
mensonges émanant de l’esprit dérangé d’un écrivain
dépressif. Et Valentin… pourra difficilement se défendre.
SU Z A N N E
Et tu oublies un détail, Laura : pour demander des comptes à
Lortie il faudrait révéler la mort de Valentin.
Ça entraînerait de légères complications pour nous…
LA U R A
En conclusion, on ne fait rien ? Eh bien je ne suis pas
d’accord, et je vois bien que Blanche non plus.
CA P U C I N E
Qu’est-ce que tu proposes ?
LA U R A
Nous allons harponner ce mâle bipède imbécile, et il va payer
pour tous les autres.
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