Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 14 sur 26

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Un drôle de Valentin

Le petit mendiant

 

Tout son temps libre, Blanche le consume dans la lecture du manuscrit de Valentin. La première partie est consacrée à l’enfance de son amant, qu’il a usée dans les environs de Sault-Sainte-Marie. Son père y travaillait pour la Société des ponts fédéraux, et avait en charge la maintenance du pont suspendu reliant l’Ontario au Michigan. Sa mère faisait partie du conseil administratif du musée de la ville. Au fil de son texte, Valentin déplie son enfance comme l’origami d’Alexis. Il évoque des événements marquants ou microscopiques, la naissance de sa passion pour le dessin. Il rappelle à lui des sensations passagères, des troubles auxquels il n’a jamais accordé d’importance mais qui lui apparaissent soudain sous un nouveau jour. Il cherche la genèse de ce qu’il nomme sa « monstruosité ». Valentin est tiraillé entre deux mouvements : celui d’être magnanime envers lui-même et celui d’être impitoyable. Il raconte comment, vers l’âge de huit ans, il lançait les coccinelles vivantes dans les toiles des pholques ou des veuves noires, pour observer l’araignée immobiliser sa proie et l’enrubanner comme une momie. La fois où, avec quelques amis, il a glissé un oiseau mort sous une ardoise, puis sauté à pieds joints sur cette pierre tombale jusqu’à ce que le pauvre volatile ne soit plus qu’un amoncellement de plumes et de boyaux. Mais Valentin se rappelle aussi les services rendus, et la compassion véritable qui lui gonflait la poitrine lorsqu’un camarade avait du chagrin, ou lorsqu’il perdait un animal de compagnie.

Blanche lit tout cela avec avidité, sous les yeux de Valentin assis face à elle. De page en page, cette lecture lui donne l’impression de dialoguer avec lui.

– Tu sais, mon cœur, si chacun d’entre nous se mettait à ausculter son passé comme tu l’as fait, il trouverait les mêmes horreurs et les mêmes instants de grâce.

Valentin examine sa difficulté à accorder sa confiance. Il s’attarde sur un épisode en particulier. Père et fils revenaient en avion d’un week-end à Chicago, excursion « entre hommes » censée affermir leur complicité. Ce voyage eut l’effet inverse. Après le décollage, Valentin (six ou sept ans) demande à quoi sert le « petit bouton rond » sur l’accoudoir. Le paternel répond : « Ça, n’y touche surtout pas, c’est le siège éjectable. » Ce genre de trait d’humour était très prisé par le géniteur de Valentin. Durant tout le vol, l’enfant est pétrifié. Il s’écarte le plus possible du bouton fatidique, craignant de l’effleurer par inadvertance, ce qui aurait pour conséquence de l’expulser violemment dans les airs. Rentré à la maison, Valentin confie sa terreur à sa mère, qui lui révèle la facétie paternelle. La petite trahison, de la part d’un être supposé représenter l’enclume sur laquelle un enfant forge sa confiance en soi, rendra Valentin suspicieux de tout.

« Il faut imaginer l’état d’esprit d’un jeune provincial de dix-huit ans, brutalement plongé dans la marée d’une mégalopole. Inscrit en mathématiques à l’université de Montréal, je suis logé chez une dame d’environ cinquante ans, qui vient de se séparer de son mari. L’appartement est grand, confortable, ma logeuse, calme et discrète. Je suis dans les conditions idéales pour étudier. Mais ce n’est pas sans violence. Par moments, la tâche me paraît insurmontable. J’ai de grosses crises d’anxiété, roulé en boule sur mon lit, et ces crises ne passent qu’avec le sommeil. Je me réveille alors gorgé de culpabilité, celle de n’avoir pas travaillé. Cependant, l’ambiance de l’université me séduit. Je dessine beaucoup. J’intègre un cours du soir donné par l’un des professeurs d’art plastique de l’université, Hugo Fournier. Sur le papier, tout semble en ordre, mais insidieusement, je me flétris. Ce professeur est un artiste d’une grande finesse, et tout en lui respire une pédagogie saine et sans faille. Pourtant (il me faudra des années pour m’en apercevoir), son attitude rogne peu à peu ma confiance en moi. Je souhaite passer le concours d’entrée aux Beaux-Arts de Paris, il affirme que je ne suis pas prêt. Sans doute a-t-il raison, mais dans sa manière de le dire, je décèle ce sous-entendu : “Tu as tout appris de travers.” Mon amour-propre est en chute libre. Au bout d’un an, j’abandonne mes études de mathématiques pour me consacrer à mes dessins. »

– Mais la rencontre ?

– La rencontre ? semblent rétorquer les yeux béants de Valentin.

– La fameuse rencontre « névralgique » que tu évoques dans l’introduction ?

– Patience, ma Blanche. Elle arrive. Ma rencontre avec Léon Lortie fut fortuite. À cette époque, je m’adonnais encore à ces parties d’échecs en solitaire afin d’enrichir ma connaissance et d’élaborer de nouvelles stratégies.

– Tu ne l’as plus fait depuis des années.

– Tu comprendras pourquoi. J’étais occupé à cette activité sur une pelouse du parc La Fontaine. Un homme m’aborde. La petite soixantaine. Il remarque mon carnet à dessin, posé à côté de moi. « Vous êtes artiste ? » Je n’avais jamais songé à me coller cette étiquette, mais je réponds par l’affirmative. Quelque chose de chaleureux et de distingué émane de cet homme. Intrigué par mon occupation, il me demande si j’ai besoin d’un partenaire de jeu, auquel cas il se ferait un plaisir de remplir ce rôle. Il semble aussi passionné que moi par les échecs, et nous échangeons un moment sur le sujet. Je lui dis néanmoins que je suis attendu.

– Véridique ?

Blanche connaît la propension de Valentin à éviter tout contact avec ses semblables.

– C’était vrai. En ce temps-là, je m’abîme dans un puits de petits boulots afin de mettre de l’argent de côté. J’ai toujours le projet de passer le concours des Beaux-Arts de Paris, avec ou sans le soutien d’Hugo Fournier. Léon m’oppose tout de suite une parade : « Retrouvons-nous un autre jour, chez moi. Vous verrez, une partie d’échecs, c’est mieux à quatre mains. »

– Tout cela est fortuit, en effet.

– Un 4 février, je me rends donc pour la première fois chez Léon Lortie.

– Quelle mémoire !

– Léon fera en sorte de ne jamais me laisser oublier cette date. Il se montre courtois et simple. Nous nous acquittons de notre partie d’échecs, puisque c’est la raison de cette entrevue. La partie est brève, car Léon est bien plus aguerri que moi. Alors que je m’apprête à partir, je regarde la grande bibliothèque du salon, et je dis : « Il y en a, des livres, ici. »

– La phrase idiote…

– … que Léon reprend au vol : « Si tu veux, je t’en prête. » Et je repars avec un livre de Roger Peyrefitte, Les Amitiés particulières. Le livre n’est pas choisi au hasard.

– Laisse-moi deviner, les parties d’échecs se renouvellent. Et chaque fois tu repars avec un bouquin ?

Chez les humains, un hameçon peut prendre toutes sortes de forme.

– Exact. Je découvre le diamant d’érudition qu’est Léon Lortie. Littérature, musique, histoire, art pictural… Aucun domaine ne semble lui être étranger. Il est aussi l’auteur d’un abécédaire de la peinture, qui devient mon livre de chevet.

– Celui qui est posé sur le guéridon de la chambre ? Ça m’étonne que tu l’aies gardé.

– Je fais la part des choses. Les œuvres de Léon sont multiples. Il peint, dessine, écrit. Il a dans ses tiroirs le manuscrit d’un roman auquel il travaille depuis une décennie, et qu’il ne se résout pas à finir.

– Ça me rappelle quelqu’un…

– Il me dit avoir reçu quelques années plus tôt une lettre d’un « grand éditeur », lui proposant de publier une version de ce roman. Cette lettre (si elle existe, je ne l’ai pas vue), Léon n’y a jamais répondu.

– Tant pis pour lui. Et ensuite ? Tout cela ne me semble pas très névralgique.

– Attends. À ce stade, je dois rappeler ce que je suis à ce moment de ma vie : un jeune homme qui a échoué en tout, ou presque. Je me sens perdu, bancal, diminué, et je rencontre un être admirable qui s’intéresse à moi. J’ai la sensation de sortir d’un long tunnel, que c’est la rencontre de ma vie. Très vite, Léon insiste pour que je le tutoie. Je mettrai de longues semaines à obtempérer. Environ trois mois après notre première partie d’échecs, je me rends à Paris pour le concours des Beaux-Arts. J’ai expédié mon dossier sans en parler à personne, et préparé les épreuves comme on se prépare aux Jeux olympiques. L’entretien avec le jury est une sorte de cent mètres haies. À chaque question, tout mon esprit se tend pour passer l’obstacle. Je sens que mon accent délecte l’assistance. Je suis rappelé pour les épreuves de l’après-midi. Parmi les œuvres à commenter, je choisis Le Jeune Mendiant de Murillo. L’un des membres du jury me dit : « Profitez de votre passage à Paris pour aller le voir. » Une fois toutes les épreuves terminées, je me rends au Louvre. Je reste plus d’une heure devant la toile. Cet enfant en haillons assis sous une fenêtre délabrée, d’où tombe une lumière que l’on devine méridionale, m’apparaît comme le symbole de ce que je suis intérieurement.

– Pauv’ pitchoune, va.

– Le lendemain, je repars pour Montréal.

Le tableau de Murillo n’est pas étranger à Blanche, sans qu’elle sache pourquoi. Elle n’est jamais allée à Paris, et ne se rappelle pas avoir vu cette toile en reproduction. Il lui faut quelques heures pour replacer l’œuvre dans ses souvenirs : le ciré jaune ! Le carnet dans lequel elle couchait les propos soliloques de Valentin ! Elle extirpe ses notes de la poche, et les feuillette nerveusement. Murillo, Murillo… Il est bien là, ce petit mendiant. Valentin en a analysé chaque pouce. Les notes de Blanche sont fragmentées. Comme on sait, Valentin ne parlait d’art pictural que dans la chambre, ses propos parvenaient étouffés à la penderie.

Installée entre les manteaux, comme autrefois, Blanche a l’impression de revivre des heures révolues. Plus encore, elle a l’impression qu’entre elle et Valentin se noue une sorte de conciliabule. Le manuscrit et le carnet de notes sont les dépositaires de ses mots, de son histoire. Blanche va chercher le manuscrit et reprend la lecture et son dialogue imaginaire avec Valentin dans la penderie, à l’abri.

– Ton voyage à Paris est resté secret ? Comment as-tu justifié ton absence ?

– J’ai dit que j’allais chez mes parents. Léon ne risquait pas d’appeler.

– C’est vrai que nous n’étions pas encore à l’ère des téléphones portables.

– De jeu d’échecs en jeu d’échecs, de promenade en promenade, une connivence s’installe entre nous, une affection même. Mais quelques photos posées çà et là sur les étagères de son salon m’indiquent qu’il ne vit pas seul. « C’est Pascal », me dit-il.

– Pascal sans « e », je suppose.

– Oui. Dans sa manière d’en parler, je sens que ce compagnon de vie est quelqu’un de précieux pour lui.

– Ils sont ensemble depuis longtemps ?

– Une trentaine d’années. Mais Léon commence à tenir des propos qui me perturbent. Il soutient que je suis homosexuel. Il ne fait aucun doute pour lui qu’un garçon doté de « ma sensibilité » aime les garçons. Son argumentation est minutieusement étayée, elle pourrait sembler cohérente. Je m’empresse de la balayer : je ne sens rien en moi qui lui donnerait raison.

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