Un drôle de Valentin

Damien Luce · Chapitre 13 sur 26

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Un drôle de Valentin

Mon amour, virgule

 

Olivier est au guidon de son vélo tandem. Sur la selle arrière, personne, enfin si, Mika, avec qui Olivier est en grande conversation. C’est un spectacle inénarrable que cet homme seul sur un tandem, parlant haut et fort avec son ami de rien.

– Mon petit Olivier, tu te trompes à mon sujet.

– Mais non, non, c’est bien pour ça que je t’ai créé : tu es tout ce que je ne suis pas. Tu es beau, grand, sûr de toi. Tout est facile pour toi.

– Comme ?

– Je ne sais pas… Mettre une couette dans une housse de couette, par exemple.

– À un détail près…

– Quoi ?

– Je n’existe pas !

– Et alors ?

– Et alors, c’est facile d’être parfait quand on n’est pas tangible. Franchement, Olivier, il serait temps de te débarrasser de moi.

– Tu me conseilles un homicide ?

– Pour un homicide, il faut un homme. Qu’est-ce que tu t’imagines ? Tout ça, tout moi, notre relation, c’est du pipeau. Ça n’existe que dans ta caboche. J’aurais dû disparaître un peu avant ton adolescence. Tu as quarante ans, Olivier… À quarante ans, avoir encore un ami imaginaire, ça fait… pitié.

– Tu ne déranges personne dans ma caboche.

– C’est un chantier, là-dedans.

– Tu n’as qu’à ranger.

Ayant accroché son tandem à une borne à incendie, Olivier pousse le bouton d’un interphone. « Docteur Leblanc ». La porte de l’immeuble se déverrouille avec un bruit de borborygme.

– J’en ai marre d’être condamné à la salle d’attente. Tout ce qui relève de ton psychisme me concerne. Il n’est pas normal que je sois tenu à l’écart de tes séances. Après tout, ta psy et moi, nous sommes collègues.

– Bon, on va essayer de te faire entrer en catimini. Tu te mets dans un coin et tu restes tranquille.

Quelques minutes plus tard, Olivier est assis face à Suzanne. Entre les mains du patient, une enveloppe. Mika a pris place juste derrière son binôme de chair.

– Bonjour, monsieur Péloquin. On peut parler tout de suite de cette enveloppe ? Vous me faites peur… Ne me dites pas que vous vous êtes entiché d’une nouvelle voisine.

– Non. C’est un couple de vieux qui a remplacé Jeanne. Cette lettre, c’est pour Pauline. Je vous dois des remerciements. Vous nous avez présentés l’un à l’autre.

– Pauline ? Je ne vois pas…

Olivier forme deux lames de ciseaux avec index et majeur. Suzanne ne peut réprimer un saut d’octave.

– Ahhh ! Laura ?

– Je l’appelle Pauline.

– Ah non ! Ça, c’est valable lorsque vous ne connaissez pas le prénom de la personne !

– Calmez-vous, docteur. Pauline, Laura, peu importe. Vous n’imaginez pas comme une coupe de cheveux peut créer des liens.

– Ce n’est pas Laura qui va vous contredire.

– Mika ne tarit pas d’éloge à son égard. Et moi j’ai retrouvé l’inspiration. Les lettres se multiplient comme les cellules d’un embryon de lapin. Voici la dernière. Et il n’est pas exclu que je la lui donne.

– À Laura ?

– Et préparez-vous… Nous avons parlé. Une vraie discussion, elle dit « blablabla », je réponds « blablabla », et ainsi de suite.

Suzanne retrouve la pondération propre à son sacerdoce.

– Je vous félicite, monsieur Péloquin. Vraiment. C’est un gigantesque bond en avant.

– Pauline m’a dit des choses qu’aucune femme ne m’a jamais dites.

– Comme ?

– Que j’avais un épi.

– Et ?

– Que son amie imaginaire ne s’appelait pas Rosalie.

– Bien.

Suzanne réprime un froncement de sourcils, secrètement vexée que son patient en sache davantage qu’elle sur le monde imaginaire de Laura.

– Bon. Lisez-moi votre lettre. Qu’on avance.

– Ne vous moquez pas, hein…

– Je n’ai pas pour habitude de me moquer de mes patients, monsieur Péloquin.

– Pas en leur présence, en tout cas.

– Bon, j’y vais… : « Mon amour virgule… »

– Sans la ponctuation, Olivier, la psy a passé l’âge des dictées.

– « Mon amour, je suis recroquevillé dans ta main comme un bourgeon. Et tu es comme l’humus qui astreint chaque parcelle de mon âme. J’ai pour la douleur de ta présence toute l’acceptation de la terre criblée de racines. Car il y a en moi une âpreté glorieuse et sinistre. Il y a en moi toute la véhémence de l’homme fait pour aimer, pour harasser un cœur contre sa poitrine. Je saurai étancher tes soifs jusqu’à m’avilir. J’avais en moi une vacance où frappaient les échos de vérités indicibles. Désormais je suis lourd d’un fardeau nouveau, mes digues ont cédé, me voilà devenu un amoncellement imbibé de toi. Je te dirai ces mots domestiques et sages qui rassurent, ces mots bruts, ces mots que je romprai pour toi comme un pain quotidien. Même mourant, même damné, je confesserai cet amour à la face des hommes, à la face du dieu qui pointera son doigt vers mon âme jetée en boule dans un coin comme un vieux vêtement trop porté. »

Suzanne s’autorise un silence.

– Alors ?

– Ridicule.

–  Rappelez-moi ce que en vous en faites, de ces lettres d’amour ? s’enquiert Suzanne.

– Je les garde.

– Très bien, ne changez rien.

– Ou plutôt, je les sacrifie au totem de l’amour.

Ce qu’Olivier appelle le totem de l’amour, c’est une longue pique fixée à un socle en fonte. Il y empale ses lettres. La colonne ainsi formée est maintenant longue comme la jambe d’une danseuse du Moulin rouge.

– Monsieur Péloquin, est-ce que vous savez ce qu’est une femme ?

– Facile : un être humain de sexe féminin d’âge adulte. Avant la puberté, elle porte le nom de fille. On parle également de femme pour désigner un individu…

– Je ne vous demande pas l’article du dictionnaire. Je voudrais que nous abordions ensemble la question de la séduction.

– Ça promet…

– Je ne veux pas vous vexer, mais votre lettre a l’air écrite par l’enfant qu’aurait eu Paul Claudel avec Jean-Claude Van Damme.

– Je sais très bien parler aux femmes.

– Essayez déjà de parler à une seule femme, en l’occurrence Laura. Ce sera déjà un progrès. Je ne vous laisserai pas reproduire le même schéma qu’avec votre ancienne voisine, deux ans sans oser vous en approcher alors que vous aviez une flagrante attirance envers elle.

– Mais là c’est différent ! J’ai brisé la glace. J’ai parlé.

– Certes, mais… Comment dire… Vous brûlez des étapes. Avant d’envoyer cette lettre, il faudrait revoir Laura, discuter plus longuement avec elle, et pas seulement entre deux coups de ciseaux. Il faudrait apprendre à la connaître. Il faudrait tomber amoureux. Ça prend du temps. Vous lui avez parlé depuis votre rencontre ?

– Oui.

– En sa présence ?

Les deux lèvres d’Olivier s’allongent pour former un bouton de tulipe.

– Son corps charnel n’était effectivement pas matérialisé dans la pièce à ce moment précis.

– Elle n’était pas là, quoi !

– C’est un début…

– Un début ? Autant dire qu’une porte qui claque est le début du Boléro de Ravel.

– Hier, je suis passé devant son salon de coiffure.

– C’est une manie, chez vous, de regarder les gens à travers les vitres ?

– Elle rasait le crâne d’un homme chauve.

– Et ?

– Elle s’est interrompue pour répondre au téléphone. Je lui ai parlé à ce moment.

– Pour lui dire ?

Mika plonge sa tête entre ses doigts, Olivier dans sa lettre.

– « Mon amour, je suis recroquevillé dans ta main comme un bourgeon. Et tu es… »

– Tu me fais honte.

– Monsieur Péloquin, si réellement vous ressentez le quart de la moitié d’un penchant pour Laura, faites un pas dans sa direction, un vrai pas. Laura vous a coupé les cheveux. Dans votre cas, on peut considérer cela comme une ébauche de relation.

– Rien à voir, cette relation est uniquement professionnelle. Pauline a prodigué un service pour lequel je l’ai payée. Vous ne diriez pas au client d’une fille de joie qu’il…

– D’accord, j’ai compris. Alors tâchons de faire glisser cette relation professionnelle vers un terrain plus personnel, si c’est ce que vous souhaitez.

– D’où ma lettre !

– Olivier, votre lettre n’est pas mauvaise, non. Pour ma part, je serais flattée d’en recevoir une de cet acabit. Un peu tétanisée sûrement, mais flattée. Seulement, croyez-moi, elle est prématurée. Vous la ressortirez le moment venu. Toutefois je dois vous prévenir, si jamais vous souhaitez entamer une relation sérieuse avec Laura, je vous adresserai à un confrère. D’un point de vue déontologique, cela me mettrait dans une position très inconfortable vis-à-vis de mon amie.

Olivier se lève, habitué à reconnaître le ton didactique que prend Suzanne lorsque la séance s’achève.

– La semaine prochaine, même jour, même heure ?

– Même prix ?

– Même jour, même heure.

– Même prix.

À nouveau sur son tandem, Olivier a l’impression de pédaler dans un monde nouveau, un monde habité, quand l’ancien monde grouillait de spectres sans visages. Un seul être apparaît, et tout est repeuplé. L’irruption d’une personne au sein d’une vie peut ouvrir une porte invisible, et donner à toute l’humanité la permission d’entrer.

Un miracle s’est produit.

Olivier se découvre l’envie de parler à quelqu’un. Ses conversations avec le docteur Leblanc ne sont pour lui qu’une excroissance de ses propres cogitations. La thérapeute est asexuée, presque déshumanisée. Elle est la version organique de Mika. Mais soudain, Olivier à un authentique besoin de « l’autre ». Il existe quasiment pour la première fois, car « exister », c’est étymologiquement « sortir de ». Une force lui intime de se tenir parmi ses congénères, et non plus dans le terrier de sa solitude. C’est sous l’emprise de cet élan providentiel qu’il freine brutalement devant le salon de coiffure de Laura. Sans prendre la peine d’attacher son tandem, il pousse hardiment la porte. Laura est occupée à tailler une barbe en veillant à y créer des espaces qui révèlent de petits tatouages sur les joues de son client.

– Monsieur Péloquin ? C’est pour un rendez-vous ?

Olivier ne s’attendait pas à cette question, mais n’en perd pas sa détermination.

– Oui, ça me ferait très plaisir.

Après avoir feuilleté son calendrier, Laura pose un ongle sur un coin de papier resté vierge.

– Vendredi prochain ? 9 h 30 ?

– 9 h 30 du matin ?

– Oui.

– C’est un peu tôt, non ?

– Mmmh, j’ai aussi de la place à 16 heures.

– L’heure du goûter.

– Euh… Oui. C’est un problème ?

– Non, mais je pensais que l’heure du dîner était plus à-propos.

– Je ferme à 18 heures.

– C’est parfait. 19 h 30 ? Italien ou thaïlandais ?

Laura comprend sa méprise.

– Ah… Vous parlez de ce type de rendez-vous…

– C’est vous qui avez lancé le sujet !

– Il y a quiproquo.

– Désolé, je manque de pratique.

Contredisant sa nature, Laura ne songe même pas à éconduire Olivier.

– C’est que… Je ne voudrais pas que cela pose un problème vis-à-vis de Suz… du docteur Leblanc.

– Aucun problème. Le docteur Leblanc n’est plus ma thérapeute.

– Ah ?

– Disons qu’elle ne sera plus ma thérapeute à partir du moment où vous aurez accepté de dîner avec moi.

– Vous êtes gentil, vous, mais…

– Merci.

– … mais ça me fait jouer le mauvais rôle. Je vais lui faire perdre un client.

– Elle pourra garder Mika si ça lui chante. Et puis ne vous inquiétez pas, les médecins, ils ne font pas ça pour l’argent mais pour le bien de l’humanité. Or, si nous dînons ensemble, l’humanité se portera beaucoup mieux puisqu’elle comptera un heureux supplémentaire.

– Vous manquez peut-être de pratique mais vous êtes déjà au niveau de la plupart des séducteurs. Le niveau zéro.

Cette saillie-là chafouine Olivier. Il s’apprête à rétorquer une boutade lorsque sa lettre d’amour, qu’il tient à la main, entre dans son champ de vision.

– Voilà qui devrait relever le niveau, dit-il à Laura en lui tendant l’enveloppe.

Puis il fait une triomphale sortie.

De retour chez lui, Olivier ne peut déroger à son rituel : plaquer son œil gauche contre la lentille de sa longue-vue, et observer l’appartement d’en face. Il a conservé cette habitude malgré le départ de Jeanne. Il constate avec satisfaction que cet appartement n’est plus pour lui qu’un agencement de pièces et de portes. Disparu, le picotement aigu qui lui criblait l’estomac chaque fois qu’il enœillait sa longue-vue. Disparus, les tremblements, les lèvres mordues, les soupirs. Ce constat effectué, Olivier se plonge dans sa besogne : les plans d’un voilier commandé par le patron d’une société d’import-export. Le métier d’architecte naval n’est pas seulement un moyen de subsistance pour Olivier. C’est aussi sa contribution au rêve qui sommeille en tout individu de sexe masculin. Olivier est convaincu que tout homme a le désir, conscient ou non, de construire un bateau. Il ne faut pas y voir de machisme. Olivier s’est accoutumé à ne porter un jugement que sur ce qu’il connaît intimement. Ainsi, pour juger une femme, il faudrait en être une. Or c’est une condition qu’Olivier n’a jamais expérimentée. En revanche, il affirme que si l’on affranchit tout homme de ses obligations en le laissant vaquer comme bon lui semble, quelques mois plus tard on le retrouvera fatalement sur une plage, occupé à dégauchir une carène ou à scier un mât de misaine. Il n’est pas certain qu’une fois le bateau prêt à être mis à l’eau, l’homme grimpe dessus pour prendre le large. Non, il est plus probable qu’il se débarrasse de son esquif et en attaque un deuxième. Oui, l’homme est dans l’âme un façonnier, un artisan. Quand on voit des hommes embarquer seuls sur un voilier et faire le tour de la Terre, on se figure qu’ils répondent à un appel du large, de l’aventure. C’est mal les comprendre. Pour Olivier, ce n’est pas cette perspective qui les anime, mais la jubilation de maintenir leur bateau en état de marche, de régler les voiles, faire le point, lover les écoutes, nettoyer le pont… La joie est là, dans ces actes, pas dans la distance parcourue. Olivier se voit comme une espèce de fée au service de ces futurs bâtisseurs. Il trace les plans qui permettront à un homme de réaliser son rêve, et en tire un orgueil presque blasphématoire.

Depuis le départ de Jeanne, Olivier n’a plus le loisir de perdre ses soirées derrière sa longue-vue. Il met la dernière touche à l’une de ses aquarelles ou la première à l’un de ses plans. Il fait cela sans interruption jusqu’à 23 h 30, heure à laquelle il va toujours se coucher. Selon lui, on ne saurait passer d’un jour à l’autre ailleurs que dans un lit. Il est donc impératif d’être sous les draps avant minuit. Mais les nuits d’Olivier ont une chose en commun avec ses draps : la blancheur. L’État du sommeil lui ferme souvent ses frontières. Et le pire, c’est qu’au matin, après de telles réticences à s’abandonner au roupillon, Olivier a toutes les peines du monde à le quitter. Pour s’éveiller, il a mis au point une myriade de stratagèmes rivalisant d’absurdité. Il n’a pas compris que, sauf en cas de mort subite (cas, somme toute, assez rare chez l’humain adulte), le réveil est inéluctable. Quel besoin de provoquer artificiellement un événement qui surviendra bien assez tôt ? Mais non, Olivier semble éprouver un plaisir masochiste à faire retentir chaque matin d’abominables sirènes, qui le mettent à coup sûr dans une sale humeur, et dont les séquelles se prolongent toute la journée. Il ne fait en général ni une ni deux, et se renfrogne dans un sommeil ronchon. Ce manège se répète plusieurs fois, et lorsqu’il sort enfin de son lit, on croirait voir un cadavre sortir de terre. À tâtons, traînant les pieds, il trouve tant bien que mal le chemin de la cuisine, où son premier acte conscient est de se concocter une grande bonbonne d’un café qu’il boira jusqu’à midi. Ce pétrole fait son délice. Il en use de curieuse façon : il s’en sert une grande tasse, puis l’oublie quelque part sur une étagère, entre deux livres. Incapable de la retrouver, il s’en sert une seconde, puis une troisième, et à la fin de la journée, l’appartement est jonché de tasses à moitié vides, qu’Olivier rapporte à la cuisine comme des trophées de chasse.

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