Un drôle de Valentin
On s’adapte
Un quotidien nouveau rythme les jours de Blanche. Son couple se transforme et ajuste sa dynamique à la situation inédite. Affermie par l’approbation de ses amies, Blanche peut désormais s’abîmer tout entière dans sa vie conjugale qui, à première vue, semble unilatérale. Mais Blanche n’a aucunement l’intention de cantonner cette vie à la toilette matinale de Valentin et à quelques dialogues dont elle ferait elle-même toutes les répliques. Il ne sera pas dit que Valentin passe sa mort dans l’oisiveté la plus totale. Certes, de son vivant, il était casanier, préférant souvent la compagnie de ses manuscrits à celle des amis de Blanche. Valentin n’avait pas d’amis, parce qu’il professait une certaine paresse sociale. Pour avoir des amis, il est nécessaire de leur consacrer du temps, de leur accorder une attention régulière, ce qui fatiguait Valentin. On peut y voir une preuve d’égoïsme, mais non, il ne s’agissait que de paresse. Valentin aimait les gens. Il était simplement incapable d’extirper cet amour pour le partager avec l’extérieur. Au jeu du portrait chinois, à la question « Si tu étais un animal ? », Valentin répondait toujours : « Une huître. » Il était trop heureux de faire siens les amis de Blanche, qui les lui procurait comme la vaisselle d’une dot. Ces amitiés en pièces rapportées lui convenaient. Blanche se chargeait de leur entretien, il se contentait de s’y nourrir quand l’occasion lui en était donnée.
Petit à petit, Blanche imagine des combines pour faire sortir Valentin de son lit. Au début, il y était cloué, d’abord parce que sa condition l’avait dépourvu de volonté, mais aussi parce que la rigidité cadavérique rendait toute manipulation fastidieuse. Depuis que ses articulations ont retrouvé leur liberté, il a de nouveau accès à toutes les configurations de son corps. Mais cette liberté a ses inconvénients : Valentin ne tient plus en place, une attitude assez caractéristique du personnage qui, de son vivant, demeurait difficilement au même endroit. Certes, Valentin sortait peu, mais il faisait des kilomètres intra muros. Il avait cette aptitude propre au poisson rouge qui permet d’entrer cent fois dans un espace en y goûtant toujours la même fraîcheur. Valentin était en perpétuelle migration, non par ennui ni parce qu’il se trouvait mal là où il était, mais parce que quelque chose en lui était appelé ailleurs – un ailleurs circonscrit aux dimensions de l’appartement, parfois même du canapé, de l’oreiller, voire du cerveau. Aujourd’hui, Blanche ne voit aucune raison de priver Valentin de ses anciennes manies. Surtout, elle ne souhaite pas vivre avec un alité. « Tu n’es pas malade, mon amour, tu es seulement mort. » Pour autant, Blanche voudrait éviter à son amant le désagrément de s’immerger la face dans un coq au vin. Bricoleuse par nature, elle met son ingéniosité au service de cette nouvelle espèce d’invalide qui vit avec elle. Elle est suffisamment athlétique pour exhumer Valentin de son lit, mais le déplacer à travers l’appartement représente un effort conséquent. Qu’à cela ne tienne, un jeu de poulies fixées au plafond, des cordes, un harnais de spéléologie, permettent à Valentin de se mouvoir sans que Blanche se brise le dos. L’asseoir à table pour le déjeuner ou le dîner devient une formalité à laquelle Blanche s’accoutume très vite. Mais ce système révèle rapidement ses faiblesses. Il ne donne accès qu’à certains endroits précis. La mobilité véritable est à inventer. Blanche pense tout d’abord à remplacer les poulies par des rails, mais un rail, c’est encore une limite, une route tracée, à laquelle Valentin serait assujetti. Non, de toute évidence, le plafond doit être abandonné au profit du plancher. Sur un plancher, on peut rouler dans toutes les directions. Le monde moderne a enfanté des systèmes de déplacement capables d’insuffler la mobilité d’un patineur artistique à une armoire Louis XV. Après mûre réflexion, Blanche fait découper un socle en sapin. Le choix de l’arbre s’impose pour sa dureté et parce qu’il dispute au chêne la préférence des cercueils. Le clin d’œil plaît à Blanche. Monté sur quatre patins à billes, le socle est assez grand pour qu’on puisse y poser une chaise, mais assez petit pour passer les portes, et culmine à un pouce et demi. Valentin aura gagné en taille, il ne s’en plaindra pas. L’horizontalité ayant été traitée, il reste à résoudre le problème de la verticalité. Valentin ne tiendra jamais debout par lui-même, ni assis. Blanche imagine alors une armature, comparable au portique d’une balançoire. Le jeu de poulies, qui a fait ses preuves au plafond, est accroché à une perche de suspension. Sur les tubes latéraux sont vissés des taquets grâce auxquels on peut moduler la longueur des cordes portant le harnais. Cela donnera du leste afin que Valentin puisse s’asseoir. Vient ensuite la question des membres. Blanche décide de garnir la perche supérieure de poulies supplémentaires, plus petites, afin d’articuler les bras, les jambes, la tête. Le résultat est probant. Valentin a désormais tout l’appartement à sa disposition, et un catalogue de positions variées. Il peut être assis dans un fauteuil, un livre dans une main, l’autre main derrière la nuque. Il peut être accoudé au dossier d’une chaise, ou debout devant le lavabo de la salle de bains pendant que Blanche prend sa douche. Le matin, en un tournemain, Blanche accroche son compagnon à son portique, et le voilà debout. Puis elle le roule vers la table à manger, l’assoit sur une chaise, et ils prennent ensemble leur petit déjeuner. Blanche parle, Valentin ne répond pas. C’était à peu près ainsi que, du vivant de Valentin, débutait la journée.
Blanche n’a jamais nourri de réflexion très poussée sur la mort. Elle n’est pas de ces gens qui consacrent une partie substantielle de la vie à regarder couler l’eau dans une clepsydre, et à se demander ce qu’il adviendra quand le bulbe supérieur sera vide. Depuis la mort de Valentin, elle ne peut pas éviter le sujet. Elle a tout de suite repoussé les considérations ésotériques. Médiums, cartomanciens, chiromanciens, spiritistes, nécromanciens, psychopompes, qui ne donnent à espérer que quelques coups frappés sur une table ou un verre glissant le long d’un alphabet pour épeler laborieusement le nom d’un défunt. Elle ne voit pas l’intérêt d’entretenir avec les morts une communication cryptée. Si l’au-delà existe, Blanche s’y retrouvera fatalement un jour, et pourra nouer avec ses habitants un dialogue sans interférence ni intermédiaire. S’il n’existe pas, les services des devins de pacotille sont une perte de temps et d’argent. Au sein de la meute, seule Laura s’intéresse à ces questions. Selon elle, le grand Albert Einstein envisageait une vie après la mort. L’argument de notre génie universel était le suivant : l’énergie ne peut pas disparaître. C’est un argument qui a l’apparence d’une vérité, comme toute phrase contenant le mot « énergie ». Bref, les réflexions de Blanche sont plus sentimentales. La mort ne l’intéresse pas d’un point de vue philosophique, seule celle de Valentin retient toute son attention. Elle ne peut s’empêcher de repenser à certains propos de son amant. Par exemple, il disait souvent qu’il se sentait « aussi mort qu’un vivant puisse l’être ». Valentin avait l’impression de n’être pas réellement vivant. Il a désormais franchi le dernier échelon, son état diffère donc très peu de celui qui précédait sa mort biologique. Il est maintenant réconcilié avec son ressenti. Quand Blanche a rencontré Valentin, ce dernier était exubérant, rieur, « plein de vie ». En sept ans de relation, elle l’a vu descendre un à un les échelons, à tel point qu’elle ne le reconnaissait plus. C’est triste à dire, mais Valentin a été moins défiguré par la mort que par la vie.
Blanche est confrontée à un enjeu qu’elle a occulté un temps : celui du manuscrit. L’éditeur Bolduc appelle toutes les semaines pour en connaître l’avancement. Blanche pourrait tout bonnement annoncer que son écrivain de compagnon a finalement renoncé à son ouvrage, mais Bolduc ne serait-il pas surpris que Valentin ne l’en informe pas lui-même ? Persister dans l’imposture comporte moins de risques. Bolduc sait qu’en période d’écriture son auteur se fait plus sauvage que d’ordinaire. Le contacter est un projet à long terme. Blanche est en charge de toute communication vers l’extérieur, c’est parfaitement crédible. Mais ces considérations-là ne sont pas les plus préoccupantes. Car enfin, ce livre, il faut le terminer ! Surtout, il faut parvenir à pasticher Valentin à la perfection.
C’est lourde de cette appréhension qu’un soir Blanche va chercher le manuscrit à moitié brûlé. Elle profite d’une courte plage de désœuvrement avant l’arrivée des filles.
– Pardon, mon cœur, mais si tu veux l’achever, ce livre, il faut bien que je me retrousse les manches.
À la lecture des premières lignes, Blanche constate qu’il s’agit là non pas d’un roman, mais d’un récit autobiographique. Un coup de gong lui ébranle la poitrine. Après le choc initial, la vibration se propage dans tout le corps, et fait affluer le sang au visage. Blanche comprend que ce texte est ce que Valentin a écrit de plus intime. Il semble contenir les réponses aux questions que Blanche s’est toujours posées sur son compagnon. La voix de Valentin s’élève d’outre-monde, et s’annonce comme la formule déjouant tous les secrets de cet homme énigmatique qu’elle a vu s’étioler. Qui sait ? Peut-être permettra-t-elle d’élucider sa mort. Le souffle court, Blanche lit d’une traite la première page.
« Aujourd’hui, je m’assois enfin pour écrire. Au début de mon séjour à l’Institut Douglas (j’avais, pour la énième fois, tenté de mettre fin à mes jours), une atroce vérité m’a été jetée au visage. Cette vérité, je l’ai reçue sans l’esquiver, elle m’a d’abord brisé. Après avoir ramassé les morceaux, j’ai décidé de me regarder tel que je suis. À chaque seconde, la tentation de détourner le regard ou de m’observer à travers quelque filtre enjoliveur me prenait. Résister a été un supplice, mais cet examen attentif m’a conduit à un constat, que j’entendais enfin par ma propre voix : je suis un monstre. J’ai eu par le passé des comportements qui ont fait souffrir mon entourage et qui m’ont fait perdre toute estime de moi-même. Une fois ce constat effectué, j’ai été pris d’une volonté farouche, celle de faire en sorte que ces comportements ne se reproduisent plus. Je suis persuadé que tout cela n’est pas inné chez moi, mais induit. La bibliothèque de l’Institut m’a fourni des connaissances qui m’ont ouvert les yeux sur la structure narcissique qui engendre de tels symptômes. J’ai dressé un état des lieux : à quel point étais-je atteint ? Je séparais les symptômes que je reconnaissais en moi de ceux que je ne reconnaissais pas. Il m’est apparu que je ne pourrais m’affranchir de ces comportements nocifs qu’après avoir retracé mon parcours avec franchise. C’est ce qui m’amène aujourd’hui à la table d’écriture. »
Blanche s’interrompt. La perspective de terminer la rédaction du livre à la place de Valentin a complètement déserté son esprit. Ne reste que la folle curiosité de lire ces pages brunies par les flammes. Elle saisit mieux à présent pourquoi ce texte coûtait tant de patience et d’acharnement à son amant. Il l’écrivait comme on expie une faute. Blanche se souvient bien de cette « atroce vérité » que dans un moment de colère elle a « jetée au visage » de Valentin. Elle ne l’avait jamais traité de la sorte auparavant mais elle n’en pouvait plus.
« De tout ce que j’ai entrepris dans ma vie, le travail que je commence ici est de loin le plus difficile : ausculter mon passé, mes actes, ma personnalité, mes rencontres, et les événements qui ont eu un impact significatif sur moi. Je veux comprendre, j’ai besoin de comprendre comment j’en suis arrivé là. Mon intention est de le faire sans complaisance, en tâchant de ne forcer ni amoindrir le trait dans aucune direction. Je veux regarder en face les démons qui me hantent, mes fêlures, mes manquements, mes laideurs, avec la précision du chirurgien et la foi du charbonnier. Pour rebâtir ma propre estime, il faut d’abord identifier les excroissances hideuses que j’ai laissées jaillir de moi, pour les détruire ou simplement apprendre à vivre avec elles, à me les pardonner, et même à les aimer car elles m’appartiennent et me constituent.
Léon Lortie. Oui, c’est la rencontre névralgique. C’est la pierre d’achoppement. Mais je dois auparavant retracer le chemin pour définir le jeune homme que j’étais à ce moment-là. Je n’affirme aucunement que mes agissements dépendent entièrement de cette rencontre. Il va m’arriver de relater de beaux jours et des victoires. Ces beaux jours et ces victoires entrent tout autant dans le magma qui me compose aujourd’hui, et je dois les formuler aussi. »
On sonne. Blanche esquisse un mouvement d’agacement. Elle aurait aimé continuer sa lecture. Mais cette soirée n’est pas n’importe laquelle : les filles ont accepté de « rencontrer Valentin ». En ouvrant la porte, Blanche découvre trois visages graves et crispés.
BL A N C H E
Détendez-vous, les filles ! On croirait que vous avez vu un
mort.
SU Z A N N E
Ha ha.
CA P U C I N E
Il est déjà au salon ?
BL A N C H E
Non, il est encore dans la chambre, pour vous donner le
temps de vous préparer.
LA U R A
Nous préparer ? Tu penses vraiment qu’il est possible d’être
préparé à ça ?
SU Z A N N E
Jamais.
BL A N C H E
Sans doute, mais ça ne veut pas dire que c’est impossible à accepter. On dit bien que rien ne prépare à avoir un enfant,
pourtant quand il est là on s’y fait.
LA U R A
Rien ne prépare à la vie, rien ne prépare à la mort.
Elles prennent leurs places au salon. Suzanne s’entoure d’un halo de vapeur plus épais que d’habitude.
SU Z A N N E
Vous permettez ? J’ai besoin de réduire la visibilité.
Laura et Capucine s’assoient en tailleur sur le tapis.
LA U R A
Bon. Et maintenant ? Comment ça se passe ?
BL A N C H E
Je vais le chercher.
Blanche disparaît dans la chambre. On entend des grincements, et le bruit sourd caractéristique d’un objet lourd qu’on fait rouler. Le plancher tremble imperceptiblement.
Laura et Capucine ont les yeux baissés. Seule Suzanne regarde la porte. Malgré la brume, elle voit s’avancer, solennelle et terrifiante, telle la statue du Commandeur, la silhouette de Valentin. Accroché à son portique, les bras ballants, il a l’air pendu à un gibet. Son corps oscille d’avant en arrière. Il a la tête droite, soutenue par un fil de nylon quasiment invisible. Le pouce et demi supplémentaire que lui prodigue son piédestal lui donne un charisme qu’il n’a jamais eu. Voici un homme littéralement plus grand mort que vivant.
SU Z A N N E
Stop, pas plus près !
Je pense qu’on en a pour notre argent.
BL A N C H E
D’accord. Il va s’asseoir.
Blanche place aussitôt une chaise sur le socle et, libérant les cordes de leurs taquets, affaisse Valentin jusqu’à ce qu’il trouve son assise. On sent dans ce geste l’assurance d’une pratique quotidienne.
À ce moment, Laura et Capucine lèvent les yeux. La réaction de Laura est explosive. Elle sort toute sa panoplie de grossièretés. C’est une logorrhée de mots et d’expressions allant du grivois au franchement ordurier, répartis dans les deux langues qu’elle maîtrise. L’effusion dure une bonne minute. Puis Laura, sans que personne ne comprenne pourquoi, se met à fredonner fébrilement. Bouche fermée, elle passe en revue toutes les rengaines qui lui viennent, à toute vitesse. Ce faisant, elle regarde Valentin sans cligner des yeux et balance la tête au rythme de ses chansons. Suzanne, elle, s’est pétrifiée dans son brouillard. Quant à Capucine, passée la première vague d’adrénaline, elle a enveloppé Valentin d’un regard où l’on peut lire un mélange de résignation et de douceur. Une fois que Laura a épuisé son répertoire, la voix de Capucine s’élève comme un soleil : « Bonsoir, Valentin. »
Silence.
Laura et Suzanne coupent net leur respiration, dans l’attente absurde d’une réaction de Valentin.
BL A N C H E
Il ne va pas répondre.
Je vous rappelle qu’il est mort.
SU Z A N N E
Avec toi, nous avons renoncé à toute rationalité.
LA U R A
Oui, ça ne me surprendrait pas outre mesure que Valentin
nous chante la Cucaracha.
CA P U C I N E Ses yeux…
BL A N C H E
Je sais, on s’y habitue.
Depuis quelques semaines, la peau autour des yeux a perdu de sa densité à cause du dessèchement. Cela donne à Valentin un regard révulsé, comme si ses globes oculaires s’étaient agrandis.
BL A N C H E
Qu’est-ce que vous ressentez ?
LA U R A
L’envie de gerber.
SU Z A N N E
L’envie de partir à toutes jambes, et pourtant je ne peux pas
bouger.
BL A N C H E Capucine ?
CA P U C I N E
Je… Je m’attendais à pire.
BL A N C H E
C’est le froid, ça l’a conservé. À partir de maintenant, il va
changer beaucoup plus rapidement.
CA P U C I N E
Ça ne te fait pas peur ?
BL A N C H E
Si.
Suzanne est la plus rétive.
SU Z A N N E
Ça ne te pose pas un problème d’ordre moral ?
Est-ce que Valentin aurait envie de se retrouver accroché à
une tringle comme un vieux rideau ? C’est son corps, merde ! On n’en fait pas ce qu’on veut ! Valentin n’a peut-être plus de
libre-arbitre, ça ne signifie pas qu’on puisse lui infliger tout
et n’importe quoi.
BL A N C H E
Je ne lui inflige pas tout et n’importe quoi. Il est assis sur une
chaise, ce n’est pas très subversif. Il est un corps qui ne
ressent plus rien. Ce que tu vois devant toi, c’est tout ce qui subsiste de Valentin. Je ne comprends pas pourquoi je m’en
séparerais, sous prétexte qu’il n’est plus capable d’apprécier
une tasse de café ou de râler parce que la dernière expression
branchée est entrée dans le dictionnaire.
SU Z A N N E
Combien de temps ça va durer ?
BL A N C H E
Je ne sais pas. On verra.
La partie de poker aura ce soir une tonalité légèrement macabre.
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