Un drôle de Valentin
Léon
S’il est une chose que Léon Lortie ne supporte pas, c’est d’être dérangé en pleine lecture. Entouré de sa bibliothèque comme d’un fabuleux manteau ligneux, il passe une bonne partie de ses journées penché sur un livre. Chaque fois qu’il en extirpe un d’une étagère, Léon a le réflexe de souffler sur la tranche de tête afin d’en disséminer la poussière. On reconnaît les préférences de ce lecteur compulsif à la taille du nuage formé. Quand il ne lit pas, Léon dessine ou écrit. Il sort peu. Une certaine lassitude spirituelle confine cet homme chez lui. Cette lassitude est due à une conscience accrue du temps qui passe et de ce qui en découle : le processus de vieillissement. Léon Lortie ne s’est jamais pardonné de prendre de l’âge, et ne l’a jamais pardonné aux autres. Il était à peine sorti de la jeunesse qu’il se désolait déjà de voir les années lui filer entre les doigts. Sitôt entré dans ce que l’on nomme abusivement la force de l’âge, il a pris le pli de se coucher en faisant intérieurement le vœu de ne pas se réveiller. Ce vœu ne s’est jamais exaucé. Non, la mort, en bonne tragédienne, a bien retenu la leçon : « Tu me suis, je te fuis. » Elle n’a jamais accordé ses faveurs à ce prétendant trop insistant.
Comme tous les misanthropes, Léon a la conviction d’être différent. Du talent, il en a en abondance. Refusant de confronter ce talent à celui d’autrui, Léon a lentement glissé vers la certitude qu’il est le plus grand génie de tous les temps. C’est l’autolâtrie d’une rose légendaire seule sur sa planète, et qui ignore l’existence non seulement des autres roses, mais aussi des tulipes, des chênes, des montagnes, des océans… En apparence, la modestie est de rigueur, une modestie pratiquée avec passion. Cette qualité est l’une des plus complexes qui soit. Sa complexité peut se comparer à celle de l’élégance, dont on dit qu’elle doit passer inaperçue pour être véritable. Tout ce que fait un mégalomane n’a qu’un seul but, être applaudi. C’est dans ce même dessein qu’il se montre modeste, afin qu’on s’exclame : « Quelle admirable humilité ! » On peut donc dire que Léon Lortie est modeste par immodestie.
Léon pose soigneusement son livre sur le canapé, en prenant soin de mémoriser le numéro de la page où il est rendu. Jamais il ne cornerait le précieux papier. Ceux qui agissent de la sorte sont pour lui dignes de tous les mépris. Le téléphone sonne rarement. Quand il sonne, c’est en général pour Pascal. Ce dernier est en voyage. Pascal s’est spécialisé dans l’art inuit. Il lui arrive de donner des conférences à travers le pays, dans des universités ou lors de vernissages d’expositions dédiées.
– Allô ?
– Monsieur Lortie ?
– Oui.
– Je suis monsieur Beaudoin. Le syndic m’a appelé concernant un dégât des eaux dans votre cave. Faudrait que vous descendiez nous ouvrir.
Quitter La Rochefoucauld pour un vulgaire problème de plomberie lui est hautement déplaisant. Il ravale sa grogne.
– Vous êtes sûr ?
– Oui.
– Très bien, je descends.
La clé de sa cave en main, Léon presse mollement le bouton de l’ascenseur. Au sous-sol, il faut parcourir un long dédale de couloirs. On s’y perdrait si des panneaux n’indiquaient pas la sortie à chaque intersection. Devant la porte de la cave, un homme attend. Sa physionomie inspire à Léon le dédain qu’il voue à tout être non moulé aux proportions de l’Homme de Vitruve.
– Vous êtes le plombier ?
– Oui.
Léon remarque qu’une raie de lumière coule sous la porte. La première pensée qui traverse son esprit est la réminiscence d’un poème : « Il traînait une feuille d’ombre sur le sol des portes, ma mère heureuse de se courber… » La seconde pensée, il la formule à son acolyte.
– Pascal aura oublié d’éteindre.
Il se réjouit en dedans de cet emploi subtil du futur antérieur.
Deux tours de clé plus tard, la porte pivote lentement sur ses gonds.
– Allez-y, dit Léon.
– Après vous.
Surpris par cette requête, Léon pénètre dans la cave où il n’entrepose que quelques valises et un tas de vieilles toiles. Mais il se cogne soudain contre une muraille invisible. Léon laisse échapper un cri aigu, une sorte de suffocation en clé de sol. Une odeur âcre emplit la pièce. Un homme est assis en pleine lumière. Sa bouche quasi inexistante exhibe des dents qui paraissent énormes. À la place des yeux, deux cheminées de volcans au fond desquelles miroitent deux nappes de sang coagulé. La figure semble avoir été figée au beau milieu d’un hurlement. Malgré l’absence des yeux, Léon se sent observé par cet homme, scruté avec insistance. Il recule. Sa tête se heurte au poitrail d’Alexis.
– On ne sort pas.
Léon se retourne. Quatre femmes flanquent maintenant le géant. L’une d’elle presse un paquet de feuilles contre son sein.
– Bonjour, Léon, dit Blanche.
– Qui êtes-vous ? Qu’est-ce que tout cela signifie ? Laissez-moi sortir ! Je vais appeler la police !
– Très bien, Léon, vous appellerez la police. Mais avant, j’ai des choses à vous dire. Vous reconnaissez cet homme derrière vous.
– Hein ? C’est un cadavre !
– Oui, pardon, je devrais être précise. Vous reconnaissez le cadavre de cet homme derrière vous ?
– Je ne sais pas, bafouille Léon. Qu’est-ce que vous me voulez ?
– Regardez-le.
– Non !
Alexis prend Léon par les épaules, et le retourne de force.
– Alors ? insiste Blanche. Ça vous dit quelque chose ? La forme du visage ? Ce qu’il reste des cheveux ?
Léon jette des yeux microscopiques sur Valentin.
– Non… Non… Laissez-moi ! Qui êtes-vous ?
– Et moi ? Vous ne me reconnaissez pas ?
– Vous ?
– J’ai moins changé que lui.
Léon lorgne la jeune femme.
– Blanche ?
– Vous avez bonne mémoire. Il faut dire que j’ai dû hanter vos nuits, à une certaine époque.
– Enfin, qu’est-ce que vous me voulez ?
– D’abord, je veux que vous regardiez bien Valentin.
– Valentin ? C’est Valentin ?
– En chair et en os, si vous me passez l’expression. Il n’est plus aussi frais qu’à votre rencontre, je vous l’accorde. Celui-ci, vous ne le reluqueriez pas sous la douche. Mais c’est lui.
– Mon Dieu !
– Dieu n’a rien à voir là-dedans. Vous allez m’écouter, maintenant, Léon. Je vais parler, et vous écouterez bien sagement, sans m’interrompre, d’accord ?
– Au secours ! Au secours !
– Personne ne vous entend d’ici, Léon. Nous sommes six pieds sous terre. Et l’accès aux caves est interdit pour cause de dératisation. Autant m’écouter, vous n’avez que ça à faire.
Léon acquiesce par une sorte de gémissement.
– Ces feuilles que j’ai entre les mains, c’est un texte écrit par Valentin. Un récit autobiographique dont l’un des personnages n’est autre que… Léon Lortie ! Tout y est. Les attouchements, la violence, la manipulation. Oh, Valentin évoque aussi les bons moments, et les mille belles choses que vous lui avez apportées, les cours de grec ancien, les musées, les voyages. Il vous rend justice, ne croyez pas qu’il soit ingrat. Mais voilà, cet aspect-là ne m’intéresse pas. Car, voyez-vous, quel que soit le bien que l’on fait à quelqu’un, cela ne justifiera jamais le mal qu’on lui inflige. Et du mal, vous en avez fait, Léon. Valentin en est mort. Un soir je l’ai retrouvé allongé sur notre lit. Vous voyez le joli costume qu’il porte ? C’est dans la poche intérieure de ce costume qu’il avait caché les médicaments. Un cocktail sur mesure prescrit par une camarade d’hôpital. Oui, Valentin a fait de nombreux séjours grâce à vous, sans jamais rien dire du poison qui le rongeait. Il a fallu attendre ce texte posthume pour connaître l’étendue des dégâts que vous avez causés.
– Je n’ai jamais fait de mal à Valentin ! Et si c’est le cas, je ne m’en suis pas rendu compte.
– Vous dites ça comme si c’était une circonstance atténuante alors que c’est quasiment le chef d’inculpation. Vous ne vous rendiez pas compte ? C’est bien ce que je vous reproche. Mais il y a un hic. Valentin est romancier. On pourra dire que tout cela est de la fiction. C’est pour cette raison que vous allez passer aux aveux.
– Aux aveux ?
– Oui. Écoutez-moi bien, Léon. Vous allez vous rendre au commissariat de police, je vous accompagnerai. Vous allez confesser votre comportement envers Valentin. Je peux vous aider, si vous le souhaitez. J’y ai déjà réfléchi. « J’ai compris à quel point j’ai été irresponsable. J’avais presque soixante ans, il était à peine sorti de l’adolescence. J’ai abusé de sa naïveté. Je voyais bien qu’il ne consentait pas à certains gestes de ma part, mais je n’en ai pas tenu compte. J’ai violé son intimité. Je l’ai frappé parfois. Je me suis servi de l’influence et de l’ascendant que j’avais sur lui pour assouvir mes désirs. Les sévices ont dû être terribles. Tout ce qui est écrit dans ce texte est véridique. Je suis responsable de son suicide. » Qu’est-ce que vous en pensez ? Ça sonne plutôt bien, non ?
– Vous êtes complètement cinglée. Jamais je ne ferai une chose pareille.
– Je ne vous recommande pas l’autre option.
– L’autre option ?
– Faites un petit effort de réflexion, Léon. Imaginez : on trouve dans votre cave le cadavre d’un homme. À côté du corps, un texte faisant état de vos exactions avec lui. J’ai ici trois témoins. Sachez qu’il y a au rez-de-chaussée un agent de police prêt à faire son rapport. Vous n’avez aucune chance. Alors le choix est simple, l’agression ou le meurtre. Je vous conseille l’agression. Nous vous débarrasserons du corps de Valentin. Nous briquerons la cave pour qu’il n’y ait plus une seule trace incriminante. On pourra même y mettre le feu, ça éliminera ce qui vous accuse. Sans me vanter, je suis plutôt experte en matière d’explosifs. Avec tout le papier qu’il y a ici, la thèse du faux-contact électrique sera crédible. Quant à Valentin, il sera « porté disparu ». Vous vous en tirerez avec quelques années d’incarcération, peut-être même avec un non-lieu puisque vous confessez spontanément vos crimes. C’est mieux que la perpétuité, non ?
Le silence de Léon indique qu’il a compris l’enjeu. Mais il lutte. Les yeux exorbités, il repense à Valentin. Dans ses souvenirs, il ne voit que des années de connivence en compagnie d’un garçon qu’il choyait. Il n’entend que les rires, les séances de lecture à voix haute, les longues conversations sémillantes. Il se sait incapable de nuire à quiconque. Si cette relation lui était si lourde à porter, pourquoi Valentin est-il resté auprès de lui ? Les caresses n’étaient que l’expression d’une tendresse ingénue. Léon a toujours su s’arrêter à temps. Mais pourquoi s’arrêtait-il ? Était-ce réellement par candeur ? Si Valentin avait consenti à aller plus loin, Léon s’y serait-il refusé ? Et les coups ? Est-ce que cela suffit à définir un homme ? Léon se perd dans un labyrinthe de questions, et tombe soudain nez-à-nez avec l’avenir que lui propose Blanche. L’humiliation, la prison, la réaction de Pascal face aux monstrueux aveux. Léon ne pourra pas lui mentir. Pascal saura la vérité, les mots d’amour, les poèmes, les caresses, la douche, les coups. Léon trébuche intérieurement. Dans un sursaut de violence, il se lance tête baissée. Il heurte de plein fouet le ventre d’Alexis, se débat pour se frayer un passage. Il se découvre une force phénoménale et parvient à faire vaciller le géant. Alexis fait un pas en arrière et reprend vite le contrôle de son adversaire. Il saisit Léon par le col et, ne sachant que faire de ce poids gesticulant et hystérique, le projette à l’intérieur de la cave, puis claque la porte. La clé est restée dans la serrure, Alexis y met un tour. On entend un hurlement et une sourde bastonnade, comme si Léon rebondissait contre les parois. Le vacarme dure environ dix secondes, puis rien. Les filles et Alexis ne respirent plus.
LA U R A
Qu’est-ce qu’il fait ?
SU Z A N N E On entre ?
BL A N C H E
C’est peut-être un piège.
Alexis ouvre à nouveau la porte. Sur la droite, Léon est allongé sur le dos. Une traînée de sang se répand autour de sa tête comme un grand foulard de soie.
LA U R A
Merde, il s’est ouvert la noix de coco.
Suzanne va prendre son pouls.
SU Z A N N E
Rien. Punaise, il est mort.
CA P U C I N E
Fais-lui un massage cardiaque.
SU Z A N N E
Regarde-le ! Il perd tout son sang !
Je ne vais pas le vider du peu qui reste.
LA U R A
Qu’est-ce qu’on fait ?
BL A N C H E
Ferme la porte, ferme le porte.
CA P U C I N E
Éteins la lumière aussi.
Nouveau tour de clé, Alexis et les quatre filles sont aux aguets. Pas un bruit. Noah tient toujours son rôle de Cerbère. Capucine perd les pédales.
CA P U C I N E
Les filles, les filles ! Cacher le corps d’un suicidé, passe
encore, mais là, c’est un meurtre !
BL A N C H E
Calme-toi. Tout le monde se calme. On va trouver une
solution.
Ce plan a été élaboré à la seconde près. L’absence de caméra de sécurité dans les couloirs menant aux caves a facilité la tâche, mais il a fallu obtenir l’accès et y acheminer Valentin sans faire frétiller les narines. Le concierge a été crocheté par Laura, la serrure, par Alexis. La proposition de simuler une dératisation a emporté tous les suffrages, un policier en uniforme achevant de donner à l’entreprise l’apparence de la vérité.
BL A N C H E
On ne peut pas raconter ça à Noah !
Pour Valentin, il y a mis du sien parce qu’il a le béguin pour
moi, mais là, il va nous coffrer, c’est sûr.
CA P U C I N E
On devrait tout avouer, et assumer les conséquences.
SU Z A N N E
Hors de question. Le Léon, on ne lui a pas demandé de jouer
au squash en se prenant pour la balle.
CA P U C I N E
Justement, ça joue en notre faveur.
LA U R A
« Vous comprenez, monsieur le juge, on a gardé le cadavre
d’un ami dans un appartement pour qu’il se décompose
tranquillement. Quand il a été bien mûr, on l’a transporté
dans la cave d’un type qu’on voulait faire chanter.
Mais au lieu de chanter, le type s’est mis à brailler en se
défonçant la tête contre les murs. » Avec ça, ce n’est pas en
prison qu’on va nous expédier, c’est à l’asile.
BL A N C H E
Alors je répète : on ne raconte rien à Noah. La version
officielle, la voici : Lortie est tombé à genoux et en larmes à
mes pieds.
Il m’a implorée de lui accorder mon pardon, blablabla, et
moi, bonne poire, j’ai accepté. Ce soir on emporte Valentin
comme prévu. Si Noah pose des questions, je dirai que cette
confrontation m’a permis de tourner la page et de remiser ma
rancune, enfin bref, les niaiseries d’usage.
CA P U C I N E
Mais Lortie ? On en fait quoi ?
LA U R A
C’était sérieux, ton histoire d’explosifs ? Tu peux tout faire
disparaître ?
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