Un drôle de Valentin
Pas bête
Les filles sont au salon, Valentin dans l’encadrement de la porte de la chambre. Il est maintenant dans un état qui met à l’épreuve l’amour de Blanche. Défiguré, le corps en lambeaux, il dégage une odeur qui rappelle le maroilles, avec des notes de beurre rance. Blanche continue pourtant la toilette quotidienne de Valentin, munie de son masque à gaz de police. Les filles se couvrent le nez et la bouche même si Valentin ne s’approche plus. Au fil des mois, elles se sont accoutumées à cette présence, à ce spectre qui les « regarde » jouer au tarot ou au poker et les « écoute » raconter leur journée. Valentin a toute sa place dans ce petit groupe folâtre. On lui parle, on lui pose des questions auxquelles il répond par des sous-entendus immobiles. Laura le traite comme elle l’a toujours fait : par des insultes de son cru. Suzanne a pour lui la même rancœur. Capucine lui dit parfois : « J’ai vendu un de tes romans aujourd’hui. » Et Valentin opine imperceptiblement.
LA U R A
Au fait, qu’est-ce que tu vas faire du manuscrit ?
BL A N C H E
Je n’ai pas fini de le lire.
CA P U C I N E
C’est comment ?
BL A N C H E
Perturbant. C’est autobiographique. Il raconte sa relation
problématique avec un homme.
SU Z A N N E
Valentin ? Homo ?
BL A N C H E
Je ne crois pas. À vrai dire je ne comprends pas tout encore.
Mais je sais que cet homme lui a causé plus de mal que je ne
le pensais.
SU Z A N N E
Fais-nous lire.
L’idée fait son chemin. Blanche va chercher le manuscrit sur la table de la cuisine. Elle reprend du début. Parvenue au marque-page, elle lève les yeux.
BL A N C H E
Alors ?
SU Z A N N E
Continue…
Les filles approuvent silencieusement. Une gravité est tombée sur le groupe comme la nuit tombe sur une maison.
« Léon m’envoie des livres que je lis religieusement. Mon éducation commence, et se poursuivra sur plusieurs années. Ma relation avec Blanche, malgré la distance, s’embellit. À Noël, je rentre au Canada et passe quelques jours à Montréal avant d’aller chez mes parents. Je ne retrouve pas le Léon que j’ai laissé six mois plus tôt. Il est devenu exigeant, intransigeant, mais toujours aussi généreux et attentionné. Il a le talent d’habiller toute situation avec des vêtements d’apparat, qu’il confectionne dans le tissu de sa culture et de sa veine poétique. »
SU Z A N N E
Le roi est nu…
VA L E N T I N
À l’époque, je ne vois que l’habit. « L’histoire que nous
vivons est unique, profonde, indescriptible pour le monde
fruste qui nous entoure », d’après Léon.
LA U R A
Oui, mais la vérité est plus triviale : un homme d’âge mûr
tombe amoureux d’un garçon de quarante ans son cadet.
VA L E N T I N
Léon n’ose pas l’avouer, mais il instille cette réalité dans nos rapports, par des propos anodins en apparence, par exemple :
« Pascal m’a dit que j’étais amoureux de toi.
Je lui ai répondu qu’il disait des bêtises. »
SU Z A N N E
C’est une manière subtile d’avouer ses sentiments que de les
nier alors qu’on ne les soupçonne pas.
Valentin converse avec les quatre filles. De son vivant, il n’a jamais participé si activement aux soirées de la meute.
VA L E N T I N
Je nourris pour cet homme une affection dont les
composantes sont multiples et complexes. Il y a bien sûr
l’estime pour l’artiste, mais aussi une complicité profonde.
Entre Noël et le jour de l’An, je reçois enfin le résultat du
concours de nouvelles : mon texte est sélectionné et sera publié dans un recueil avec les autres nouvelles primées.
Un agent littéraire m’appelle et me propose une
collaboration. J’en parle à Léon.
Il me conseille de décliner l’offre, arguant que les agents ne servent à rien. Je ne devine rien des intentions sous-jacentes
qui lui dictent cette attitude.
SU Z A N N E
Il cherche à ce que tu ne dépendes que de lui.
VA L E N T I N
Il me propose une escapade à Québec, où il expose ses
dessins.
J’accepte.
SU Z A N N E
À ce stade, sans le savoir, tu n’as plus vraiment le choix.
VA L E N T I N
Nous dormons dans une même chambre d’hôtel à deux lits
simples.
CA P U C I N E
Aïe…
VA L E N T I N
Le soir venu, Léon me demande s’il peut venir dans mon lit.
CA P U C I N E
Bingo.
VA L E N T I N
Je refuse timidement. Je suis désemparé, apeuré même.
Je n’ai aucun désir charnel pour lui. Une admiration sans
borne pour son talent, de la reconnaissance pour tout ce qu’il
m’apporte, de l’attachement, oui, mais aucunement l’envie
qu’il s’allonge près de moi. Il le fait pourtant, et je dois subir
ce corps contre le mien et sa main qui me caresse. Après de
longues minutes, à bout de patience, j’ose lui dire que je
souhaite dormir, et il retourne dans son lit. Ces séances de
promiscuité se répéteront souvent par la suite, chaque fois de
plus en plus abjectes pour moi.
SU Z A N N E Le fumier.
LA U R A
Comment as-tu pu accepter ça ? Tu n’avais qu’à l’envoyer
tripoter le diable, ce Léon Lortuche !
SU Z A N N E
C’est ce que tu dirais si Valentin était une femme ?
« C’est de sa faute, elle n’avait qu’à refuser » ?
VA L E N T I N
J’annonce à Léon l’existence de Blanche. Il le prend aussi
mal que possible. Pour lui, je suis un homosexuel qui
s’ignore, et cette relation avec une fille le contrarie. Il me dit
qu’un garçon qui aime les filles ne l’intéresse pas, et que je
ne dois pas être si talentueux qu’il l’avait pensé.
CA P U C I N E
Le talent est lié à l’inclination sexuelle ?
On aurait pu nous prévenir.
VA L E N T I N
Il me reproche à nouveau mon départ pour Paris, plus
violemment cette fois. Pendant les vacances de printemps, je
vais camper dans l’Ontario avec Blanche. Perturbé par la
tournure que prend ma relation avec Léon, j’oublie tout au
parc naturel de Missinaibi, entouré d’écureuils, de bouleaux
et d’ours. À notre retour à Montréal, je prolonge notre
escapade par quelques jours chez Blanche.
La veille de mon départ, alors qu’elle est sous la douche,
j’ouvre un tiroir de son bureau en quête d’un stylo.
CA P U C I N E
Aïe…
VA L E N T I N
Je tombe sur une enveloppe à son nom. Pas de timbre ni
d’adresse, une simple enveloppe sur laquelle est inscrit
« Blanche ». Je n’en suis pas fier, mais je l’ouvre.
J’y trouve la preuve d’une infidélité.
CA P U C I N E
Bingo.
VA L E N T I N
Sans rien dire, je prends mes affaires, et je vais passer la
dernière nuit à l’hôtel. Je ne parle à personne jusqu’à mon
départ pour la France. Arrivé à Paris, je m’effondre.
C’est un cataclysme dont les séquelles s’étendront sur de
longues années. Je trépigne, je frappe à coups de poing dans les murs, je deviens fou, je suis anéanti. Je perds tout intérêt
pour les cours, je cesse d’ailleurs d’en fréquenter certains,
prétextant des problèmes de santé. Je n’ai qu’une hâte, que
l’année se termine. Je rentre à Montréal au mois de juin.
Le temps de dénicher un appartement, j’habite chez Léon.
LA U R A
Give me a break !
VA L E N T I N
Loger chez Blanche (que je n’ai pas quittée malgré sa
trahison) était inconcevable. Chez Léon, je fais la rencontre
de son compagnon Pascal, un homme d’une grande douceur, à la fois secret et facile d’accès. Je dors dans le bureau, un lit
pliant a été acheté pour l’occasion. Tous les soirs, le même
manège se répète : Léon me rejoint, se glisse dans mon lit, et
ce sont à nouveau des caresses qui me hérissent. Je n’arrive
pas à comprendre comment cet homme peut agir ainsi quand
son compagnon est dans la pièce à côté. Je n’ai plus aucune
volonté ni force de protestation face à Léon.
BL A N C H E
(en se mordant les lèvres)
Si j’avais su…
SU Z A N N E
Si tu avais su, qu’aurais-tu fait ?
BL A N C H E
Je serais allée trouver ce foutu Lortie, et je l’aurais arraché de
la vie de Valentin !
CA P U C I N E
Tu aurais même pu le coffrer.
LA U R A
Je ne veux pas jouer les avocates de Belzébuth, mais est-ce
que Valentin ne t’a pas un peu trompée quand même ?
BL A N C H E
Même si c’était le cas, je n’étais pas en position de le lui
reprocher.
LA U R A
Vous vous connaissiez depuis quelques mois, à ce stade on ne
s’est pas encore juré fidélité.
BL A N C H E
Pour Valentin je ne vois pas où est la tromperie.
Lorsqu’une femme se fait violer, est-ce que tu lui dis qu’elle
a « un peu trompé son mari quand même » ?
LA U R A
Entre ça et un viol…
BL A N C H E
Ce n’est peut-être pas un viol au sens légal du terme, mais
c’est une agression. Si la violence utilisée n’est pas physique,
c’est de la violence tout de même.
SU Z A N N E
Rappelez-vous, le voyage à Québec. Lortie demande à
Valentin s’il peut venir dans son lit. Valentin dit non.
C’est un refus clair et net.
On n’insiste pas, c’est la règle.
VA L E N T I N
De petites manipulations subtiles voient le jour.
Léon me reproche de verrouiller la porte de la salle de bains quand je prends ma douche. De dormir en pyjama alors que
« tout le monde sait qu’il faut dormir en caleçon ».
CA P U C I N E
Ben voyons ! Moi je dors dans un gros pyjama en doudoune.
LA U R A
Et moi toute nue, c’est grave ?
VA L E N T I N
Léon rédige même un petit poème humoristique pour me le
signifier. Comble de l’effronterie, il écrit cette strophe en
présence de Pascal, qui ignore bien sûr la teneur de ces vers :
Monsieur a mis son beau scaphandre
(Pourquoi se montrer si têtu ?)
Afin peut-être de défendre
Ce qu’il lui reste de vertu.
CA P U C I N E
Rime riche. Homme pauvre.
VA L E N T I N
Il arrive que Léon exhume son sempiternel roman de son
tiroir pour nous en lire un passage. Pascal et moi l’écoutons
pieusement. C’est horriblement bien écrit. On se croirait à la
messe. Un jour, après la lecture, Léon me reproche d’avoir regardé l’heure, « jamais Pascal n’aurait fait ça ». Léon y a
vu je ne sais quel manque de respect. Quand on écoute du
Léon Lortie, il convient de baisser la tête et de se recueillir.
CA P U C I N E
Et ce roman, pourquoi ne le publie-t-il pas ?
SU Z A N N E
La peur, toujours la peur. Publier, c’est se confronter à la
critique, c’est prendre le risque d’un bide, c’est se mêler à la
faune des écrivains, les rejoindre en quelque sorte.
Ne pas publier, c’est demeurer au-dessus de tout cela.
VA L E N T I N
Je suis aussi terrorisé que fasciné par Léon.
Les deux sentiments croissent de concert. Je finis par trouver
un appartement à quelques pâtés de maisons du sien, malgré
les timides propositions de Blanche, qui aimerait que nous
vivions ensemble.
CA P U C I N E
Erreur fatale.
VA L E N T I N
Les cinq années qui suivront, Léon m’apprendra le grec
ancien, me fera lire une quantité invraisemblable de livres,
guidera mes premiers écrits, mes dessins… Nous irons au
musée, au cinéma. Sans oublier les voyages, Toronto,
Chicago, New York, Philadelphie… Et à l’hôtel, toujours ces
incursions dans mon lit et ces atteintes à mon intimité, avec
des variantes toutefois : désormais, il insiste pour me
regarder sous la douche.
Je suis réticent, mais il s’obstine, alors je finis par céder.
LA U R A
Pardon de te le dire, Blanche, mais il est neuneu, ton
Valuche. Regarder quelqu’un prendre sa douche, c’est un red
flag, non ?
VA L E N T I N
Et me voilà tout nu dans une baignoire, sous l’œil avisé de
mon mentor, qui tient absolument à me faire comprendre que c’est tout à fait normal, qu’il n’y a rien de choquant, et que je
devrais en prendre l’habitude. Comment ne voit-il pas ma
détresse ? Comment peut-il ressentir du plaisir à cette
situation qui m’est visiblement pénible ?
SU Z A N N E
Peut-être prend-il du plaisir justement parce que cet acte t’est
pénible ?
VA L E N T I N
Les discours misogynes sont également de rigueur, formulés de façon insolite : « S’il te suffisait d’appuyer sur un bouton pour que soudain les femmes n’existent plus, que ferais-tu ?
Tu appuierais sur le bouton, non ? »
LA U R A
Qu’un tel bouton existe, je veux bien, mais à condition qu’il
en existe un pour exterminer aussi les hommes.
VA L E N T I N
Et je vous épargne d’autres dérives du type « Untel, il a
réussi grâce à la juiverie ».
SU Z A N N E
Je me disais bien qu’il manquait quelque chose à la
panoplie !
VA L E N T I N
Et des phrases confondantes, comme celle-ci : « Il faut avoir
les cheveux bruns. La blondeur, c’est une maladie. La
preuve, un blond poussé à l’extrême, c’est un albinos. »
BL A N C H E
(seule blonde de la troupe)
Sans commentaire…
VA L E N T I N
L’emprise de Léon est souveraine. Il prend le contrôle de mes
moindres faits et gestes. J’écris de plus en plus, des poèmes,
des nouvelles, sous sa houlette. Toute ma vie tourne autour
de lui, et la sienne autour de moi. Il faut lui rendre justice, cet homme s’est totalement consacré à moi pendant presque cinq
ans. Il m’aide à payer mon loyer, m’achète mes vêtements.
LA U R A
Ça lui permet sûrement de t’habiller à son goût comme une
poupée.
VA L E N T I N
Pour rien au monde je ne veux perdre ce soutien. Mon amitié
avec Pascal se renforce. Je fais partie de la famille. Il me plaît
d’être le jeune homme de la maison.
CA P U C I N E
Une prouesse. Léon Lortie a réussi le tour de force de faire
une place à son « amant » dans son ménage.
VA L E N T I N
Si nous sommes au restaurant, il arrive à Léon de commander
pour moi. Il érige des symboles partout, et bientôt je marche
dans la vie en me heurtant perpétuellement à ces symboles.
Il m’interdit de retourner avec Blanche dans les villes que j’ai
visitées avec lui. Ce sont « nos » villes. Tout ce que nous
faisons ensemble est sanctifié. Je me retranche du monde.
Les remarques de plus en plus violentes de Léon à propos de
Blanche me conduisent à feindre de rompre avec elle.
Dans les moments de crise, Léon est pris d’étranges malaises.
En y repensant aujourd’hui, je comprends que ces malaises
étaient simulés. Blanche et moi continuons à nous voir
clandestinement, et de temps à autre je passe la nuit avec elle.
LA U R A
Vous avez rompu ? Première nouvelle !
BL A N C H E
Tu parles d’une rupture. Valentin l’a écrit, nous n’avons pas
vraiment cessé de nous voir.
LA U R A
Le poireau était donc bien issu de l’agriculture NON
biologique…
CA P U C I N E
Ça n’a pas dû être facile pour toi, cette histoire.
BL A N C H E
Quelle histoire ? À l’époque je n’étais au courant de rien.
Tu sais, ce Léon Lortie, je ne l’ai jamais pris au sérieux.
Il était très important pour Valentin, ça me suffisait.
Alors oui, j’aurais aimé qu’ils passent moins de temps
ensemble, mais j’étais moi-même très occupée avec ma
carrière qui débutait.
Il est presque deux heures du matin. Les filles ne savent pas quoi penser de la confession de Valentin. Sa présence, dans l’ombre, imprègne cette lecture de solennité. On entend Suzanne inspirer vivement, retenir son souffle, puis expirer : elle s’apprêtait à dire quelque chose, et s’est ravisée.
BL A N C H E
Quoi ?
SU Z A N N E
Quoi, quoi ?
BL A N C H E
Dis ce que tu as à dire.
Elle hésite encore, puis se lance.
SU Z A N N E
Je pense qu’on peut sérieusement considérer la thèse du
suicide.
BL A N C H E
Il n’y a aucune indication. Pas de boîte de médicaments…
SU Z A N N E
Ça se jette. Il a pu les mettre dans le local à poubelles juste
après avoir pris les pilules.
BL A N C H E
Pas de lettre…
SU Z A N N E
(en désignant le manuscrit)
Et ça ?
Silence. Laura se lève et se dirige vers Valentin.
LA U R A
Alors, mon Valuche ! Pourquoi tout ce mystère ? Tu ne
pouvais pas faire comme tout le monde ? Une petite
enveloppe sur la table avec « À lire après ma mort » inscrit
dessus ?
Trois boîtes de Prozac et une bouteille de gin vides au pied
du lit ? Mais non, il faut que tu fasses ton original.
Môssieur ne meurt pas comme tout le monde. Môssieur fait
des manières.
CA P U C I N E
Laisse-le. Et pour le manuscrit, si c’était l’explication de son
suicide, il l’aurait terminé et envoyé à son éditeur.
SU Z A N N E
Pas bête.
OceanofPDF.com