Vertig (French Edition)
8 - Oliver
8
Oliver
Tandis qu’elle écrit dans ce qui semble être un dossier me concernant, j’observe mon interlocutrice.
Je suis arrivé ici en retard, les mains dans les poches ; j’avoue avoir pris ce rendez-vous à la légère. Mes a priori se sont d’ailleurs renforcés en découvrant l’entrepôt grisâtre vers lequel me guidait mon GPS. Persuadé de pousser la porte des enfers, je ne comptais pas m’éterniser, mais je suis allé de surprise en surprise ; d’abord avec l’intérieur du bâtiment, lumineux et accueillant, puis avec le cerbère en jupon jaune qui m’a bien fait comprendre, une agrafeuse en forme d’hippopotame à la main, que le retard n’était pas une option. J’ai cru ma dernière heure arrivée.
Enfin, j’ai posé mes yeux sur Ava.
Tout un tas de scénarios avaient germé dans mon imagination fertile avant cette rencontre, mais je ne m’étais pas préparé à elle. Vêtue d’une tenue assortie à la décoration neutre, adoptant un air professionnel et guindé, Mlle Langlois est pourtant magnifique. Du même âge que moi, peut-être un peu plus jeune, elle a des yeux perçants d’un vert de jade et un visage volontaire. Ce n’est pas mon genre de m’extasier devant le physique des gens, mais je dois admettre qu’elle est très belle. Certains la qualifieraient de beauté froide du fait de sa blondeur et de ses traits fermés, moi, je dirais plutôt farouche.
Je ne crois pas aux âmes sœurs. Même si Léa m’a bassiné avec ça quand nous étions gamins et qu’elle dévorait les romances comme d’autres gobent des bonbons (moi). Et ça ne s’est pas arrangé depuis sa rencontre avec Chang.
Je n’y crois pas, simplement parce que des connexions se font avec chaque être humain que je rencontre. J’aime les gens. Être à l’écoute de l’autre est l’une des choses qui me procurent le plus de plaisir dans la vie. Cela dit, il est indéniable que nous « reconnaissons » certaines personnes. C’est ce que ma sœur appelle le coup de foudre. Nous sentons soudain un lien spécial avec un inconnu jamais vu auparavant. J’ai expérimenté ça avec cet abruti d’Ushi et, aujourd’hui, je vis exactement la même chose avec Ava.
Pourtant, Dieu sait qu’elle n’est pas aimable. Pour quelqu’un qui souhaite me recruter, on peut même dire que le ton qu’elle emploie est franchement cassant. Peut-être estime-t-elle que je n’ai rien à faire ici. D’autant que j’ai toujours eu horreur des entretiens d’embauche ; me vendre, ce n’est pas mon fort, et toutes mes plaisanteries tombent à plat. Ses réactions oscillent entre le degré zéro de l’hilarité et une profonde irritation. Mais je la trouve adorable quand elle s’agace. Sa froideur ne parvient pas à m’atteindre, et je ne comprends pas pourquoi. Peut-être parce que j’ai le sentiment que cette femme cache sa véritable personnalité. Elle se montre trop agressive. Quand on sait que l’attaque est la meilleure des défenses…
Malgré plusieurs méprises qui m’ont successivement fait passer pour un goujat, puis pour un clown, elle continue de m’accorder une chance. Je ne dois pas être si inintéressant que ça…
– Nous adaptons les agendas de chacun pour que les missions se déroulent dans les meilleures conditions, me dit-elle. Allez-vous chercher un emploi ?
– À vrai dire, je rentre à peine de voyage. J’ai atterri avant-hier, le jour même où on m’a donné votre carte.
Ses yeux me sondent, et j’ai soudain la nette impression d’être un glandeur inconsistant.
– Que faisiez-vous avant de partir ?
– J’étais gestionnaire de patrimoine.
– Vous ne l’êtes plus ?
– Non.
– Pourquoi ?
Voilà une question à laquelle j’essaye de répondre moi-même… mais ce n’est ni le moment ni le lieu pour partager mes questionnements existentiels.
– J’ai démissionné.
La façon qu’a Ava de hocher la tête avec lenteur accentue mon malaise.
– Vous êtes du genre à baisser les bras facilement ? suggère-t-elle.
– Quoi ?
Son interrogation, pourtant formulée sans animosité, m’a mis mal à l’aise, et je m’exclame avec un peu trop d’ardeur :
– Non, pas du tout ! J’ai exercé mon boulot pendant plusieurs années !
Ava pose son stylo, remonte ses lunettes sur son nez et me regarde bien en face. On dirait qu’on entre cette fois dans le vif du sujet. Elle s’apprête à me révéler ce qu’il se trame dans cette mystérieuse agence.
– Bien, commence-t-elle, laissez-moi vous expliquer la vocation première de VertiG. Il s’agit d’aider…
Soudain, je lève le bras comme un élève sérieux brûlant de donner la bonne réponse. Je ne peux pas m’en empêcher, parce que j’ai l’impression tenace que je ne la laisse pas indifférente. Je meurs d’envie de la dérider, et mon défi est d’obtenir un sourire avant la fin de cet entretien, à défaut du boulot.
– Oui, monsieur Astier ? m’exhorte-t-elle avec un regard assassin.
– Vous êtes une agence d’escorts ! lâché-je. Voilà, je l’ai dit ! Ça me démangeait depuis que votre copine m’a donné votre carte.
– Maud est recruteuse, en aucun cas une copine, rectifie Ava. Nous pourvoyons effectivement un service d’accompagnement, mais nos prestations se différencient de la concurrence par leur teneur et leur durée.
Devenir escort. Voilà ce pour quoi je suis là. Étrange. Qu’est-ce que la vendeuse de chemises a vu en moi qui lui a laissé penser que je pourrais occuper ce poste ? Certes, je ne suis pas vilain : je suis sportif, j’ai « une gueule de gendre idéal », comme disait ma prof de maths de seconde, mais bon, on est loin du play-boy, tout de même.
– Nos clientes, continue Ava, ont des demandes précises qu’il faudra satisfaire. Il ne s’agira pas simplement de les accompagner pour qu’elles pavoisent à un dîner professionnel. Vos missions seront plus complexes et plus longues.
– Du genre ?
Elle élude la question, mais répond au sous-entendu.
– Pas de sexe, monsieur Astier. Nous ne faisons pas dans la prostitution. Voyez ce travail comme un rôle à jouer. Auprès des clientes, vous incarnerez le fiancé, l’ami, le confident, le voisin, que sais-je ? Chaque affectation est différente de la précédente.
Alors quoi ? J’emmène des vieilles jouer au loto ? En fin de compte, je ne suis pas plus avancé que lorsque je suis entré dans ce bureau. Ce que ma charmante interlocutrice me demande n’est ni plus ni moins qu’un saut dans le vide, un pacte avec le diable qui serait déguisé en ange blond : des femmes, des missions à durée indéterminée, plus ou moins lucratives, pas de sexe.
– Il faut avoir un grand sens de l’adaptation, poursuit Ava. Être à l’écoute, ouvert et persévérant. Les clientes compteront sur vous.
Tente-t-elle de me faire passer un message ? Je m’interroge sur son attitude et son ton plus froid que la banquise. Elle établit une limite nette et précise. Pas de copinage ni de familiarité, mais je ne pense pas avoir de traitement de faveur, elle doit se comporter de la sorte avec tous ses employés. Sans doute a-t-elle peur qu’on ne la prenne pas au sérieux. Peut-être que les habituels prétendants au poste la draguent sans vergogne ? Je dois avouer que je suis moi-même relativement familier avec elle, mais ce n’est pas par excès d’assurance, plutôt l’inverse.
Et puis soudain, je me prends la vérité en pleine gueule. Bien sûr que je tente de la charmer ! Depuis que j’ai posé les yeux sur elle, j’essaye de la faire rire, je me comporte comme le premier naze venu. Elle érige des barrières parce qu’elle doit en avoir plus qu’assez des mecs qui se pointent ici en pensant l’emballer. Elle se cantonne donc à cette attitude hautaine et distante. Logique.
Je fais tourner les perles d’un de mes bracelets en dévisageant cette femme à l’attitude ambiguë qui dirige une agence au nom qui l’est tout autant.
– Prenez le temps de la réflexion, monsieur Astier, me dit-elle. Betty vous recontactera pour connaître votre décision. Si c’est oui, elle vous enverra un questionnaire très complet que vous devrez remplir soigneusement. Ensuite, il faudra patienter jusqu’à ce que je vous attribue une cliente.
Mon choix est déjà fait. Je veux cette place. Pas parce que je manque d’argent, ni même parce que je suis intrigué, mais bel et bien pour elle. Pour la revoir et lui prouver qu’on peut compter sur moi.
Reste en mouvement.
Cela faisait longtemps que je n’avais pas rencontré une femme qui me plaît autant, et cela sans même la connaître. J’aime la fierté qu’elle manifeste et sa façon de résister à mes idioties. Son port de tête est plein de grâce alors que la plupart de ses mouvements sont secs et rapides. Je suis profondément intrigué par Ava Langlois.
Ma bouche se déforme en une moue embêtée.
– Vraiment pas de sexe, alors ?
Cette dernière tentative pour lui arracher un sourire est un succès. Elle s’esclaffe. L’éclat est fugace, mais réel. J’affiche une mine réjouie, savourant ma victoire.
– Rentrez chez vous, m’enjoint Ava. Maintenant.
Avec ce rire, l’armure qu’elle maintient autour d’elle s’est fendillée pour la seconde fois. La première, c’est quand j’ai découvert son mètre ruban. Elle a été tellement gênée que ses pommettes ont instantanément rosi d’une manière tout à fait charmante. Je suis convaincue que son trouble ne provenait pas de mes sous-entendus lourdingues. Un autre mystère à résoudre…
Au moment de lui serrer la main, j’attrape son bras dans un geste qui se veut rassurant. J’essaye de lui faire comprendre que je ne suis pas le gamin qu’elle a pu voir aujourd’hui. Enfin, pas tout le temps…
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