Vertig (French Edition)

Laureline Eliot · Chapitre 12 sur 42

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Vertig (French Edition)

12 - Oliver

12

Oliver

 

Je n’ai manifesté aucun intérêt pour la maison de mon père tandis qu’Yves m’en donnait les clés. Je n’ai pas regardé autour de moi. Capuche rabattue sous prétexte de me protéger de la pluie, j’ai conservé les yeux rivés au sol comme un adolescent renfrogné. Mon parrain a ignoré mon comportement puéril en m’affirmant que j’étais chez moi et que je prendrais la décision qui me conviendrait le mieux.

Vendre pour récupérer l’argent. Ou garder la demeure et y habiter.

Selon lui, rien ne presse, mais il faut entreprendre un tri dans les affaires de mon paternel. Quand je serai prêt. Il m’a incité à réfléchir et à ne pas me braquer. Il souhaite ardemment que je visualise le potentiel de l’endroit. Il a prononcé cette dernière phrase en la soulignant d’un de ses regards lourds de sens.

Maintenant qu’il est parti, je me tiens sur le trottoir et contemple le pavillon blanc aux volets verts, isolé au milieu d’un quartier criblé d’immeubles. Peu de logements individuels ont résisté à la frénésie de construction de ces dernières années.

Je suis content qu’Yves ne se soit pas attardé. J’ai besoin d’être seul pour affronter l’intérieur de cette maison, peu désireux que mon parrain soit témoin des rancœurs que j’ai envers mon géniteur. Ce goût d’inachevé, ces points qui resteront éternellement en suspension…

Je pousse le portail, qui grince sur ses gonds et racle le sol. Le jardinet est envahi de mauvaises herbes. Sur le côté, j’aperçois un sentier qui longe le pavillon.

Une vieille niche jouxte le perron. Il y avait un chien à une époque ? Ou un chat ? Un hippopotame ? Je n’en sais rien, j’ignore tout de la vie de celui qui a vécu ici.

La porte d’entrée poussée, des relents de cigarette froide et d’humidité m’accueillent. Un couloir central dessert salon et chambre à gauche, cuisine et salle de bain à droite. L’habitation est de petite taille, mais suffisante pour une personne seule.

J’ouvre les fenêtres pour aérer, en commençant par celles de la façade. Ainsi éclairées, les pièces révèlent l’existence d’un homme solitaire et modeste.

Une image posée sur le manteau de la cheminée attire mon regard. C’est une photo qui représente mon père, sur la plage, nous portant Léa et moi, chacun sur une épaule. Je dois avoir 2 ans, Lala 6… nous rions.

D’un geste brusque, je retourne le cadre contre la pierre avant de filer vers l’arrière de la maison. Je passe volontairement la chambre ; je n’ai pas envie d’y pénétrer.

Être ici me fait penser à ma mère. Quand je suis passé la voir avant-hier, elle m’a semblé si distante ! Je n’ai pas trouvé comment la consoler de la perte de son éternel amour alors je l’ai simplement serrée dans mes bras. Je me suis excusé d’être parti aussi, mais elle a balayé mes mots d’un revers de main. Elle m’affirme qu’elle ne me tient pas rigueur de mon départ et qu’elle se sent même un peu coupable de tout ça, qu’elle n’a pas su me faire comprendre que le choix de ma carrière n’avait pas d’importance pour elle.

Pourtant, tout n’est pas réglé, je sens qu’il y a plus et j’ignore quoi. Nous avons parlé de tout et de rien, et j’ai quitté sa maison, sachant pertinemment qu’elle ne m’avait pas tout dit. Ne l’ai-je pas déçue malgré tout ?

Je pianote un message rapide sur mon téléphone et le lui adresse. Elle est partie quinze jours chez sa sœur en Bretagne pour se changer les idées, et j’espère que ça va lui faire du bien.

Après avoir déverrouillé une porte et poussé un volet, je débouche sur une terrasse. Je découvre alors le fameux potentiel qu’a évoqué mon parrain. Un jardin, d’une profondeur insoupçonnée depuis l’avant, s’étend devant mes yeux dans toute sa verdoyante beauté. Bien qu’en friche, on constate sans peine la diversité des variétés d’arbres et de plantes qui le peuplent.

Quelques pas dans l’herbe mouillée me conduisent à un vieux banc de pierre, fendu en son milieu. Je monte dessus et m’assois sur le dossier en souriant.

Sacré Yves ! Toujours un temps d’avance sur moi.

Quand je me fourvoyais dans mes études en m’échinant à devenir un « intellectuel », il me sollicitait sans cesse pour que je lui file un coup de main. Il tentait de m’ouvrir les yeux et l’esprit sur l’évidence, mais je me montrais obtus. Au final, bien sûr, c’est lui qui avait raison. Je ne serai heureux qu’en connexion avec la nature.

Et ici, il savait pertinemment que je trouverais l’intérieur sans attrait, mais que l’extérieur ferait pencher la balance. Respect.

Autour de moi, des gouttes ruissellent des fleurs du cerisier et du pêcher. Quand un rayon de soleil perce le plafond de nuages, les arbres se parent d’un millier d’éclats lumineux. Le spectacle est superbe, et la simplicité de cette beauté a un effet apaisant immédiat sur mes nerfs à vif.

Peut-être qu’il me faudra un temps d’adaptation pour la maison, mais le jardin m’a déjà conquis. Rien que l’idée qu’un tel espace puisse m’appartenir me semble pourtant surréaliste ; comme si je me trouvais encore au Mexique, paumé, à me questionner sur mon avenir et à chercher comment emboîter les différentes parties du puzzle de ma vie.

Et me voilà soudain propriétaire de ce lieu. J’ai un travail aussi.

Et puis il y a Ava, l’insaisissable Ava Langlois, qui est officiellement ma patronne depuis hier. Toute la semaine, je n’ai pas pu m’empêcher de la taquiner. Parce que le fait qu’elle me rembarre m’amuse, mais surtout parce que j’ai profondément envie de l’entendre à nouveau rire. Et d’être celui à l’origine de ce petit miracle.

Le futur est tout à coup porteur de promesses.

Ce qui me fait penser que j’ai quelque chose à lui dire. Encore. La pluie recommence doucement à tomber, je rabats ma capuche pour protéger mon portable.

Après une sonnerie seulement, Ava décroche.

– Vous n’allez pas me téléphoner tous les jours ! lâche-t-elle d’emblée.

– Je ne m’attendais pas à vous avoir ! Vous ne prenez donc jamais de repos ? Hier, je ne vous ai pas importunée, je vous ferais dire, alors que j’en avais très envie.

– Chez VertiG, nous sommes disponibles 24 heures sur 24.

Je ricane, même si je ne sais pas trop pourquoi.

– C’est bon à savoir.

– Ma secrétaire ou moi, monsieur Astier. Indifféremment.

– Ça reste une bonne nouvelle.

Ava me fait vivre une situation inédite. J’ai envie de lui plaire et je ne sais pas comment m’y prendre. En toute modestie, je n’ai jamais eu à faire trop d’effort pour séduire les femmes qui m’intéressaient vraiment ; les mamies m’adorent et les enfants me collent. Me faire des potes n’est pas compliqué non plus. Je crois que les gens m’apprécient parce que je le leur rends bien. Mais ma nouvelle patronne semble hermétique à mon charme ou, en tous cas, elle fait tout pour y résister. La harceler par téléphone n’est pas idéal, cependant, faire le pied de grue à l’agence paraîtrait encore plus flippant.

– Pourquoi cet appel ? me demande-t-elle. Si c’est au sujet d’une mission, je vous l’ai déjà expliqué : dès que j’en aurai une pour vous, je vous le signalerai.

L’averse gagne en intensité. J’essaye de me mettre à l’abri sur la terrasse, mais mon portable me glisse des mains et chute dans la boue. Je le récupère en catastrophe.

– Ava ? Toujours là ?

– Oui, monsieur Astier ! Je suis là ! Et c’est Mlle Langlois, je vous prie.

– Pardon, j’ai fait tomber mon portable. Pas de casse, juste un peu de terre sur l’écran.

– Quel est le but de cette conversation ? insiste-t-elle, irritée.

Elle va écourter. Autant lui confier ce que j’ai sur le cœur.

– Vous savez, je l’ai lu soigneusement, votre contrat. Je trouve votre approche… généreuse. Vu que c’est un service payant, on ne peut pas parler d’altruisme, mais vraim…

– Venez-en au fait, bon sang !

– C’est tout, déclaré-je calmement. Je voulais juste vous dire que j’adhérais à la vision derrière VertiG. Il y a une certaine forme de poésie dans votre démarche. Je suis content de travailler avec vous. Enfin, pour vous.

Un ange passe. Pour la première fois depuis que j’ai rencontré Ava, elle ne me renvoie pas une de ses réparties cinglantes, et ce silence entre nous en raconte plus long sur elle que n’importe lequel de ses mots.

– J’ai épluché les petites lignes aussi, par rapport à cette histoire de sexe, précisé-je. Pour être certain qu’il n’y ait pas de malentendu.

Elle rit soudain, et ce bruit se répercute aussi bien à mes oreilles que dans ma poitrine. Je me joins à son hilarité.

– Quel joli son ! Et dire que sans moi, vous auriez encore fait la gueule toute la journée… C’est pas une vie.

– Vous ne savez absolument rien de moi…

– Je ne demande qu’à apprendre, répliqué-je du tac au tac.

Les secondes s’égrènent une fois de plus. Puis Ava soupire.

– Au revoir, monsieur Astier.

Tandis que le ciel se déverse sur moi dans ce jardin redevenu presque sauvage, j’ai envie de la garder encore un peu avec moi.

– Attendez ! J’appelais parce que j’espérais entendre votre voix. C’est… c’est aussi ça la vérité.

Tout en subtilité, Oli. Bien joué.

Tic, tac, je m’attends à ce qu’Ava me raccroche au nez. Mais au lieu de ça, elle débite précipitamment :

– Restez joignable lundi. J’ai une cliente pour vous.

C’est seulement ensuite qu’elle coupe la communication.

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