Vertig (French Edition)
15 - Ava
15
Ava
L’eau brûlante coule sur ma nuque et dévale mes membres endoloris. Je frotte ma peau frénétiquement jusqu’à la voir rougir. Comme si je pouvais purifier l’extérieur et l’intérieur par la même occasion. Évacuer la sueur engendrée par ma séance de sport, la quantité astronomique d’alcool avalée hier, mais aussi le souvenir de cette soirée merdique.
Il ne m’en reste que des bribes. Des flashs. Suffisants néanmoins pour me rappeler de ne plus boire autant. Au début, j’appréciais le jeu du chat et de la souris que le jeune type et moi pratiquions. Ses regards m’excitaient. Il a même poussé le vice jusqu’à danser avec une fille qui l’allumait ouvertement. Alors qu’ils se déhanchaient ensemble, il ne m’a pas quittée des yeux.
Toutefois, quand il m’a enfin abordée, je m’étais déjà envoyé deux mojitos, ma langue était pâteuse et mes idées embrouillées.
D’un doigt sur les lèvres, je lui ai intimé le silence. Pas de bla-bla. De surcroît, sa voix nasillarde me déplaisait. Nous nous sommes embrassés à pleine bouche comme des collégiens.
Quand, totalement désinhibée, je l’ai chevauché devant ses copains médusés, il m’a invitée à le suivre. Nous nous sommes retrouvés dans une ruelle jouxtant la boîte de nuit. Il avait une véritable obsession pour la fellation. Sauf que je n’en avais pas envie. En réalité, je n’avais même plus du tout envie d’être avec lui. Nous nous sommes quittés pas vraiment bons amis.
Je mets le mitigeur sur froid. Le changement de température brutal de l’eau est presque douloureux.
Il me semble soudain entendre du bruit.
– Betty ? Je suis sous la douche !
L’évidence de ce que je viens d’énoncer m’afflige. En plus, j’ai déjà prévenu mon assistante de ce que j’allais faire lorsque je l’ai croisée dans le hall en rentrant de mon footing, il y a dix minutes à peine. Elle m’a montré en vitesse ce qu’elle avait choisi pour la décoration : des photographies de Mapplethorpe représentant des fleurs en noir et blanc. J’ai validé. Problème résolu.
– Bonjour.
Je me fige. Mon cœur bat à tout rompre dans ma poitrine.
Ça y est, je déraille. Je me mets à halluciner la voix de Smiley.
Je me penche en arrière lentement pour voir au-delà de la paroi de ma douche à l’italienne. Personne dans la salle de bain. Rien non plus de l’autre côté de la porte entrouverte qui mène à mon bureau. J’expire avec force… et à ce moment, une main apparaît et me salue.
– Je suis là, hein.
Pas de doute. C’est lui. Non, mais je rêve !
– Qu’est-ce que vous faites ici ? m’écrié-je. Partez ! Je suis toute nue !
Oliver éclate de rire.
– On n’en est plus à ce genre de considérations, vous ne croyez pas… Mint.
Une enclume me plombe l’estomac à l’évocation de ce surnom, tandis que Smiley ajoute :
– Et puis, rassurez-vous, je ne vois rien de là où je suis.
Je serre les dents. Ce type va me rendre dingue !
– Quand je pense que tu m’as demandé si j’étais hétérosexuel, s’esclaffe-t-il.
– Continuons à nous vouvoyer ! aboyé-je. Nous n’avons pas gardé les cochons ensemble.
– Non, vous avez raison, c’était nous, les cochons, si je me souviens bien.
Sa suffisance m’insupporte. Je dois lui rabattre son caquet, maintenant.
– Soit, concédé-je, vous m’avez percée à jour. Il vous en a fallu, du temps. Il semble que la physionomie ne soit pas votre fort.
– J’étais à L’Absinthe, hier soir.
Évidemment ! Le karma est vraiment contre moi.
– C’est bon, vous pouvez entrer, concédé-je.
Oliver pénètre dans la salle de bains, et la stupéfaction qui se lit sur son visage face au full frontal que je lui offre me réjouit. Son hilarité s’est éteinte sur ses lèvres ouvertes ; je reprends la main.
– Je vous ai dit que je vous appelais demain, lui dis-je.
Il déglutit avant de s’éclaircir la gorge et de me rétorquer :
– Vous avez aussi affirmé qu’on ne se connaissait pas lors de notre entretien.
Il marque une pause, puis ajoute :
– Depuis que je vous ai surprise dans les bras de ce gamin, hier, je ne sais plus trop quoi penser.
– Il était majeur, murmuré-je en ramenant mes cheveux mouillés sur mon épaule.
L’eau froide qui ruisselle sur moi me donne la chair de poule.
– Vous aimez ce que vous voyez, Oliver ?
Son regard caresse mon corps lentement avant de remonter jusqu’à mon visage et de s’aimanter au mien. À ce moment-là, j’oublie qu’il travaille pour moi, ainsi que toutes mes résolutions le concernant ; je ne ressens plus que le besoin impérieux de sa peau sur la mienne. Je penche la tête pour qu’il comprenne qu’il peut me rejoindre. D’un geste, il ôte le tee-shirt noir qu’il portait et retire ses baskets sans se presser. Contempler son torse imberbe et musclé fait monter mon désir d’un cran.
Il s’approche, torride, et entre dans la douche. Je recule contre le mur carrelé. Il se colle à moi, m’obligeant à lever la tête pour fixer ses iris noisette. Sans me lâcher du regard, il se tient immobile devant moi. Seules ses épaules se soulèvent au rythme de sa respiration.
Soudain, il approche sa main de ma joue, mais la garde à quelques millimètres de ma peau. Puis il tend son bras sur le côté pour attraper le mitigeur.
Et couper le jet d’eau.
Il recule ensuite d’un pas en souriant.
– J’ai horreur du gaspillage, me dit-il avec un clin d’œil.
Bon sang ! Ma tension sexuelle retombe d’un coup, remplacée par une colère noire. Comment ose-t-il me frustrer ainsi ?
Trempé, mais arborant toujours son air réjoui, il commence à remettre ses chaussures. J’attrape une serviette et m’enroule dedans.
– Je vous préviens, il est hors de question que vous mouilliez mon parquet, craché-je.
Pas perturbé le moins du monde, il fait une moue qui signifie « comme vous voulez ». Il essuie ses cheveux avec son tee-shirt, les coiffe en arrière, puis ôte son jean. Baskets dans une main, fringues roulées en boule dans l’autre, il me fait une révérence et quitte la salle de bains en caleçon.
– Astier, revenez !
Je le pourchasse tandis qu’il sort de mon bureau.
– Appelez-moi Oli, me dit-il en descendant l’escalier comme un prince.
– Je vous interdis de sortir de l’agence en sous-vêtements !
Il s’incline en passant devant une Betty perplexe.
– À demain, mesdemoiselles, lance-t-il avant de franchir la lourde porte du bâtiment.
Peinant à me calmer, je retourne ma fureur contre ma secrétaire.
– Pourquoi l’as-tu laissé monter ? Je croyais que tu ne pouvais pas l’encadrer !
Le pire, c’est que mon associée a l’air contente d’elle-même.
– Il m’a amené un bouquet de tulipes jaunes pour se faire pardonner de la dernière fois, c’est chou.
Je hurle comme une folle en remontant en trombe les marches métalliques.
– On s’en fout ! J’étais à poil, merde, Betty !
Au moment d’entrer dans mon bureau, je l’entends marmonner que je suis juste jalouse qu’Oliver ne m’ait pas offert de fleurs à moi aussi.
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