Vertig (French Edition)

Laureline Eliot · Chapitre 36 sur 42

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Vertig (French Edition)

36 - Oliver

36

Oliver

 

Je monte les marches deux à deux, impatient de retrouver Ava. Je suis un peu en retard : sur une impulsion, j’ai cueilli quelques-unes de mes fleurs afin de lui offrir, pour ensuite changer d’avis. C’était ridicule.

En route, j’ai à nouveau pensé que ça lui ferait plaisir, alors j’ai fait un détour chez le fleuriste afin d’acheter un bouquet plus sophistiqué. Mais aucune des compositions élaborées ne m’a plu. Me voilà donc avec ma pauvre poignée de tulipes froissées par le trajet en scooter. J’ai l’air idiot ; avec un peu de chance, ça la fera rire.

Elle ouvre la porte, apprêtée pour sortir. Je lui tends les fleurs, elle les prend sans soin avant de les jeter sur la table.

– Pourquoi je ne suis pas étonnée ? Tu ne me l’avais pas encore faite, celle-là ! lance-t-elle avec un ricanement moqueur.

Elle chancelle jusqu’au canapé.

– Hou là ! Tu as commencé la fête sans moi, on dirait, soupiré-je.

– Ça pose un problème ? rétorque-t-elle, sur la défensive.

Je ris pour détendre l’atmosphère, qui me semble particulièrement tendue sans que je comprenne pourquoi.

– Non, aucun.

– Ne joue pas les rabat-joie, Smiley.

– Combien de verres as-tu bus exactement ? Moi, c’est Oliver.

Elle souffle en roulant des yeux. Son agacement est flagrant. Dans un souci de conciliation, je m’assois près d’elle, et en une seconde, elle s’installe à califourchon sur moi. Sa courte jupe rouge remonte sur ses cuisses, révélant des porte-jarretelles tout aussi écarlates. J’ai bien du mal à détourner mon regard de cette vision.

– Qu’est-ce que tu as prévu pour ce soir ? lui demandé-je.

Sans me répondre, elle déboutonne la chemise bleu nuit que j’ai achetée cet après-midi au cas où nous irions au restaurant. Mais sortir manger ne semble pas être sa priorité. Ses mains explorent mon torse, puis se perdent dans mes cheveux. Quand elle se mord la lèvre, je saisis ses fesses pour la plaquer contre moi.

– Nous pourrions nous rendre en boîte, finit-elle par me murmurer. Avant que tu n’objectes quoi que ce soit, non, ce ne sera pas pour danser.

Je ferme les yeux tandis que sa langue se faufile de ma bouche à mon cou, pour terminer sa course sur mes tétons.

– Si tu continues, je te garantis que je ne vais nulle part, balbutié-je.

– Je pensais tenter un plan à trois, propose-t-elle, aguicheuse.

– Avec une femme ? plaisanté-je pour entrer dans son jeu.

– Un autre homme, plutôt.

Elle cesse ses caresses. J’entrouvre un œil, puis le second. Je suis consterné par la mine qu’elle arbore.

– Ah ! mais tu es sérieuse, là ?

Quand elle hoche la tête, l’impression de malaise m’étrangle encore plus. Je connais Ava distante. Elle se montre parfois dédaigneuse et cinglante, mais jamais cruelle. Ce soir, on dirait qu’elle cherche à tout prix à me faire mal. Pourquoi adopte-t-elle cette attitude ? Nous avions tellement progressé !

Je récapitule ce qui s’est passé depuis la dernière fois que nous nous sommes vus, et tout à coup, c’est la révélation. Quel con je suis ! Aveuglé par le bien-être qui m’a envahi en songeant à mes projets et surtout à mes sentiments pour Ava, je n’ai pas été assez vigilant. J’ai brûlé les étapes.

De mon index, je redresse son menton pour la forcer à me regarder.

– D’accord, on se calme, déclaré-je autant pour elle que pour moi. Il n’y aura pas de plan à trois. Juste nous deux. Je comprends ce que tu essayes de faire.

– Quoi ?

J’éprouve un tel soulagement d’avoir mis le doigt sur le nœud du problème que je m’esclaffe.

– Ce n’est qu’un pique-nique avec mes proches, bon sang. Pas une demande en mariage.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

Je vois Ava se refermer sur elle-même et, soudain, je suis terrifié à l’idée qu’elle puisse s’éloigner de nouveau. Mon sourire s’efface. Je pose mes mains sur ses hanches dans un geste dérisoire pour la retenir, mais ce n’est pas son corps qui m’échappe, c’est son cœur.

– Je t’en prie, je sens bien que tu paniques, dis-je. Il n’y a rien d’officiel ou de solennel, c’était simplement l’occasion. Pas de pression.

Elle se met debout et lisse sa jupe.

– Si c’est trop, tu as juste à me dire non, tu sais, ajouté-je, paniqué. On annule, pas de souci.

– Je sais, merci, crache-t-elle en se servant de la vodka.

Je sens le fossé qui se creuse entre nous, pourtant je m’accroche au lien qui nous unit : je ne supporterais pas de le voir se rompre après tant de chemin parcouru. Je la rejoins et prends son visage entre mes mains pour l’embrasser, mais elle se détourne.

– Bon, on sort, alors ? s’agace-t-elle.

Même si je n’en ai absolument pas envie, je hausse les épaules. Peut-être qu’être entourée de monde permettra à Ava de s’apaiser. En dansant, en s’amusant, en riant… peut-être pourra-t-elle profiter de ce moment sans réfléchir au lendemain. Et le fil fragile sur lequel nous évoluons ne sera pas brisé. C’est tout ce que je demande.

Mais pas Ava.

– Tu t’en fous ? m’accuse-t-elle. Tu n’as pas d’avis ?

– Je ferai ce que tu voudras.

Le mépris qu’elle affiche me serre le cœur. Je sais que c’est sa peur, exacerbée par l’alcool, qui s’exprime.

– Tu ne serais pas fier d’arriver à L’Absinthe à mon bras ? insiste-t-elle.

– Je ne me suis jamais senti aussi fier que depuis que tu es à mes côtés, Ava, et je n’ai pas besoin de témoin pour ça.

Elle ne semble pas m’entendre. Ses craintes parlent plus fort que moi.

– Oh ! oui, c’est vrai, j’oubliais : Monsieur Astier se moque du physique. Je ne suis jamais assez sexy, assez attirante pour qu’il daigne me regarder.

Ses mots me font l’effet d’une gifle en pleine gueule, et je mesure toute l’ampleur de son manque d’assurance. Je m’effondre sur la première chaise venue, coudes en appui sur les genoux, et inspire profondément pour ne pas exploser. Je me sens tellement impuissant face à la détresse d’Ava que j’ai envie de tout détruire dans la pièce.

– Ose me dire que je ne suis pas séduisante, Oliver, me défie-t-elle.

C’en est trop. Je me redresse et me plante devant elle, plongeant mon regard dans ses iris de jade.

– Tu es certainement la femme la plus belle que j’ai jamais vue. Tu es sublime ! Mais qu’est-ce que ça t’apporte ? Quel avantage tires-tu de ces mensurations parfaites ?

– Je plais aux hommes !

– Formidable ! C’est vraiment génial, ça ! Tu te fais sauter par tous les mecs des environs, bravo. Et qu’est-ce que ça dit de toi ?

Elle affiche une moue dédaigneuse.

– Que je suis une salope, j’imagine.

– Non, Ava, non… Que tu es malheureuse.

À peine ai-je dit ça que je le regrette aussitôt, mais je dois aller jusqu’au bout. Ava me tourne le dos pour se servir un autre verre, qu’elle avale cul sec.

– Au risque de te choquer, terminé-je, ton intelligence, ton humour ou ta gentillesse sont tout aussi séduisants que ton apparence. Tu me plairais toujours avec quelques kilos en plus, et je serais carrément au comble du bonheur si tu avais l’air épanouie.

Elle demeure immobile pendant plusieurs secondes, et je prie pour que mes paroles l’aient atteinte, mais elle se remet en mouvement et file dans sa chambre prendre une veste. Je comprends qu’elle me glisse entre les doigts et je lui lance :

– Fais pas ça. Parle-moi.

Mon ton est suppliant ; malgré tout, Ava continue à rassembler ses affaires pour les mettre dans son sac.

– Fais pas ça, répété-je, les poings serrés. Reste. Hurle-moi que je ne suis qu’un connard, soutiens-moi que j’ai tort, mais ne t’en va pas.

Elle commande un taxi sur son portable, sans même lever les yeux sur moi.

– N’abandonne pas, tenté-je une fois de plus. Ça en vaut la peine.

Une main appuyée au mur, elle enfile ses talons aiguilles. Je sens que je la perds, et la douleur qui enserre ma poitrine est intolérable.

– Dans ce cas, allons au fond des choses, Ava. Avoue que tu ne veux pas de moi, dis que tu n’as pas besoin de moi ! Pourquoi faire durer inutilement le suspense ?

Avec lenteur, elle redresse la tête, puis lâche d’une voix atone :

– Je n’ai pas besoin de toi.

Sept mots. Comment sept petits mots peuvent-ils me labourer le cœur de la sorte ? Mais j’encaisse. Ce n’est qu’un coup. Je me bats !

– Tu as raison, j’admets à contrecœur, la gorge serrée. Je ne suis sans doute pas aussi important dans ta vie que tu l’es dans la mienne. Tu peux être avec quelqu’un d’autre. Mais tu as besoin d’amour, Ava, comme nous tous ! Tu mérites tellement d’être aimée ! Putain, si tu comprenais ce que je ressens pour toi ! Je te vois, je sais qui tu es…

– Il n’y a rien entre nous.

Chaque mot qui sort de sa bouche est de l’acide qui ronge mon cœur, mais je ne m’avoue pas vaincu.

– Super, ravi de te l’entendre dire.

Elle fait volte-face et m’observe sans comprendre. Je m’explique :

– Je croyais au contraire qu’il y avait tout entre nous : tes peurs, mes hésitations, ton obstination. Je pensais que tout ça nous séparait, mais si ce n’est pas le cas, faisons un pas l’un vers l’autre.

Elle soupire.

– Tu joues avec les mots.

– Est-ce que ce n’est pas ce qu’on fait depuis le début ?

– Je ne peux pas, Oliver.

– Ne va pas à L’Absinthe.

Je capte son regard, mais je ne parviens pas à le déchiffrer. Elle s’approche et m’embrasse du bout des lèvres. Mes bras n’ont pas le temps de l’enlacer qu’elle me fuit déjà.

– Choisis-moi, Ava. Tu n’as qu’un geste à faire, un mot à prononcer.

Elle se dirige vers la sortie et prend ses clés.

– Claque la porte en partant, tu veux, chuchote-t-elle.

– Choisis-moi, Ava, bordel ! l’imploré-je entre mes dents. Je me bats pour toi, comme tu me l’as demandé…

En dépit de mes supplications, elle disparaît dans l’obscurité du couloir, le bruit de ses pas s’éloignant de moi. De rage, je donne un coup de poing dans le mur. La souffrance qui éclate dans mon poing est incomparable à celle qui ravage mon cœur anéanti.

–… mais je ne te vois pas te battre pour moi, terminé-je dans la solitude de l’appartement.

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