Vertig (French Edition)

Laureline Eliot · Chapitre 9 sur 42

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Vertig (French Edition)

9 - Ava

9

Ava

 

Smiley me serre la main, ses yeux noisette rivés aux miens. Je commence à croire qu’il m’a reconnue et que ça l’amuse. De sa main libre, il attrape mon avant-bras pour se rapprocher de moi. Je lâche un juron : l’abruti vient d’appuyer sur ma blessure. Son sourire s’efface pour laisser place à une mine soucieuse.

– Est-ce que ça va ?

Je constate avec dépit que ma blouse est tachée de rouge.

– Vous saignez ! s’exclame Smiley.

– Finement observé, Sherlock !

Oliver change totalement d’attitude. Il se saisit avec délicatesse de mon poignet, retrousse ma manche et ôte les sparadraps poisseux que j’avais collés sur mon éraflure.

– Vous voulez que je vous panse ? me demande-t-il d’un ton professionnel.

Une résurgence de son passé de pompier, sans doute.

Son inquiétude m’énerve. J’ai horreur d’inspirer de la pitié ou que l’on prenne soin de moi.

– Vous allez déchirer votre chemise pour ça ? lancé-je.

Il ne cille même pas face à mon agressivité.

– Non, je songeais plutôt à poser une bande.

– Vous me prenez pour une débile profonde ? Vous croyez que si j’avais eu ça sous la main, je me serais délibérément mis des pansements de nain au risque de pourrir un vêtement en soie qui vaut la peau du cul ?

Oliver lâche mon bras et hausse un sourcil.

– Vous préférez que je déchire ma chemise, du coup ?

– Non ! Ça ira !

Je l’accompagne au rez-de-chaussée tout en essayant d’ignorer sa sollicitude. Mon assistante lui jette son œillade brevetée « froid polaire ». C’est mesquin, mais ça me fait plaisir. Nous formons une sacrée équipe, toutes les deux !

– J’apprécie que vous vous soyez déplacé un dimanche matin, dis-je à Oliver. Betty vous recontactera et vous enverra les papiers à remplir le cas échéant.

Je m’engage dans l’escalier pour aller me changer. Et fuir le boy-scout qui reste planté dans l’entrée. Un pressentiment m’envahit : ce mec sera parfait pour le job, mais il va être impossible à gérer.

– Qu’est-ce que vous attendez ? aboie Betty à son attention. Vous n’avez pas un autre rendez-vous où arriver en retard ?

Je souris de toutes mes dents. Mais je suis de dos, alors Smiley ne le saura pas.

***

Par la fenêtre, je note que le brouillard s’est dissipé. J’y verrai mieux sur la route, ce sera toujours quelques minutes de gagnées. J’éponge le sang sur mon bras en vitesse avant d’enfiler un vieux tee-shirt de sport violet. Niveau esthétique, on touche le fond, mais il est inenvisageable de débarquer à la bourre au sacro-saint repas dominical. Ma mère est une terroriste de la ponctualité, pire que Betty.

Portable, clés, lunettes, j’ai tout. Je passe en coup de vent devant mon assistante qui me lance :

– Je peux mettre mon veto sur l’embauche de Monsieur Décontraction ?

Je la gratifie d’un sourire blasé avant de courir jusqu’à ma voiture. J’aimerais ne pas avoir besoin de Smiley dans mon staff, malheureusement, il va falloir faire avec. Et je pratique Betty depuis suffisamment longtemps pour savoir que dès qu’elle le connaîtra, elle va l’adorer. Voire craquer pour lui. Chaque nouvelle recrue supplante la précédente dans son cœur d’artichaut. Elle ne résistera pas au charme mutin d’Oliver et à son profil de chevalier servant. Pour ma part, en revanche… j’ai besoin de pulvériser la gentillesse à grands coups de méchancetés et remarques cyniques. Parce que je suis comme ça. Je n’ai pas envie qu’un homme comme Smiley me plaise, je ne veux pas ressentir cette attirance. Les cœurs tendres tels que lui me détestent quand ils apprennent à me connaître. Ils me renvoient en plein visage ma pitoyable personnalité ; du coup, je me comporte de manière encore plus vindicative. Un cercle vicieux.

Notre « relation » se bornera à des échanges professionnels. Je l’embauche, mais je m’arrangerai pour le croiser au minimum. Plus de petit jeu comme celui auquel nous nous sommes adonnés pendant son entretien. Il est arrivé ici avec son je-m’en-foutisme et son sourire espiègle en bandoulière, ajouté au fait que nous avons eu une relation sexuelle hier soir, et j’ai baissé ma garde. Je l’ai laissé flirter avec moi. Ça n’arrivera plus.

***

Quand je freine, les pneus crissent sur le gravier de l’allée. Midi passé de trois minutes : j’ai battu mon record. Dernière retouche dans le rétroviseur, profonde inspiration, plusieurs expirations rapides, puis je trottine jusqu’à la porte d’entrée qui s’ouvre à la volée sur ma mère, resplendissante. Je la soupçonne d’être en permanence en embuscade, prête à sauter à la gorge de la première personne indésirable qui se présentera devant chez elle : démarcheurs, facteur, scouts… ou moi.

– Bonjour, Inès. Ça va ? la salué-je.

Ma mère a toujours voulu que j’emploie son prénom pour m’adresser à elle, et il me paraît inconcevable de l’appeler « maman ». Elle jette un regard éloquent sur sa montre en or.

– Le boulot, m’excusé-je.

– Ava, n’abordons pas les sujets qui fâchent, soupire-t-elle.

Elle m’invite à pénétrer dans son intérieur surchauffé. J’accroche ma veste sur une patère quand je l’entends pousser un cri épouvanté.

– Qu’est-ce que c’est que cette horreur ?

Difficile de deviner si elle désigne mon habit ou mon bras. Vu sa tête, je pense que c’est un peu des deux.

– Je suis tombée.

Quelqu’un qui ne connaîtrait pas ma mère pourrait croire qu’elle va vomir. Inès Monge, la tragédienne des banlieues… Moi, je sais qu’elle ne s’abaissera jamais à dégobiller. Trop trivial.

– Tu aurais pu mettre un bandage pour m’épargner cette vision répugnante, me reproche-t-elle. Et c’est quoi, cet accoutrement ? Dans ton milieu, les apparences ne priment pas ? Tu es ma fille, je m’attends à un certain standing de ta part, malgré le monde de débauchés dans lequel tu évolues.

Inès ignore en quoi consiste mon travail. Pour elle, je gère une agence d’escorts où des gens forniquent à longueur de journée. Son air écœuré quand elle évoque mon boulot est la seule satisfaction que je retire de nos réunions familiales.

Je la suis jusqu’à la salle à manger, et je me surprends comme souvent à admirer sa grâce et sa plastique parfaite à presque 50 ans. Ancien mannequin à succès, ma mère possède une beauté fragile qui a fasciné les plus grands photographes et lui a permis de faire la une de tous les magazines. La femme enfant dans toute sa splendeur, auprès de qui les hommes se brûlent les ailes, mon père le premier. Cet être doux et passif est mort quand j’avais 10 ans, m’abandonnant aux mains de cette femme qui n’a jamais eu la fibre maternelle.

Nous passons à table sans tarder. Inès me sert une plâtrée de gratin dauphinois. Alors que je compte mentalement les calories que je vais ingurgiter à chaque bouchée, elle se prépare une laitue arrosée de jus de citron.

– Tu n’en prends pas ? dis-je en désignant le plat.

– Non, j’ai consacré ma matinée à le cuisiner pour toi. Pour te faire plaisir. Tu as toujours tellement aimé les plats en sauce.

Les jointures de mes doigts blanchissent alors qu’ils se crispent autour de ma fourchette.

– Ta structure osseuse supporte très bien quelques kilos en trop, continue Inès. Tu as de la chance ! Quand on est longiligne comme ta sœur ou moi, il faut être vigilant en permanence. Allez, mange, maintenant.

Elle me tapote l’épaule comme on le ferait à un chien obéissant. Dans ma bouche, les aliments ont un goût de carton.

Encore une heure et je serai libre. Soixante minutes et j’aurai accompli mon devoir. Trois mille six cents secondes et le cours de ma vie reprendra normalement.

– Comment ça va au club de lecture ? demandé-je pour changer de sujet.

– Bien. Même si je déteste quand on m’interroge sur le métier de mes enfants. Je dis que tu es au chômage, au moins les gens compatissent.

Après avoir passé en revue ma peau grasse, ma voix nasillarde, mon célibat agaçant, bien que tout à fait compréhensible, ma voiture ridicule et mon amie obèse, ma mère m’autorise enfin à quitter son pavillon.

Je n’ai parcouru que quelques kilomètres quand j’explose. Je me gare en catastrophe sur un chemin de terre et hurle à pleins poumons. Mes poings cognent le volant avec force, et je sens ma plaie se rouvrir. Cela ne m’arrête pas. J’en viens même à taper directement avec l’avant-bras. La douleur, intense, accapare mon esprit.

Je jette mes escarpins dans le coffre, retrousse mon pantalon de tailleur et pars vers la forêt. Les bouts de bois et les pierres écorchent la peau de mes pieds nus. Tant pis, je cours à perdre haleine… Peut-être que si je cours assez vite, assez loin, les mots d’Inès ne me rattraperont pas.

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