Vertig (French Edition)
17 - Ava
17
Ava
Je raccroche avec Timothée, un étudiant en droit qui, après deux ans de bons et loyaux services, quitte l’agence. Il part à l’étranger dans le cadre de son cursus scolaire, et je m’en sépare avec beaucoup de regrets. VertiG n’est pas le genre d’entreprise où l’on se qualifie de grande famille (parce que ça sous-entendrait que je suis la matriarche… pitié) mais je crée, malgré tout, un lien avec chacun de mes employés. Même si je me dis que j’aurais mieux fait de me casser une jambe le jour du recrutement de certains d’entre eux. Iñaki, par exemple. L’Espagnol est torride, et j’avais bien compris dans quoi je mettais les pieds en l’embauchant, mais j’ai parfois du mal à le canaliser lors de ses missions.
Je remets de l’ordre sur mon bureau pour affronter l’animal. Sa convocation pour un rappel de la politique de la maison devrait lui remettre les idées en place. Malgré mon ordre de ne pas s’attaquer au petit ami d’Agnès, sa cliente, il s’est emporté lors d’un échange un peu trop viril avec celui-ci. Rien de sérieux, une « bousculade », selon la jeune femme.
Betty me signale l’arrivée de mon employé au sang chaud. Je lui demande deux cafés sans sucre et l’invite à le faire monter.
Iñaki pénètre dans mon bureau comme un torero dans l’arène. De ses yeux noirs, il me déshabille sans aucune retenue, comme à chacune de nos rencontres.
Le choix du vendredi après-midi pour cet entretien n’est pas fortuit. Je vais sortir de là rincée. Cet homme me considère comme le taureau sur lequel il voudrait planter sa banderille. Il regarde toutes les femmes de la même manière : pour lui, le monde est un vivier où pêcher sa prochaine proie.
Notre entretien va être une véritable confrontation, et je vais devoir résister à ses assauts, verbaux ou physiques. Il est très tactile.
– Assieds-toi, lui ordonné-je.
Il ne m’écoute pas, comme à chaque fois, et contourne le meuble qui nous sépare pour venir me faire un baisemain. Il aime être l’alpha dans la pièce, celui qui maîtrise. Il a horreur d’avoir une femme comme boss.
L’odeur de son parfum musqué sature l’air du bureau. J’attends qu’il s’installe enfin face à moi avant de lui adresser la parole, histoire d’avoir toute sa concentration.
– Bien, Iñaki. Je serai brève.
– Ce type est un gros con, m’interrompt-il d’une voix forte.
Sa voix, son accent, la façon dont il passe la main dans ses longs cheveux noirs brillants… tout est un appel à la luxure chez ce mec.
– Ce qu’il est n’a aucune importance ! tonné-je. Il va falloir que tu te rentres ça dans la tête. Pas de violence ! Calme tes pulsions, Iñaki.
Avec un sourire carnassier, il se lève et vient poser son magnifique derrière sur mon bureau, à quelques centimètres de moi. Son regard glisse le long de mon cou, s’attarde sur mon décolleté pourtant discret. Je le fixe, imperturbable.
– J’aime être esclave de mes pulsions, répond-il, joueur.
Soudain, la façon dont il se moque de ce que je lui ordonne m’exaspère. Mais avant que j’aie pu le lui signaler, ma secrétaire fait son entrée.
– Voici les cafés, et quelques douceurs, précise-t-elle avec un clin d’œil à l’attention du bel Hispanique.
Incorrigible Betty… Au moins fait-elle diversion, ce qui encourage Iñaki à regagner son siège.
– Gracias. Tes seins sont toujours aussi conquérants, mi querida, déclare l’hidalgo.
Mon associée glousse en tapotant l’avant-bras musculeux du charmeur. J’assiste à cette scène avec autant de patience qu’un chaperon face à deux ados débordants d’hormones. C’est-à-dire, pas beaucoup. Je fais un effort parce que je sais que la présence de Betty rendra Iñaki plus ouvert à mes remarques. Ces deux-là ont couché ensemble, j’en suis persuadée.
Leur petit manège se termine enfin, et mon employé et moi nous retrouvons à nouveau seuls.
– Si, je sais que tu as raison, annonce-t-il de lui-même. Je ne lui casserai pas la gueule, à ce gars, c’est promis. Je tiens à mon job.
– Ravie de l’entendre. En plus, un jour, tu tomberas sur un homme plus fort que toi, et ça va mal tourner.
Iñaki a un hoquet sceptique. Il croise ses deux mains derrière sa nuque et s’étire longuement, tel un chat repu.
– Tu t’en sors bien, dis-je. La cliente a déclaré que ton échange houleux avec son petit ami a été fructueux. Depuis, il se montre plus attentionné que de coutume et commence à lui parler de l’avenir. Mission accomplie.
L’Espagnol retrouve son air condescendant si agaçant.
– Perfecto ! Quand est-ce que tu viens découvrir mes douceurs ? susurre-t-il.
– Pourquoi ne travailles-tu pas dans une véritable agence d’escorts, Iñaki ? Tu y serais comme un poisson dans l’eau.
Petite provocation de ma part. Je ne tiens pas à ce qu’il parte, il est utile pour de nombreuses missions, mais j’en ai plus qu’assez des aises qu’il prend en ma présence.
– Je te manquerais trop, me répond-il en riant. Tu m’appelles pour une prochaine mission ?
J’acquiesce, puis l’interpelle avant qu’il ne quitte mon bureau pour une nouvelle mise en garde.
– Si tu veux continuer à bosser ici, change d’attitude. Avec les clientes aussi bien qu’avec moi. Je suis ton employeuse, pas ton goûter. Il me semble qu’on en a déjà parlé.
Quand il disparaît enfin de ma vue, je secoue la tête. Je ne vais quand même pas le menacer d’appeler sa maman chérie dont il craint tant les réprimandes pour avoir la paix et être obéie ! Qu’il soit un dragueur invétéré ne me gêne pas, mais pas ici. Pas à l’agence.
Nerveusement, je tapote mon stylo sur mon bloc de Post-it.
Et Smiley ? Il n’a pas essayé de me séduire ici même, peut-être ? En quoi est-ce différent ? Pourquoi est-ce que je tolère ce comportement de sa part et pas de celle d’Iñaki ?
Oliver…
Il me téléphone quasiment tous les soirs pour me raconter des anecdotes qui ne font rire que lui. J’ai peut-être souri une fois ou deux, mais pas plus. La plupart du temps, il parle, et je l’écoute, ou prétends l’écouter. Ces derniers jours, j’ai accepté ses appels intempestifs car, selon moi, ce sont des tentatives pour se vider la tête après ses journées avec Paola.
Mardi dernier, la présentation s’est bien déroulée. Oliver s’est montré charmant. Sa réaction a été exemplaire face à une Paola affaiblie. Satisfaite de mon choix, je les ai laissés seuls pour qu’ils fassent plus ample connaissance. Ma cliente m’a confirmé dans l’heure que Smiley faisait l’affaire. Reste à savoir s’il ne va pas baisser les bras.
Du rez-de-chaussée me parviennent les rires de Betty et Iñaki, me replongeant dans mes interrogations concernant Oliver.
Pourquoi lui ?
Le crayon heurte le bois de mon bureau à chaque question qui surgit dans mon esprit.
Il n’y a qu’une réponse envisageable. C’est parce qu’il me résiste qu’il me trouble tant. Tous les autres sont si faciles à avoir que son petit jeu le démarque. Mais une fois que j’aurai obtenu ce que je désire, il cessera de hanter mes pensées, j’en suis certaine.
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