Vertig (French Edition)
22 - Oliver
22
Oliver
Quand je réalise que ça fait dix fois que je consulte la même page, je range le magazine sur la table basse de la salle d’attente de l’oncologue de Paola.
Depuis samedi, je ne peux pas aligner trois pensées cohérentes. Ce qui s’est passé sur la péniche ne cesse de parasiter mon esprit.
J’ai eu beau la jouer décontracté, quand j’ai découvert Ava sur le pas de ma porte, j’ai tout de suite su qu’elle arriverait à ses fins. Avec sa sage queue de cheval et ses pommettes rosies par le froid, je l’ai trouvée absolument craquante. J’ai résisté autant que j’ai pu, ma résolution s’amenuisant à chacun de ses mouvements.
Le point positif est que j’ai gagné un dîner. Un repas durant lequel il faudra que j’use de tout mon charme pour la convaincre de me revoir, car je doute qu’elle m’accorde une seconde chance.
Le seul point positif ? Vraiment, Oli ? Comme si tu y croyais, à ce baratin ! Tu n’as pas pris un pied d’enfer, aussi ? Tu n’as pas enfin pu enlacer la femme qui te fait fantasmer ?
Si ! Si, et du coup, je ne pense qu’à ça. Pourtant, quand je jette un œil autour de moi, ce n’est définitivement pas le lieu approprié.
La porte s’ouvre sur Paola, qui est encore en discussion avec son médecin. Sourcils broussailleux, visage anguleux, ce dernier me file la frousse.
Je m’éjecte de mon siège pour aller patienter plus loin. Ma cliente n’aimerait pas que j’entende ce qu’ils se disent.
Ils se serrent enfin la main et elle se tourne vers moi, souriante.
– On y va ?
J’acquiesce. Je suis heureux que ses traits se soient détendus. Elle était nerveuse à l’idée de ce rendez-vous, et le trajet jusqu’à l’hôpital s’est déroulé dans le silence. Elle semble apaisée, à présent ; par conséquent, je le suis aussi.
Je me suis rendu compte de la difficulté des conditions que Paola m’a imposées. Ne pas s’inquiéter pour elle, ne pas la questionner, ne pas parler du lendemain… C’est un apprentissage. Vivre dans l’instant présent est plus complexe qu’il n’y paraît ; on s’aperçoit vite à quel point on est prisonnier du passé et angoissé pour l’avenir.
Mais je m’y efforce. Pour elle.
Je n’ai pas le droit de l’interroger sur l’échange qu’elle vient d’avoir avec le médecin, je ne peux que lui faire confiance. Pas de mensonge : j’en déduis donc que si elle paraît heureuse, c’est qu’elle l’est.
Sur le parking, je lui ouvre la portière côté passager. Elle me remercie avec emphase. Je m’installe au volant. Tandis que je m’acquitte du paiement du stationnement, elle pose sa main sur mon bras.
– Ça te dérange si on rentre directement ?
– Pas du tout, Madame. Comme il plaira à Madame.
Son rire crépite dans l’habitacle.
– Je devrais t’offrir des gants avec une casquette et m’asseoir à l’arrière.
– J’ai la consigne d’obéir à toutes tes demandes.
Une lueur de malice fait briller ses yeux. Elle se mord le pouce.
– Vraiment ? Toutes sans exception ?
Un feu de circulation passe au rouge. Je stoppe la voiture et me tourne vers elle.
– Même si tu me fais vraiment peur à l’heure actuelle, je vais quand même dire oui.
– Tu sais faire les crêpes ? J’ai envie d’en manger une tonne !
Je soupire bruyamment avant d’exploser de rire.
– Ah ! chère Madame, vous avez en face de vous un véritable chef : la Suzette, la flambée, la galette de sarrasin… aucune ne me résiste !
– C’est vrai ? s’enquiert-elle, l’azur de ses yeux brillant de gourmandise.
– Absolument pas. La dernière fois que j’en ai préparé, ce qui doit remonter à une quinzaine d’années, l’une d’elles s’est collée au plafond. Je demanderai à ma mère, mais je crois qu’elle y est encore.
À peine sommes-nous rentrés dans sa demeure d’architecte que Paola file dans sa chambre. C’est la première fois qu’elle exprime une envie culinaire particulière, et fort heureusement, elle ne réclame pas des macarons ou je ne sais quelle autre recette hors de ma portée. Des crêpes, je pense pouvoir gérer.
Après plusieurs tentatives ratées, j’en réussis quelques-unes et monte enfin un plateau jusqu’à la chambre en marchant sur la pointe des pieds.
– Entre ! m’invite Paola. Je ne dors pas. J’attendais avec impatience mon goûter.
Quand je dépose mon offrande devant elle, elle hausse les sourcils.
– Tu as fait une omelette, finalement ?
– Non, celle-là, c’est une crêpe puzzle, pour le côté ludique.
– Intéressant. Tu les dégustes avec moi ?
Je m’installe dans un fauteuil près de la fenêtre qui fait face à son lit. La pièce est étrangement petite pour une maison aussi grande.
– Hum ! Le goût compense largement la présentation, apprécie ma cliente en se resservant.
Ce genre de moment me rappelle mon enfance avec ma sœur. Si elle me martyrisait comme une aînée peut le faire, Léa est certainement à l’origine de mes meilleurs souvenirs.
– Je voulais te demander quelque chose, commence Paola après avoir déposé son assiette sur sa table de chevet.
– Je t’écoute.
De ses doigts aux ongles rongés, elle se masse le crâne. Je note qu’elle n’a pas mis de foulard ou de bonnet.
– Tu as une copine ?
– Non. Pourquoi ?
Elle attrape un énorme oreiller et le serre contre sa poitrine.
– À cause de ce boulot. Une mission comme celle-ci te prend beaucoup de temps, quand même. Je m’interrogeais sur ton organisation.
Autant être honnête. Je me lève et commence à tripoter les bijoux qui ornent sa coiffeuse.
– Tu es ma première affectation, mon baptême du feu. J’improvise !
Derrière une porte entrouverte, je découvre un dressing à faire pâlir de jalousie n’importe quelle fan de fringues et commente :
– Je comprends mieux pourquoi ta chambre est minuscule. Ce placard est gigantesque ! J’ai presque peur d’y entrer… Appelle les secours si je ne suis pas revenu d’ici une heure.
– Viens là, espèce d’andouille, dit-elle en tapotant le lit. Tu n’es pas gâté pour ta grande première !
Je la rejoins sur le matelas et m’adosse contre l’un de ses monstrueux coussins.
– Au contraire, je me considère comme privilégié.
– Cesse tes boniments avec moi, s’écrie-t-elle en me pinçant la cuisse. C’est bon, je te mettrai une super appréciation à la fin de tes loyaux services.
Je m’esclaffe.
– Et toi ? Tu as une copine ?
– Ava Langlois me plaisait bien, mais vu qu’elle est prise…
Il y a de la malice dans les yeux de Paola. J’ai l’impression de me retrouver quinze ans en arrière, lorsque ma sœur me chambrait à propos des filles pour lesquelles je craquais.
– Je suis mort de rire, mais je crois qu’elle est encore libre comme l’air.
– Elle ne pourra pas résister longtemps à ton charme, voyons.
Si j’étais encore gamin, je croiserais les doigts pour que cette phrase soit prophétique.
Oh ! et puis ça ne peut pas faire de mal !
– Je crains qu’elle y soit hermétique, lâché-je.
– Hum, hum ! J’ai eu tout le loisir de binge-watcher Les Feux de l’amour, ces derniers mois. Mon expertise est indéniable !
Je m’allonge pour être à la hauteur de Paola et lui faire face. Elle semble si fragile, lovée sous sa couette avec son oreiller trop grand… J’ai une subite envie de la serrer dans mes bras, mais je me retiens.
– Tu ne m’as pas répondu, lui fais-je remarquer.
– J’avais une copine, soupire-t-elle. Je ne l’ai plus. C’est du passé. Tu te souviens, le passé…
– On n’en parle pas, terminé-je. Oui, je sais.
Tandis qu’elle se retourne pour se recroqueviller, je l’entends marmonner « tu es un super escort boy, Oliver ».
Après avoir contemplé le plafond quelques minutes sans savoir quoi faire, je tire les lourdes tentures qui pendent aux fenêtres.
Au moment où je m’apprête à quitter discrètement la chambre, Paola me congédie. Elle n’aura plus besoin de moi pour la journée.
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