Vertig (French Edition)
25 - Ava
25
Ava
Je mets mon clignotant pour débuter mon troisième tour du pâté de maisons. Malgré le trafic encombré de cette fin de week-end, je suis en avance. Dans l’habitacle, la voix dubitative de Betty résonne à travers le téléphone :
– Mais si tu n’es pas allée manger chez Inès à midi, tu as fait quoi, alors ?
– J’ai confectionné un napperon en dentelle, répliqué-je, sarcastique.
– Tu plaisantes, mais ça revient à la mode, ce genre d’activités manuelles ! C’est excellent contre le stress. Mains occupées, esprit serein, paraît-il.
– J’ai été à la salle de sport tester quelques nouvelles machines, expliqué-je. J’ai occupé l’ensemble de mon corps.
– Et ton esprit est serein ? rit Betty.
– Hum, presque… Je suis prête à démarrer cette nouvelle semaine, en tout cas.
– Hé ! Ava, je suis très fière que tu ne sois pas allée chez Inès. Il n’y a pas de manière sympa de le dire, mais cette femme a une mauvaise infl…
– Oui, je sais. Je sais. Allez, à demain.
En raccrochant, je me fais l’effet d’une menteuse doublée d’une lâche. La vérité est qu’Inès a simplement reporté notre tête-à-tête à ce soir. Je n’ai pas eu envie de l’avouer à Betty. Elle, elle a une immense famille disséminée aux quatre coins de la France qui se retrouve tous les étés dans un chalet à la montagne pour rattraper le temps perdu. Elle ne comprend pas la situation. Pas plus que moi, d’ailleurs. Je ne parviens pas à saisir pourquoi je m’inflige ça, alors je serais bien en peine de me justifier.
Je m’arrête enfin devant chez Inès, la boule au ventre. Ces tours dans le quartier ne faisaient que repousser l’inéluctable…
Rien ne peut me préparer à affronter ma génitrice. Quoi que je fasse, quel que soit ma tenue ou mon maquillage, Inès est insatisfaite. Une déception permanente, c’est ce que je suis à ses yeux.
Pile à l’heure, je sonne, un peu surprise qu’elle ne soit pas déjà sur mon dos à me faire des reproches. Sa voiture est pourtant dans le garage et de la lumière brille à la fenêtre de la cuisine. Quand j’ouvre la porte, une odeur de peinture m’assaille.
– Inès !
Instinctivement, c’est le premier mot qui me vient. Pas « maman », « mam’s » ou n’importe quel autre surnom affectueux. Non, Inès, son prénom. L’habitude de l’appeler ainsi date de ma petite enfance, elle est ancrée profondément en moi. Ma génitrice ne souhaitait pas que les gens avec qui elle travaillait changent le regard qu’ils portaient sur elle ; jamais elle ne devait être associée à l’image de la mère au foyer qui pouponne ! Ceci dit, il n’y avait aucune chance. Et pour cause, c’était mon père qui se chargeait de tout : biberons, couches, histoires du soir, câlins.
Papa. L’homme le plus doux que j’aie jamais connu.
D’instinct, je cherche des yeux la seule photo de lui qui demeure dans la maison, mais elle a disparu. Les murs du salon sont nus et les meubles bâchés. Au milieu du hall, face à moi, trois cartons encombrent le passage.
J’entends des talons claquer à l’étage et vois surgir Inès en haut de l’escalier.
– Entre vite ! Hors de question d’avoir de vilaines traces de mouches sur les murs fraîchement peints ! Cette idée de reporter le repas n’était pas fameuse, en fin de compte. Je manque de temps en ce moment, c’est affreux.
Inès vit sur les judicieux placements qu’elle a effectués lorsqu’elle était au sommet de sa gloire en tant que mannequin et ne fait quasiment rien de ses journées maintenant qu’elle ne travaille plus. Mais oui, c’est vrai que manger avec moi empiète sur son existence trépidante. Ceci dit, je devrais me réjouir qu’elle soit pressée aujourd’hui, le calvaire sera de plus courte durée.
– Tu entreprends des travaux ?
Ma mère ouvre grand ses bras et tourne sur elle-même avec grandiloquence.
– Ce n’est pas trop tôt ! Cette maison ne reflétait pas ma personnalité. Cet intérieur terne et déprimant ne me correspondait pas du tout !
Je me mords la joue pour retenir le commentaire qui me brûle la langue. Moins je ferai de vagues, plus vite je quitterai cette baraque.
– Allons grignoter un bout, ajoute Inès, mais ne traînons pas, j’ai encore les affaires de ta sœur à finir d’emballer pour les lui remettre lorsqu’elle viendra.
Je ne comprends pas où est l’urgence, Claire ne viendra ici que dans un mois, à l’occasion de la fameuse réception ultra importante avec laquelle notre mère nous bassine ces derniers temps. Je la suis néanmoins dans le couloir.
– Ces cartons contiennent des vieilleries à toi qui étaient stockées là-haut, indique-t-elle en désignant ceux qui encombrent le hall. Fais-moi le plaisir de les emmener en partant.
Dans la cuisine aux tons ocre, rien n’a changé. Petite, c’était l’endroit que je préférais avec son comptoir de bois et ses rideaux fleuris. Je suis soulagée de constater qu’Inès n’y a pas touché. C’est pourtant la pièce qui est tout son contraire : chaleureuse, simple, accueillante. Mon père en avait peint les murs lui-même, sifflotant comme il le faisait toujours. Il avait un talent pour imiter le chant des oiseaux, ce qui nous fascinait ma sœur et moi. Il sifflait en faisant le ménage, en cuisinant, en jardinant… Surtout, il sifflait quand Inès commençait à râler et à se plaindre, faisant ainsi la sourde oreille, ce qui décuplait la mauvaise humeur de sa femme.
Je ne me souviens pas d’avoir vu mes parents heureux ensemble. J’ignore s’ils étaient malheureux, mais ils ne se comprenaient pas, c’est certain. Ils s’étaient sans doute rencontrés trop jeunes, oubliant au passage de vérifier s’ils avaient les mêmes envies ou priorités. Papa ne connaissait pas de plus grande joie que d’être avec Claire et moi et nous consacrait tout son temps, tandis qu’Inès voyageait et s’épanouissait loin de la maison.
Sa seconde grossesse a été accidentelle. Ma sœur était née deux ans plus tôt, et ma mère désirait se consacrer au mannequinat. Tout juste âgée de 20 ans, elle avait le monde à ses pieds. Elle m’a gardée, sans doute parce que mon père l’y a poussée, mais s’est plus ou moins désintéressée de moi. Durant les dix premières années de ma vie, son indifférence a été compensée par l’amour inconditionnel de mon père. Mais quand il est mort d’une crise cardiaque à 32 ans, il a bien fallu qu’elle s’occupe de moi. Nous n’avions rien en commun, et je crois que ma ressemblance physique avec son défunt mari, dont j’ai hérité des pommettes hautes et des yeux verts, n’a pas arrangé la situation.
La disparition de papa a bouleversé mon univers ; en une fraction de seconde, j’ai perdu mon point de repère, la personne qui me comprenait le mieux et m’aimait sans condition. Sans jugement, surtout.
Ce souvenir me ramène à ma discussion avec Smiley dans les toilettes du restaurant. Et notamment à son regard quand je lui ai rendu la photo de son père. Le même que lors de notre rencontre au club. Ce regard me montre un Oliver dans lequel je me reconnais et me rappelle qu’on vit tous avec des peurs…
– Je ne me suis pas mise en frais pour toi, pour une fois, s’exclame Inès, me tirant de mes pensées. Je vais préparer une salade de tomates rapide.
– Je m’en charge, m’empressé-je de proposer en saisissant un couteau dans un tiroir.
Que j’aie au moins le plaisir de trucider quelque chose à défaut de quelqu’un !
Après avoir coupé les pauvres légumes en dés minuscules avec un peu trop de violence, je les assaisonne et dresse la table. Inès s’est mise à la fenêtre pour s’allumer l’une des longues cigarettes qu’elle affectionne tant et qui pour moi ont toujours évoqué les stars de cinéma.
Bizarrement, les mouches peuvent entrer, maintenant…
– Tu t’es libérée pour le 28, alors ? me demande ma mère en soufflant la fumée à l’extérieur.
– Rien n’est sûr encore, mais j’essayerai de venir. Ça peut être sympa.
Comme de se faire écarteler ou ébouillanter vivante.
Inès s’assoit face à moi et m’indique :
– C’est aussi pour cette raison que je refais les chambres ; Paul, ta sœur et les enfants vont dormir ici plusieurs jours, autant que ce soit propre.
J’acquiesce, en plaignant silencieusement ma frangine obligée de rester sous ce toit plus de deux heures.
– Tu lui as parlé récemment ? interrogé-je Inès. Comment se sent-elle ?
– Claire ? Elle m’a téléphoné ce matin, oui. Bien sûr qu’elle allait bien, pourquoi en serait-il autrement ?
Ma mère paraît sincèrement surprise. Je réalise alors que ma sœur ne lui a pas parlé de ses soupçons au sujet de son mari. Sa meilleure amie « avec qui elle papote tous les jours » n’est pas au courant non plus, elle me l’a précisé elle-même. J’en déduis que je suis la seule avec qui elle a partagé son angoisse.
Ma génitrice continue à déblatérer sur les travaux, la réception, les invités dont je me contrefous, tandis que je prends conscience des implications de ce que je viens de réaliser. Claire m’a choisie pour confier ce qui est sans doute la pire des incertitudes pour elle, qui fonde son bonheur sur celui de son homme. Elle m’a choisie, moi qui suis si prompte à la juger sur son mode de vie, moi qui critique sa façon de s’extasier sur la moindre action de Paul, moi la petite sœur ingrate et vindicative… Cette idée me chamboule.
Depuis que ma sœur m’a parlé de l’infidélité potentielle de son mari, j’y ai songé plusieurs fois. Pas plus tard qu’hier soir à L’Absinthe. Quand j’ai vu l’alliance de tous ces mecs pelotant des filles qui n’étaient pas leurs femmes, cela m’a refroidie. Le visage de Paul se superposait à celui de ces excités, et j’ai préféré rentrer chez moi, écœurée.
Objectivement, je sais que Claire est une femme merveilleuse qui se plie en quatre pour sa famille ; quelle est donc la formule pour garder un homme ?
Le ton dédaigneux d’Inès me ramène soudain à la réalité.
– Et puis je craignais la casse aussi avec le petit Johan. Et la grande, ce n’est pas mieux, elle a l’air d’une sacrée empotée, si tu veux mon avis. Quand elle vient ici, j’ai peur qu’elle n’abîme mes précieux bibelots. Un véritable éléphant dans un magasin…
D’un geste brusque, je recule ma chaise, qui crisse sur le carrelage italien, et je me redresse. Écouter ma mère vilipender ma nièce, si douce et innocente, m’est insupportable. Mon ventre se noue, j’ai la nausée. Cette horrible expression de l’éléphant tourne en boucle dans ma tête. J’ai la sensation de l’avoir entendue toute ma vie.
Inès m’observe, les yeux ronds.
– Quelle mouche t’a piquée ?
– Il faut que j’y aille, décrété-je. Demain, je commence tôt, et tu es très occupée toi aussi.
– Bien, bien, n’oublie pas les cartons, alors. Tu verras, ce sont toutes tes babioles d’adolescente, il y a même quelques vêtements. Je crois qu’ils ne te vont plus.
Oh ! sans rire ? Elle croit que ces putains de fringues ne sont plus à ma taille ? Oui, c’est vrai qu’un doute subsiste ; après tout, je n’ai perdu que vingt kilos depuis !
Je transvase les cartons dans le coffre de ma voiture le plus rapidement possible, sans aucune précaution, si bien que l’un d’eux tombe à terre. Un bruit de vaisselle cassée m’indique que ma tirelire cochon rose ou ma boule à neige rapportée d’un voyage scolaire en Suisse n’a pas supporté le choc.
– Ava, me stoppe Inès, il en reste un petit en haut, je vais le chercher !
Tandis qu’elle trottine vers la maison pour finir de se débarrasser de toute trace de mon existence, j’ouvre le carton échoué au sol pour constater quel affreux souvenir partira à la poubelle. Sur le dessus d’un fatras indescriptible est posé un carnet violet à la couverture recouverte d’un patchwork d’images collées. En lettres pailletées vertes est écrit « VAva », bien que je devine plus que je ne lise le dernier A, à moitié effacé.
Mon journal intime.
À la vue de cet objet tout droit surgi du passé, un flot d’émotions me submerge. Je saisis le cahier et fais glisser mes doigts sur les photos de Zac Efron, que j’adorais à cette époque. Je fais défiler les pages en vitesse ; des tickets de cinéma, de concert, des rubans, des emballages de bonbons que je ne mange plus depuis des années y sont collés.
Mon regard s’arrête sur une feuille barrée d’une phrase écrite en majuscules suivie de cinq points d’exclamation : « IL A UNE SURPRISE POUR MOI !!!!! »
Mes épaules se contractent, et la nausée me reprend. Je jette le journal précipitamment dans le carton.
Il ne m’appartient pas. Vava n’existe plus depuis longtemps. Toutes ces affaires vont aller directement dans la benne à ordures.
Au moment où je boucle ma ceinture, Inès glisse la dernière boîte sur le siège passager et me parle encore une fois de sa formidable réception. Je la laisse dire en silence puis démarre.
La nuit n’est pas encore tombée, mais la luminosité a baissé. Des automobilistes me font des appels de phares parce que je n’ai pas allumé les miens. Mes mains tremblent, et je peine à retrouver un souffle normal.
Il faut que je cesse de venir dans cette maudite baraque. Ces visites me détruisent un peu plus à chaque fois en me renvoyant à ce que j’essaye d’oublier.
Quand mes pensées se sont enfin apaisées, le vide que j’éprouve en moi est abyssal. Je ressens la nécessité absolue d’être désirée. J’ai besoin de mots qui réparent, de mots qui soignent et éloignent les ténèbres qui menacent de m’engloutir à chacune de mes visites à Inès.
La seule personne que j’ai envie d’appeler, c’est Oliver. Il décroche à la première sonnerie.
– J’arrive, tu es chez toi ?
Aucune réponse.
Pendant une effroyable seconde, fragilisée par les mots d’Inès et ceux du carnet, mes certitudes chancellent.
Il va peut-être refuser. Oui, il va décliner mon offre.
Un sanglot me noue la gorge.
– Je t’attends, dit-il enfin.
Je ne peux réprimer un soupir de soulagement.
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