Vertig (French Edition)

Laureline Eliot · Chapitre 26 sur 42

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Vertig (French Edition)

26 - Oliver

26

Oliver

 

Paola a un peu froid malgré le soleil printanier qui règne sans partage dans le ciel, alors je n’ouvre pas la capote. Son état semble se détériorer, mais elle refuse de répondre à mes questions. La tentation de partager mon inquiétude avec sa mère est grande, pourtant, je m’abstiens. Je dois m’en tenir au contrat, je ne veux ni décevoir ma cliente ni la mettre en colère. J’ai la sensation qu’elle n’aurait pas la force de le supporter. Et puis, elle me l’a répété tout à l’heure en sortant du cinéma, elle ne souhaite que de la joie, aucun sujet qui fâche.

Les sentiments négatifs ne sont qu’une perte de temps, Oli. Ils n’apportent rien, ni à toi, ni aux autres. Ne garde que ce qui peut t’épanouir.

Plus facile à dire qu’à faire. Même si je m’y efforce. Côtoyer Paola, c’est comme retomber en enfance. Il faut garder les yeux ouverts sur le merveilleux du quotidien. Elle s’évertue à s’amuser d’un rien parce que tout ce sur quoi elle a basé sa vie n’a plus de sens.

Moi qui aspirais à un retour à davantage de simplicité, j’ai trouvé un maître en la matière.

C’est pourquoi, en dépit de sa fatigue, j’ai décidé de l’emmener quelque part. Elle a accepté de bon cœur.

– C’est nul d’être à l’arrière, déplore-t-elle d’un coup. On y voit bien mieux devant. En plus, je ne sais pas comment me mettre. Et ta tenue ne convient pas non plus ! Je suis très déçue !

J’ai dégoté dans l’abri de jardin de la maison de mon père de vieux gants de chantier, et coiffé ma casquette des Yankees ramenée d’un voyage à New York. Tout cela pour jouer au chauffeur privé pour Paola. Il semble que mon déguisement soit raté, mais il a malgré tout réussi à lui donner le sourire. Et chaque sourire compte.

– Bien, Madame, j’en prends bonne note.

– De quoi on parlait, déjà ?

– D’Ava, qui est venue à la péniche.

La vision de ma boss se présentant au bateau après m’avoir téléphoné visiblement bouleversée surgit dans mon esprit. Elle était sublime. Ses cheveux volaient au vent lorsqu’elle m’a rejoint sur le pont où je l’attendais, un verre à la main.

Son appel m’a surpris. Après notre repas au restaurant, elle ne s’était plus manifestée, et je ne savais pas comment interpréter son silence. C’était à elle de rétablir le dialogue. Je lui avais manifesté clairement mes intentions, et donner l’impression que je lui courais après n’aurait pas servi ma cause.

Alors, j’avais attendu. Et les heures se transformant en jours, j’avais commencé à sérieusement flipper. J’étais déjà trop investi. Ava me plaisait, et je voulais avoir la chance de continuer à la découvrir. Mais s’il était vrai qu’elle n’était venue au restaurant que pour honorer sa parole, je devais renoncer à mes espoirs.

Pour moi, c’était le point de non-retour. Si elle en restait là, s’en tenant à ce qu’elle avait déclaré, j’avais encore le moyen de l’oublier ; même si la tâche aurait été ardue étant donné que je travaille pour elle. Mais si elle se décidait à montrer que je l’intéressais un tant soit peu, j’étais prêt à plonger à corps et à cœur perdu dans cette relation. J’y croyais.

Quelque chose nous unit, Ava et moi.

Pour moi, aucun obstacle n’est insurmontable quand on s’aime. Et si je ne peux pas encore considérer mon attirance pour ma patronne comme de l’amour, il n’y a qu’un pas à franchir. Ma mère et Léa m’ont souvent charrié sur mon éternel romantisme ; la première gentiment, la seconde beaucoup moins.

J’avoue qu’avec Ava, je suis en terre inconnue : le sexe à L’Absinthe , le fait d’avoir été embauché dans son agence, son attitude déroutante… Avec elle, j’ai constamment l’impression de repartir de zéro, toujours en équilibre. J’avance avec précaution dans un champ miné, pressentant que la moindre maladresse pourrait mettre fin brusquement à ce qui se crée entre nous.

Quand je l’ai entendue au téléphone, mon cœur a bondi dans ma poitrine, de soulagement et de joie. J’ai cru percevoir dans sa voix une intonation que je ne lui connaissais pas. Je ne savais pas si c’était mon côté protecteur qui s’emballait, mais j’aurais juré que c’était de la détresse.

Une fois sur la péniche, nulle trace de faiblesse : Ava s’était reprise en main. Ou alors, j’avais rêvé la peine que j’avais pensé détecter quelques instants plus tôt. Elle s’est allongée sur le transat voisin du mien et a bu dans ma bière. Puis, sans un mot, elle est venue m’embrasser. L’urgence de son baiser m’a frappé, libérant la tension accumulée durant les jours où j’avais attendu qu’elle me revienne.

Nous avons fini nus comme des vers sur le pont, nos corps en sueur malgré la fraîcheur et le vent. Heureusement, aucun promeneur n’est passé à ce moment-là ; en tous cas, aucun policier n’est monté nous arrêter pour attentat à la pudeur.

– Elle t’a expliqué ce qui l’a poussée à t’appeler ? demande Paola en me volant ma casquette pour la mettre à la place de son foulard.

– Non, nous n’avons pas vraiment discuté, si tu vois ce que je veux dire.

Ma cliente hoche la tête doucement en regardant par la vitre.

– Ça viendra…

Je me gare devant chez moi. Paola ouvre sa portière, mais je me dépêche de faire le tour pour l’intercepter.

– Laisse-moi t’aider.

– Dégage, Oli.

– Un bon chauffeur emmène sa cliente jusqu’à destination, dis-je en la soulevant dans mes bras.

– Mais ça va pas ? Lâche-moi tout de suite ! Je ne suis pas impotente !

– Non, juste un peu chiante, déclaré-je en resserrant ma prise. Laisse-toi faire, bon sang, et ferme les yeux ! Je ne veux pas que tu voies avant d’y être.

Elle finit par céder en soufflant. Je contourne la maison de mon père et la dépose sur le banc d’où l’on peut apprécier l’ensemble du jardin. J’ai changé d’avis et commencé à planter des fleurs d’été : anémones et œillets, des bulbes d’agapanthes, de lys et d’arums, mais également des pieds déjà hauts de sauges de différentes couleurs.

– C’est bon ? s’impatiente-t-elle.

– Oui.

Ce jardin n’est qu’une œuvre en devenir, un tableau en cours de réalisation, mais je sais que Paola y sera sensible malgré tout. J’y passe tout mon temps libre. Après avoir décollé quelques tapisseries dans la maison, j’ai délaissé l’intérieur pour profiter des beaux jours.

– Il y a du potentiel, annonce-t-elle. Explique-moi ce que tu prévois de faire.

Je me lance alors dans la description de l’idéal que je veux atteindre. Près de l’habitation, je veux planter des fleurs, quelques arbustes, des aromatiques… et au fond, j’aimerais créer un grand potager, implanter des fruitiers… Ce n’est pas la place qui manque.

J’avoue que je tire une certaine fierté à me projeter dans l’avenir de la sorte, à suivre un chemin qui, pour une fois, me semble attrayant.

– Ce sera de toute beauté, souffle Paola.

Je ne peux m’empêcher de poser la question qui me brûle les lèvres :

– Tu reviendras voir ?

Aucune promesse dans le sourire énigmatique de ma cliente, mais je veux croire que la lueur dans ses yeux signifie au moins « peut-être ».

– Est-ce que c’est ce que tu attendais de moi ? demandé-je de but en blanc. Je veux dire, tu n’es pas déçue ? Je te sers de chauffeur, de cuisinier, de bouffon, de dame de compagnie… Je te raconte ma vie. Tu es contente ?

Un bref éclat de rire jaillit de sa bouche.

– Tu considères que je jette mon argent par les fenêtres ?

– Un peu, oui !

– Je ne suis pas d’accord ; tu es l’un de mes meilleurs investissements.

– Mais ma mission se finit dans quelques jours.

Ces mots provoquent en moi une tristesse que je dissimule pour rester jusqu’au bout dans la légèreté et l’insouciance. Paola fait partie de mon quotidien depuis près d’un mois, et je n’ai pas envie que ça s’arrête.

– Qu’est-ce que tu vas faire de tout ton temps libre ? m’interroge-t-elle.

– Le jardin et la maison devraient m’occuper dans les semaines à venir. Et je me demande si je ne devrais pas reprendre des études de jardinier paysagiste… Qu’est-ce que tu en penses ?

– Que tu as raison. C’est un projet passionnant !

Je la suis quand elle se lève pour explorer le verger.

– On continuera à se voir, tu ne vas pas te débarrasser de moi aussi facilement ! lui affirmé-je.

Sans réagir à ma remarque, elle me suggère :

– Tu sais ce que tu devrais faire ? Inviter Ava à visiter ton petit paradis. Quand ce sera prêt.

Sur ce, les mains croisées dans le dos, coiffée de ma casquette, Paola se met à déambuler au milieu des arbres comme si tout était dit.

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