Vertig (French Edition)

Laureline Eliot · Chapitre 41 sur 42

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Vertig (French Edition)

41 - Ava

41

 

Ava

 

J’ai failli ne pas tourner dans la rue où trône le palace où ma mère organise sa réception. Mon cerveau criait : « Continue, roule jusqu’à ce que tu n’aies plus d’essence. Rien ne t’oblige à t’infliger ça. »

En fin de compte, j’ai quand même incliné le volant vers la droite et me suis engagée derrière les bolides de luxe qui patientent pour qu’un voiturier les prenne en charge. Inès a réellement vu les choses en grand.

Au bout de quelques minutes qui ne suffisent pas à calmer mon appréhension, je tends mes clés à un jeune homme tout juste sorti de l’adolescence. Perchée sur mes escarpins rouges, je le dépasse d’une tête, et il pique un fard impressionnant en saluant mon décolleté.

Je m’avance vers la porte-tambour comme un condamné vers l’échafaud. Maquillée avec soin, vêtue d’une robe de soirée asymétrique noire, j’ai fait tout ce qui est en mon pouvoir pour contenter Inès. À un détail près : les chaussures couleur sang. Je sais qu’elle les déteste. Ma petite rébellion personnelle.

Mais tout va bien se passer, ma mère sera occupée par ses convives et oubliera un instant quelle déception je suis pour elle. J’inspire une profonde goulée d’air frais avant de m’engouffrer à l’intérieur du palace à la suite d’une hôtesse qui me guide vers le grand salon. Dans mon esprit, je revêts mon masque d’impassibilité. Les remarques de ma mégère de génitrice doivent rebondir sur moi. Il ne faut surtout pas que je montre de faiblesse, sinon, elle s’en repaîtrait.

Alors que je traverse le hall, quelqu’un m’interpelle.

– Bonsoir, Ava.

Cette voix, comme une caresse…

Je tressaille.

Oliver.

Non. Pas maintenant. Pas encore. Pas après notre dernière entrevue et la façon dont je me suis comportée. Je ne suis pas prête.

Je me retourne néanmoins. Il est là, debout au milieu du va-et-vient des clients et des invités. Il porte un smoking noir sur une chemise blanche dont le dernier bouton est ouvert. Ses cheveux bruns éternellement en bataille sont coiffés en arrière. Il ne porte pas de nœud papillon. Ce détail insignifiant me ravit, parce qu’il lui correspond si bien et que j’imagine déjà ma mère s’étrangler avec un petit four en le voyant.

Les mains dans les poches de son pantalon, il m’offre son sourire légèrement goguenard, celui qui clame « Je m’amuse de tout, mais pas de l’essentiel : pas de nous ».

Mon cœur bondit dans ma poitrine. Il ne devrait pas se trouver ici. Il faut qu’il reste loin de moi.

– Qu’est-ce que tu fais là ? demandé-je, la voix un peu enrouée.

– Tu m’as invité, me semble-t-il.

L’hôtesse nous abandonne pour accueillir de nouveaux convives. Je m’approche d’Oliver à pas mesurés, veillant toutefois à conserver une distance de sécurité.

– Comment as-tu su…

– Où la réception avait lieu ? Un gentleman ne révèle jamais ses sources.

– Betty ?

Il me décoche un regard malicieux.

– Elle-même. Elle a craché le morceau contre deux boîtes d’After Eight. J’ai trouvé ça très raisonnable.

– Tu n’étais pas obligé de venir.

Il arrime son regard au mien pour donner du poids à ses paroles.

– Je m’étais engagé, Ava. Je n’ai pas pour habitude de manquer à mes promesses.

Durant quelques secondes d’insouciance, je n’ai qu’une envie : me blottir dans ses bras et oublier où nous sommes, oublier qui je suis. Oublier ma résolution absurde de ne plus le revoir.

Lâcher prise. Ce serait tellement plus facile.

Mais le moment passe et la réalité reprend ses droits, le bruit du hall emplit à nouveau mes oreilles. Dans ce brouhaha, je reconnais le timbre aigu de mes neveux qui viennent d’entrer dans l’hôtel avec Claire.

– Tatie Vava ! crie Lisa en s’élançant vers moi avec une joie sans partage, suivie de son frère qui trottine en couinant d’enthousiasme.

La petite fille s’arrête face à moi, les mains sur les hanches, et fait un tour complet sur elle-même pour que j’admire sa tenue. Emporté par son élan, Johan termine sa course contre ma jupe. Oliver le rattrape d’un geste prompt en riant. Ma sœur se précipite, affolée.

– Pardon ! s’excuse-t-elle. Ils sont survoltés. Maman va me tuer quand elle s’apercevra que je ne les ai pas confiés à la baby-sitter, mais Lisa est tellement fière de sa robe… Je n’avais pas le cœur de la laisser à la maison, et Jo pleurait. Bref, l’horreur.

Elle récupère son fils des bras d’Oli et m’observe avec insistance. Constatant que je ne réagis pas, elle tend la main.

– Enchantée, je suis Claire, la grande sœur d’Ava.

– Ravi, moi, je suis Oliver, son…

– Accompagnateur pour la soirée, complété-je précipitamment. Il travaille pour moi à l’agence.

Oli frotte les poils de sa barbe naissante (qu’il n’a pas rasée, noté-je, ce qui va finir d’achever ma mère). La bouche de ma sœur s’arrondit.

– Oh ! d’accord. Moi, je suis avec mon mari, qui est en train d’expliquer au pauvre voiturier comment fonctionne sa Peugeot de location. Il le prend pour un demeuré, je crois… Au secours ! La prochaine fois, je louerai un de tes employés, Ava. Bref, je vous laisse avant que les enfants ne déclenchent une catastrophe. À plus tard !

Maintenant que la tornade familiale est passée, je sens le poids du regard d’Oli sur moi. Une fois de plus, je l’ai certainement blessé et je me demande quand il cessera de l’encaisser d’une humeur égale. Ses iris pétillent de malice.

– Puisque nous n’avons pas rempli de contrat en bonne et due forme, me murmure-t-il à l’oreille, tu dois trouver un autre moyen de me rétribuer.

Son souffle dans mon cou me fait frissonner, me replongeant un instant dans les souvenirs de notre complicité. Le savoir si près, et si loin à la fois, est une véritable torture. Il attrape ma main, comme si la soirée où j’ai tenté de lui briser le cœur n’avait jamais eu lieu, et m’attire vers le lieu de la réception.

– Attends, m’écrié-je en le retenant, il faut que je te prévienne…

– T’inquiète, ce genre de pince-fesses ne m’effraie pas. Je te l’ai dit, les gens m’adorent. Et puis, ajoute-t-il avec un sérieux qui me déstabilise, Betty m’a renseigné sur la personne qui organise cet événement.

Ses traits se durcissent et ses mâchoires se crispent sous l’effet d’une fureur contenue que je ne lui connaissais pas.

– Je suis plus qu’impatient de la rencontrer, dit-il en conclusion. On y va ?

À peine avons-nous franchi les portes du grand salon, une vaste pièce éclairée de lustres en cristal, qu’Inès fond sur nous. Je suis en retard et je me pointe au bras d’un homme qui n’est pas tiré à quatre épingles. Sacrilège !

Sentir la paume rugueuse d’Oliver me réconforte. Cela me fait du bien de le savoir à mes côtés pour affronter ma mère.

– Ai-je oublié de te spécifier l’heure, Ava ? Ou cherches-tu une fois de plus à me couvrir de honte ?

Début des hostilités, il est à peine 21 h 30…

– Bonsoir, fait Oliver avec le sourire le plus hypocrite de l’univers, et vous êtes ?

Ma génitrice est encore en train de me fusiller du regard quand elle répond :

– Je suis la mère d’Ava, Inès Monge, et également l’organisatrice de cette soirée.

– Ah ! je ne vous imaginais pas du tout comme ça. Ava a tellement vanté votre beauté…

Inès et moi nous tournons vers lui de concert. Ma mère n’aurait pas eu mine plus choquée s’il l’avait giflée. Elle le toise, et un sourire mauvais apparaît sur sa bouche.

– Tu es impossible, Ava ! Il a fallu que tu viennes avec l’un de tes escort boys .

– Qu’est-ce qui vous fait dire que j’en suis un ? demande Oli, l’air sincèrement curieux.

Inès lâche un hoquet dédaigneux.

– Je vous en prie ! Un homme comme vous, avec une femme comme elle… Même négligé, vous êtes mille fois mieux qu’elle.

Je vacille, heurtée par la violence de ses mots. Ma mère est toujours infecte avec moi, mais la pression qu’elle se met à cause de cette soirée la rend encore plus virulente.

Oliver plisse les yeux et colle son visage à celui d’Inès pour l’examiner. Elle a un geste de recul.

– Vous vous droguez ? s’enquiert-il.

– Quoi ?

– Vous êtes bourrée ?

– Pardon ? Je ne vous perm…

– Non, ça ne suffirait pas, de toute façon. Je cherche à comprendre ce qui pourrait justifier que vous parliez comme ça à votre fille, mais impossible de trouver une raison valable. Même au bord du coma, je trouverais qu’Ava est la plus belle femme que j’ai jamais rencontrée, et je ne vous parle pas de son physique. Si vous êtes incapable de vous en rendre compte, c’est que le problème vient de vous.

Je suis estomaquée. Statufiée. Partagée entre une admiration sans bornes pour Oliver et un malaise monumental.

– Maintenant, si vous voulez bien nous excuser, nous allons siroter ce champagne hors de prix que vous avez eu le bon goût de commander !

Oliver me tire par la main jusqu’au buffet, où une barmaid nous sert deux coupes. Il m’en glisse une dans la main. Peu à peu, je prends conscience de ce qui vient de se passer. Ma vie sera désormais un enfer : ma mère me fera payer cet affront jusqu’à la fin des temps.

– Tu n’avais pas le droit de faire ça, articulé-je lentement.

– Et pourtant, je l’ai pris, affirme Oli, satisfait.

– Tu n’aurais pas dû !

Je pose sur une table mon verre, auquel je n’ai pas touché. Mes jambes me portent difficilement, et je sens que la colère me gagne.

– Tu ne réalises pas ce que tu viens de provoquer ! Les représailles seront éternelles !

– Ta mère est folle à lier, Ava. Elle ne mérite même pas qu’on utilise ce terme pour parler d’elle, d’ailleurs. C’est une gorgone ! Un être malfaisant ! J’ai dû me retenir pour ne pas lui péter la gueule.

J’éclate d’un rire sans joie.

– C’est facile pour toi, Oliver, tu ne seras pas là pour voir les conséquences de ce que tu…

Il m’agrippe le bras fermement et m’entraîne à l’écart, interrompant des groupes de gens en pleine discussion. Sa détermination me prend tellement au dépourvu que je ne lui oppose aucune résistance. Il ouvre une porte au fond de la salle, et nous pénétrons dans un plus petit salon où des serveurs s’affairent. Nous le traversons et rejoignons une pièce déserte qui fait office d’entrepôt pour des dizaines de fauteuils empilés les uns sur les autres. C’est seulement là qu’il me lâche.

– Vas-y, Ava ! Enfin ! Parle-moi, dis-moi ce qui te met en rogne !

Je suis tellement en colère que j’ai du mal à respirer. Je refoule mes larmes en essuyant mes yeux secs d’un geste hargneux. Dans mon esprit, une véritable tempête se déchaîne, nourrie de toutes mes émotions refoulées, des non-dits, de mes sentiments pour Oliver, de ce que j’aspire à être et ce que je veux abandonner derrière moi…

– Non ? Rien ? insiste-t-il. Parce que moi, je suis furieux ! Furieux qu’une harpie comme elle te dévalorise et que tu supportes ça sans broncher. Qu’est-ce qu’elle pourrait te faire subir de pire que la manière dont elle te traite déjà ?

Il prend appui sur une pile de chaises, et je crains un moment qu’il ne se mette à les balancer à travers la pièce, mais il se retourne vers moi pour me regarder bien en face.

– Et, non, Ava, reprend-il d’une voix plus calme, il n’y avait rien de facile dans mon intervention, parce que je savais pertinemment que tu me la reprocherais. Mais j’accepte le risque ! J’assumerai les conséquences de mes actes : je ne compte aller nulle part.

Ses iris sombres me dévisagent et me défient. Je me précipite sur lui, agrippe les revers de sa veste et le pousse violemment. Il se laisse faire, les bras ballants.

– Qu’est-ce que tu ne comprends pas ? crié-je, hors de moi. Combien de fois faut-il que je te blesse pour que tu abandonnes ?

Je le bouscule encore, mais il revient vers moi une fois de plus.

– Pars ! Pars avant qu’il ne soit trop tard ! Tu mérites quelqu’un de normal.

Je martèle son torse de mon poing à chaque mot que je prononce. Il finit par saisir mon poignet.

– Trop tard pour quoi, Ava ? Tomber amoureux de toi ? Ouvre les yeux, enfin, ça fait longtemps que ce stade est dépassé. Me rejeter n’y changera rien. Ce n’est pas à toi de me dire ce que je dois ressentir, ni qui je dois aimer. Et j’emmerde la normalité !

– Et si je ne fais que te décevoir parce que je suis incapable d’agir autrement ?

– La seule chose qui me décevrait vraiment serait que tu refuses de nous laisser une chance.

Des mèches lui retombent maintenant sur le front, et un pan de sa chemise sort de son pantalon. Il paraît débraillé et séduisant, comme ce premier jour à L’Absinthe. Perdu, aussi.

– À moins que tu n’éprouves rien pour moi… ajoute-t-il.

Je lisse le col de sa veste, incapable de lever les yeux vers lui. Sous ma main, les battements de son cœur cognent contre sa cage thoracique. Puissants. Fragiles.

Si j’ai des sentiments pour toi ? Il y en a tant que je ne saurais même pas par où commencer pour t’en parler…

– Je sais qui tu es, Ava, depuis le premier jour. Tu ne peux pas m’enlever ça.

Un sanglot me comprime la poitrine. Quant à Oliver, cette ultime déclaration semble l’avoir vidé de ses forces. Ses épaules s’affaissent.

Lorsqu’il sent que je tremble, il prend délicatement mon visage en coupe.

– J’ai envie de te serrer dans mes bras, murmure-t-il. Comme avant.

Je contemple cet homme à qui j’ai si souvent dit non. Cet homme qui, armé de son amour, démonte pierre par pierre les murs derrière lesquels je me suis barricadée. Et je pose délicatement ma joue contre son torse afin d’entendre ce cœur qui bat pour moi, qui se bat pour moi. Oliver glisse une main sur ma nuque tandis que ses bras m’étreignent pour m’offrir un refuge. Je referme les miens dans son dos. Ses doigts caressent mes cheveux, et je redresse mon visage, effleurant sa joue de ma bouche. Il se penche vers moi, nos lèvres se touchent et se reconnaissent.

Nous nous embrassons avec l’intensité d’un dernier baiser. La folie d’un premier. Le souvenir de tous ceux qu’il y a eus entre les deux. Ce contact fait céder mes dernières résistances. Alors que nos langues se caressent avec passion, mes larmes coulent, mouillant nos joues collées l’une à l’autre.

Nous demeurons enlacés plusieurs minutes, plusieurs longues minutes, dans un silence où dansent les mots qui ont été prononcés et ceux qui ont été tus, sans doute encore plus bruyants.

Une serveuse ouvre soudain la porte et se fige sur le seuil en nous découvrant. Elle s’excuse, sourit et nous explique qu’elle vient chercher des sièges. Nous nous dépêchons de quitter la pièce.

– Ah ! te voilà ! s’écrie ma sœur en me voyant revenir dans le grand salon. Ne t’éclipse plus comme ça, j’ai besoin que tu restes à mes côtés ! Maman est complètement hystérique !

– Accorde-moi deux minutes, lui demandé-je sans lâcher Oliver des yeux.

Elle s’éloigne en pestant.

– Tu ne veux pas qu’on parte ? me propose Oli. Tout de suite. Laisse-moi t’emmener loin d’ici, autorise-moi à te préserver de tout ça.

Il attend de moi une décision. Comme si souvent avant ce soir. Je me mords la lèvre.

– Il faut que je reste.

Sans émettre aucune objection, il hoche la tête en boutonnant sa veste. De loin, Inès le fusille du regard tout en discutant avec un couple d’amis à elle.

Nous nous dirigeons à pas lents vers la sortie. Dehors, la température de ce début d’été est douce, invitant à se perdre dans la nuit. Oliver parle au voiturier, puis revient vers moi.

– Et si tu restais, toi aussi ? suggéré-je sans réfléchir.

C’est le mieux dont je sois capable pour le moment. Parce que me jeter dans les bras d’Oliver maintenant serait inutile tant que mes problèmes sont toujours là : il s’agirait d’un soulagement éphémère, c’est tout. Et je veux plus. Oliver m’a appris ça.

Son regard me transperce, et voilà que son sourire renaît. Unique et réconfortant. Il exprime tout ce qui me touche chez lui : sa générosité, son empathie et sa putain de gentillesse.

– Je suis dorénavant persona non grata ici, je ne veux pas créer un esclandre, avoue-t-il. Et puis, passé minuit, ma Ferrari redevient un scooter, je ne voudrais pas que tu sois témoin de ça.

Mon cœur bat la chamade. Le voiturier arrive avec le deux-roues.

– Ah ! il doit être minuit une, s’amuse Oliver.

Je sens toutefois poindre autre chose sous son apparente légèreté.

– C’est qui le fugitif, maintenant ? chuchoté-je, le front plaqué contre son épaule.

Avant d’enfiler son casque, il se penche vers moi et me relève le menton. Je m’accroche désespérément à la manche de sa veste.

– Je t’aime, Ava, murmure-t-il en plongeant ses yeux rieurs dans les miens. Rien ne pourra changer ça. Souviens-toi qu’il n’y a que ces mots-là qui comptent.

À contrecœur, je lâche le smoking d’Oliver quand il monte sur le scooter. Je le regarde s’éloigner. Ses dernières paroles flottent encore dans l’air. Trois mots si simples, si courants, dérisoires pour ceux qui y sont habitués, et pourtant d’une telle puissance. Des mots qui rendent invincible.

***

Quand je réintègre le grand salon, mes pensées se bousculent. Je ne remarque même pas que les convives sont passés à table ; ce n’est que lorsque Paul m’appelle depuis sa chaise, Johan endormi dans ses bras, que je me reconnecte avec la réalité.

– Ava ! Claire et ta mère sont à côté en train de discuter. Si tu pouvais y aller…

Le ton de sa voix ne laisse aucune place au doute : il est énervé. Lui et moi ne sommes pas très proches, mais je sais que mon beau-frère n’est pas du genre à s’emporter pour rien. Inès doit être sur des charbons ardents à cause de moi…

En temps normal, jamais je n’interviendrais dans un échange entre ma mère et ma sœur, tout simplement parce que je n’aurais aucun rôle à y jouer. Je suis extérieure à leur relation : Claire et moi n’avons jamais été traitées de la même manière par Inès.

Mais rien n’est normal en ce moment. Alors, je pousse la porte du petit salon.

Ma mère s’adresse à ma sœur, l’index dressé, comme si elle lui faisait la leçon. Elle s’interrompt en me voyant.

– Il ne manquait plus que toi ! Si j’avais su que ça se passerait de la sorte, je ne vous aurais pas invitées, c’est certain.

Claire lève les yeux au ciel en caressant les cheveux de Lisa, qui est blottie contre ses jambes, le pouce à la bouche.

– N’en fais pas tout un drame, déclare mon aînée, diplomate. Je pense juste que je suis apte à choisir ce que doit manger ma fille.

Inès soupire avec emphase, drapée dans son rôle de diététicienne amatrice.

– Je n’ai pas le temps de polémiquer avec toi, de toute façon. Mais crois-en mon expérience, ton père a fait preuve du même relâchement avec Ava…

Sans crier gare, quelque chose se brise en moi. Bruyamment. Irrémédiablement. Mon cœur, pétrifié par une vie entière de critiques, vient de fissurer le carcan dans lequel il était enfermé. Peut-être est-ce la vision de ma douce Lisa apeurée ou la confiance que Claire m’accorde, la disparition de Paola ou l’amour d’Oliver… Quoi qu’il en soit, je ne peux plus me taire.

– Si tu continues à nourrir cette enfant de la sorte, poursuit Inès, son physique, déjà ingrat, va se…

– La ferme, dis-je posément.

Ma sœur m’observe, et ce qu’elle lit dans mon regard, allié au ton que j’ai employé, l’incite à boucher les oreilles de la petite.

– Ferme-la, Inès, répété-je tout aussi calmement. Ça suffit ! Laisse Lisa tranquille, je t’interdis de cracher ton venin plus longtemps sur elle. Tu n’as que faire de sa santé ou de son bonheur, tout ce qui compte pour toi, c’est qu’elle ressemble à la parfaite poupée que tu désires. Une marionnette que tu pourrais façonner à ton image, et jeter si elle ne convient pas. Tu es un poison, Inès ; insidieuse, perfide, malsaine, tu infectes tout ce que tu touches. Je ne permettrai pas que tu abîmes une autre petite fille.

Ma mère conserve le menton haut, mais sa mâchoire tressaute. Et elle se tait, car elle devine que ses mots ne peuvent plus m’atteindre.

– On y va, Claire ? Tu viens, princesse ?

Quand je prends Lisa dans mes bras, ma sœur me fixe avec un émerveillement que je n’ai pas vu briller dans ses yeux depuis bien longtemps. Elle se tourne vers notre mère et déclare :

– Nous partons avec Ava. Je pense que c’est mieux pour le moment. On se voit plus tard.

Inès détourne la tête dans une dernière tentative pour sauver la face. Elle peut bien faire ce qu’elle veut dorénavant, ça m’est complètement égal.

***

Je suis de retour chez moi. J’ai besoin de sentir les odeurs de la nuit, alors j’ouvre les fenêtres du salon en grand. Puis celle de la cuisine, celle de ma chambre, la lucarne de la salle de bain. Il faut que l’air circule.

Tout mon être vibre d’une énergie inédite.

Quand j’ai raccompagné ma sœur et sa famille jusque chez ma mère, j’étais pourtant vidée de toute force. Je n’avais qu’une envie, dormir. Et puis, au fur et à mesure que je me rapprochais de mon appartement, j’ai ressenti des élans de vie, semblables à des décharges électriques, se propager en moi. Comme si j’avais fait de la place à l’intérieur et qu’une vitalité nouvelle pouvait s’y épanouir.

Ce soir, j’ai agi. Pour la première fois en dix ans, je ne me suis pas laissé guider par la peur.

Je saisis les enveloppes bleues et les dépose sur ma coiffeuse avec douceur, puis je retire ma robe et la suspends à un cintre sur la porte de l’armoire. Au pied de mon lit, les cartons que m’a rendus ma mère sont toujours là. Je ne les ai pas jetés, contrairement à ce que j’avais prévu. Je n’en ai pas eu le courage. Ou peut-être que les garder était un acte courageux, au contraire ; peut-être que je pressentais que le jour où je pourrais me confronter à leur contenu était proche.

La vie est curieuse. On stagne pendant des années, n’imaginant pas une seconde pouvoir évoluer, et en quelques mois, des événements, des gens viennent tout bousculer, tout révolutionner. Pour le pire, parfois.

Ou pour le meilleur.

On doit alors choisir ce que l’on va faire, car malgré tout ce qui nous arrive, malgré la bienveillance dont peuvent faire preuve les personnes qui nous entourent, rien ne change si on ne le décide pas.

Je m’enveloppe d’un plaid, m’assois sur la moquette et ouvre le premier carton. Le bric-à-brac de récompenses sportives et de peluches que je découvre m’arrache un sourire. Des souvenirs remontent à la surface. Je continue à fouiller, exhumant des livres et quelques vêtements trop grands.

Et puis je tombe sur mon journal. J’inspire profondément.

Ce n’est qu’un objet, Ava.

Il n’a sur moi que le pouvoir que je lui donne.

Je prends le carnet violet entre mes mains ; il ne pèse rien et, pourtant, il a tant représenté pour moi à la période où je l’ai rédigé… J’ai commencé à l’écrire à mon entrée au collège, un an après la mort de papa ; vers la fin du lycée, mes entrées se sont espacées ; j’ai dû l’abandonner peu après le bac, je ne sais plus exactement quand.

Je porte le journal à mon visage. Il sent les pétales de roses séchés que je conservais dedans. Ma main caresse la couverture, décorée d’une juxtaposition de photos des garçons qui m’ont fait fantasmer au fil du temps. J’étais si romantique !

Cher journal,

Moi, c’est Ava, Vava pour les intimes (ou les personnes incapables de prononcer mon prénom correctement, comme moi quand j’étais petite), j’ai 11 ans.

Claire (ma grande sœur, 13 ans, la plus belle fille que je connaisse, mais chuuut, ne lui répète pas) vient de me faire cadeau de toi, et je suis super contente parce que j’en rêvais ! (Mais je lui dis pas, sinon elle va s’y croire et déjà elle n’arrête pas !) Elle m’a dit que c’était pour marquer un nouveau départ. Je sens qu’on va bien s’entendre tous les deux.

Ce « nouveau départ », c’était mon entrée en sixième, mais aussi la vie sans mon père. Sa disparition suite à sa crise cardiaque avait été si soudaine et violente que cela avait complètement chamboulé ma vie. Ma complicité avec Claire en avait été renforcée, mais je me sentais malgré tout très seule parfois. Inès avait affirmé que le collège était l’occasion pour moi de prouver que j’étais grande dorénavant. Sous-entendu : elle souhaitait que je cesse de me comporter comme une petite fille et que j’endure la perte de papa avec courage.

Je feuillette les pages, m’arrêtant sur des paragraphes au hasard. Je n’étais pas très assidue, il se passait parfois des semaines entre deux messages.

18 décembre

S., F. et M. se sont moquées de moi. Elles sont jalouses ! Parce que j’ai des formes et pas elles. Elles sont plates comme des limandes, alors que moi j’ai déjà des seins (et des fesses, ah, ah !).

8 mars

Parfois, je veux être comme maman. (Si elle voyait que je l’appelle comme ça, ça barderait, grrr !) Et le jour d’après, je change d’avis, parce qu’elle est toujours en colère. Je crois qu’elle ne mange pas assez ! Moi, quand je sens que je ne vais pas bien, un chocolat chaud et ça repart ! Avec papa, on trempait même des biscuits dedans. Il me manque…

12 juin

Hier, Sophie m’a dit que j’étais géniale, qu’on pouvait toujours compter sur moi et que je suis de bon conseil. Faut dire que j’ai une grande sœur, ça aide à comprendre certaines choses avant mes copines qui n’ont que des frères.

Je ne garde que de vagues images des fameuses copines que j’évoque. Entre les pages du carnet violet sont pourtant collés quelques clichés pris à des anniversaires. On y voit des filles qui se tiennent bras dessus bras dessous, des visages hilares. De la joie, de l’amitié, comme une chanson dont il ne reste que la mélodie, les paroles m’ayant échappé depuis longtemps.

14 septembre

Manon a pleuré aujourd’hui au self. À cause de ses boutons d’acné. Je la trouve pourtant jolie avec ses longs cheveux roux qui flamboient au soleil. Elle m’a fait de la peine.

Moi aussi, j’ai pleuré de retour à la maison. Quand personne ne pouvait me voir.

22 décembre

Claire et Inès ont fait les magasins au rayon enfant tellement leurs fringues taillent petit. Pendant ce temps, j’ai traîné à la boutique de musique. J’ai eu un fou rire avec la vendeuse quand elle m’a fait une démo de tuba et que j’ai imité une majorette.

4 avril

J’ai trouvé une solution ! Vava, la réconciliatrice des cœurs brisés, à la rescousse ! Je suis certaine qu’avec mon plan, ils vont se remettre ensemble, ils sont trop chous tous les deux !

Hormis les messages réguliers sur mon père qui me manquait, les pages rédigées pendant mes deux premières années de collège évoquent des moments plutôt joyeux. Je parle très peu de ma mère, ce qui me surprend. Les rares fois où je la mentionne, j’ai l’air d’avoir pitié d’elle. Je crois que je commençais déjà à garder ses brimades pour moi, de peur que Claire, qui lisait mon journal en cachette, ne les découvre. Je crois que je ne voulais pas qu’elle ait une mauvaise image d’Inès.

13 février

Il ne veut pas sortir avec moi, parce que, je cite : « Il ne veut pas gâcher notre amitié. » Je ne savais même pas qu’on était amis ! Il avait surtout la flemme de m’offrir un cadeau pour la Saint-Valentin, ce crétin ! S. m’a dit que c’était parce que j’étais pas assez belle pour être avec un garçon comme lui… M’en fiche, le dernier film de Zac Efron m’attend sagement, et Claire va le regarder avec moi. Je suis trop contente !

4 mars

Une de plus ! J’ai trouvé un copain pour Manon, à défaut d’en trouver un pour moi. Tu sais que je t’avais dit qu’elle se lamentait sans cesse parce qu’elle se sentait isolée. (Faut dire qu’elle a des goûts particuliers ! Des histoires de culture otaku… Non, c’est pas un gros mot.) Bref, après m’être renseignée au bahut, j’ai dégoté un autre adepte de trucs japonais : Quentin. Il est en troisième, en plus ! J’ai mis en scène une rencontre « fortuite », et bam ! C’est qui, la meilleure ?

J’éclate de rire, mais je pleure aussi. Mes joues sont trempées de larmes. Qui est cette gamine enjouée ? Où est-elle donc passée ? J’ai l’impression de la découvrir pour la première fois. Je lis cette prose avec la troublante sensation de ne pas en être l’autrice.

Jusqu’au brevet, le ton des messages est le même ; exubérant et gai. Insouciant. Malgré quelques revers amoureux, des peines de cœur qui ne duraient que le temps que je les écrive dans ce carnet, et l’absence de papa, je ne m’en sortais pas si mal.

La vérité me frappe soudain. Adolescente, j’étais sûre de moi. Naïve, sans doute, mais bien plus heureuse que maintenant. J’assumais mes rondeurs. Je n’étais pas encore rongée par le doute.

Je m’essuie les yeux, puis resserre le plaid autour de moi. Le vent qui s’engouffre par la fenêtre s’est rafraîchi. Mon estomac se noue quand je tourne la page suivante. Des frissons, qui ne sont pas dus au froid, me parcourent le corps.

Si j’ai oublié la majeure partie de mes années collège, je me souviens parfaitement de mon entrée au lycée. Et de ce qui est arrivé ensuite.

J’ouvre un petit mot plié en deux.

Bonne rentrée, ma Vava ! Ça y est, on se retrouve à nouveau dans la même école. On va s’éclater ! Compte sur moi pour te présenter des mecs super mignons !

Ta grande sœur qui t’aime

Elle a respecté sa parole. Sans la honte qu’éprouvaient certains des ados de son âge envers leur fratrie, elle m’a introduite dans son cercle personnel : ses deux meilleures copines, Rose et Sybille, et plusieurs garçons qui gravitaient autour d’elles comme les satellites d’une planète, incapables de s’éloigner de ces trois filles séduisantes.

Parmi eux se trouvait Lucas. Dès que je l’ai vu, Zac Efron avait chuté aux oubliettes. Lucas était réel, avec ses immenses yeux bleus rêveurs et ses adorables fossettes. Grand, un peu maigre, il passait son temps à rire.

Il a été immédiatement gentil avec moi. Ça ne le dérangeait pas de rester en ma compagnie quand il séchait les cours et que j’avais permanence. Il n’était pas très bavard, mais nous partagions les mêmes goûts musicaux, et cela a suffi à nous rapprocher. Il s’en moquait que je sois plus jeune, moins mignonne ou moins populaire que les autres filles du groupe. Nous nous asseyions dans l’herbe, et il fumait en me regardant réviser. J’adorais ces moments.

La totalité de mon année de seconde est soigneusement consignée dans mon journal. Tous les jours, j’avais un événement en rapport avec Lucas à rapporter ; parfois une vraie conversation, le plus souvent un détail insignifiant du genre « je l’ai vu se prendre un Coca à la machine à boissons ! ». J’ai noirci des feuilles entières de faits anodins qui ne revêtaient d’importance que pour moi : « il m’a donné une pâquerette ! », « il a dit que mes chaussures étaient fun ! »

Tandis qu’il flirtait gentiment avec moi et sortait avec d’autres filles, j’étais folle amoureuse de lui. Il me paraissait évident que, tôt ou tard, il allait ouvrir les yeux sur ses véritables sentiments. Aucun des garçons que j’avais connus jusqu’alors ne m’avait fait autant d’effet. Lucas était mon premier amour. Le grand, l’unique, l’inoubliable.

Vers la fin de l’année, je l’ai aidé à travailler pour le bac ; nous passions tellement de temps ensemble que ses camarades se sont mis à le chambrer. Il ne s’en souciait pas. Je n’aurais pu être plus heureuse. Moi, la petite seconde, avec l’un des terminales les plus cool de l’école !

Il l’a eu !!!!! Les résultats sont tombés aujourd’hui ! Claire aussi, évidemment, avec mention en plus ! Pas Lucas, il a eu tout juste 10, mais c’est bon quand même. C’est tout ce qui compte. Je suis tellement contente pour lui… et je crois pouvoir affirmer que c’est un peu grâce à moi.

Il a téléphoné tout à l’heure : IL A UNE SURPRISE POUR MOI !!!!!

Je ne tiens plus en place ! Je pense qu’il va me demander de l’accompagner à la soirée des terminales. Je ne vois que ça ! Il a dit que ça me ferait très, très, très plaisir. Qu’est-ce qui pourrait me rendre plus heureuse que ça ? J’en ai parlé à Claire ; elle m’a dit que de toute façon elle m’y invitait, si je voulais venir. Mais y aller avec Lucas… ce serait… je n’ai même pas de mot pour ça !

En une fraction de seconde, les dizaines de mois, les centaines de jours qui me séparent de cet instant sont abolis. Mon espoir dévorant ressurgit et me transperce le cœur. J’ai l’impression de retrouver chacune des émotions que j’ai ressenties à l’époque.

Je n’ai pas eu de nouvelles de Lucas le lendemain, ni le surlendemain des résultats. Et puis, à quelques jours de la soirée, il a appelé…

J’étais en train de me brosser les dents quand ma sœur a ouvert la porte. Elle était au téléphone et a articulé « c’est Lucas » silencieusement. J’ai écarquillé les yeux, craché mon dentifrice dans le lavabo et je me suis essuyé la bouche avec le peignoir de ma mère. J’attendais de ses nouvelles avec tellement d’impatience… J’ai fait signe à ma sœur de mettre l’appel sur haut-parleur, ce qu’elle a fait.

– Tu veux sans doute parler à Ava ? a-t-elle dit en me souriant.

– Pourquoi ?

– Ben, tu sais, pour la fête du bahut.

– Quoi ? C’est quoi, ces conneries ? Où est-ce que tu es allée chercher ça ?

Je crois qu’à ce moment-là, j’ai voulu que le sol s’ouvre sous mes pieds ou que la maison s’effondre sur moi. N’importe quoi pour ne pas entendre ce qui allait suivre.

– J’ai pas l’intention de me pointer là-bas avec ta petite grosse de sœur. Elle est gentille, hein, c’est pas la question, mais… tu vois, quoi.

On dit qu’un cœur se brise, qu’il se casse en morceaux, mais c’est faux. Si c’était le cas, on n’éprouverait plus rien. Il n’y aurait qu’un trou béant dans notre poitrine. Moi, j’ai eu l’impression qu’on essayait de me l’arracher, qu’on tirait, tirait et qu’il revenait à sa place systématiquement pour continuer à me torturer.

Je me souviens que les traits de Claire se sont déformés sous l’effet de la colère.

– Qu’est-ce que tu peux être con, je te jure ! Tu ne lui arrives même pas à la cheville, pauvre débile ! Quand je pense au temps qu’elle a perdu avec toi ! Tu as raté ta chance, et si tu essayes de l’appeler, je viendrai te crever les yeux, compris ?

Je n’ai jamais su ce qu’était la surprise qu’il me réservait. Ma sœur m’a interdit de le recontacter. J’ai pleuré deux jours sans discontinuer, jusqu’au moment où Claire m’a annoncé qu’elle renonçait à la fête. Ça m’a secouée. Il était hors de question qu’elle se prive de ses derniers instants de lycéenne pour moi. Alors, j’ai pris sur moi et je lui ai affirmé que j’allais mieux. Que je ne comptais pas me laisser abattre. Et dans un sens, je le pensais. J’étais décidée à aller à la soirée tout de même, et à affronter le regard de Lucas.

J’ai eu une idée aujourd’hui. Elle est brillante. Ou navrante. Je ne sais pas. À toi de juger.

La fête a lieu dans trois jours, et je vais m’y rendre. Mais je ne veux pas faire pitié. Je ne veux pas être la petite grosse qui suit sa magnifique grande sœur. Je ne veux pas faire ce plaisir à Lucas. Il faut que j’y aille avec quelqu’un. Claire m’a affirmé que c’était possible. Le problème, c’est que je ne connais aucun garçon qui soit d’accord pour m’accompagner.

Alors, j’en ai embauché un. Minable ? Ou malin ?

Il s’appelle Greg, il a 18 ans et il est très beau. Je passe tous les jours devant le chantier sur lequel il travaille. Il a paru surpris, mais devant la somme que je lui ai proposée, il n’a pas hésité longtemps. Je vais pavoiser à son bras, samedi.

Et après, je pourrai m’effondrer.

Après la fête, j’ai effectivement craqué. Je ne sortais plus de ma chambre, je mangeais à peine. J’ai commencé à me regarder dans le miroir, à m’interroger sur l’image que je renvoyais. Je ne voulais plus jamais subir la souffrance que le rejet de Lucas m’avait infligée.

Au milieu du mois de juillet, Inès m’a surprise en train de pleurer sur mon lit. Alors je lui ai tout raconté, trop heureuse qu’elle s’intéresse sincèrement à mes problèmes. Elle m’a écoutée sans m’interrompre, et j’ai attendu son verdict. Son avis de parent, à qui j’accordais toute ma confiance d’enfant. Je me sentais perdue et j’avais besoin d’être guidée.

– Eh bien, je ne suis pas surprise, Ava. Regarde-toi ! Tu traverses la vie avec l’insouciance de la jeunesse et ta gentillesse en bandoulière. Mais la vie est dure, et tu viens de l’apprendre à tes dépens. Avec ton physique, tu peux être sûre que ce genre de situation se reproduira et te détruira. Il te faut une carapace solide ! Endurcis-toi !

Endurcis-toi.

C’est exactement ce que j’ai fait.

Je me suis mise à écouter ma mère. Elle m’a convaincue que si j’avais changé avant, Lucas ne m’aurait pas rejetée. Je me suis mise à appliquer ses préceptes à la lettre. Petit à petit, j’ai gommé tout ce qui à mes yeux caractérisait Vava pour ressembler à Inès ; après tout, elle obtenait toujours ce qu’elle voulait. Aucune raison que je n’y parvienne pas aussi. Ma sœur n’a pas compris ma nouvelle attitude, et je me suis éloignée d’elle, me persuadant qu’elle avait sa part de responsabilité dans ce qui s’était passé au lycée.

Ma vie est devenue une liste d’objectifs à atteindre. Devenir plus mince, plus musclée, plus professionnelle, plus sérieuse, plus, plus, plus… Et en chemin, je me suis perdue.

Je referme le journal, les ultimes pages n’étant qu’un compte rendu des exercices que je pratiquais et des grammes dont je me débarrassais au moment où je suis entrée à l’école de commerce.

Voilà.

J’envie cette fille épanouie que j’étais plus jeune. J’envie celle que j’étais avant, quand j’étais bien dans ma peau. Pourtant, je sais qu’elle se trouve encore en moi, enfouie, plus très loin.

Alors que je cherche le lien entre nous, le visage d’Oliver m’apparaît. Il m’a percée à jour dès notre rencontre. Ses paroles, la première fois qu’il m’a émue aux larmes, me reviennent en mémoire. Il m’a dit que ma démarche chez VertiG était généreuse, qu’il y a une certaine forme de poésie dans ce que je fais.

La connexion entre l’ancienne et la nouvelle Ava, c’est l’agence. Là-bas, je suis restée l’adolescente qui voulait aider les autres, et ces dernières semaines m’ont prouvé qu’elle ne demandait qu’à refaire surface. Au fond, je n’ai jamais cessé d’être elle.

VertiG est l’endroit où je m’affranchissais du carcan dans lequel je m’étais enfermée. Mon lieu de liberté, là où j’ai préservé mon essence. Là où j’ai pu laisser mon cœur vibrer pour les autres et rester en vie. Même s’il ne palpitait pas pour moi.

Peut-être que je ne suis pas une cause désespérée, en fin de compte.

Oliver m’a tendu un miroir et m’a dit : « Regarde-toi. Est-ce que tu aimes ce que tu vois ? Est-ce que c’est vraiment toi ? »

Et la réponse est non.

Alors, comment découvrir celle que je suis aujourd’hui ? Le seul moyen de le savoir est d’avancer ; je n’ai pas besoin de faire marche arrière pour me retrouver. Il me faut continuer et découvrir où mène la voie sur laquelle je me suis engagée ; mais pour ça, je ne dois plus avoir peur.

Et m’affronter.

Je me lève et dépose le carnet sur la coiffeuse, à côté de la dernière lettre d’Oliver.

Courageuse.

Ma respiration s’accélère ; je tente de la calmer en expirant doucement par la bouche. Je me retourne vers la psyché installée dans le coin de la pièce. Quelques pas, et je lui fais face.

Je passe mon temps à sculpter mon corps, à le façonner, le modeler pour qu’il soit parfait. Mesurant, millimétrant, calculant. Mon anatomie est devenue une somme de chiffres. Pourtant, je ne m’attarde jamais sur mon reflet, de peur que mes défauts soient révélés et que je ne puisse pas le supporter.

D’un geste hésitant, j’ôte le plaid duveteux de mes épaules et le lance sur le lit.

Va jusqu’au bout, Ava.

Je dégrafe mon soutien-gorge bustier noir, qui tombe sur la moquette, puis glisse mes pouces sous l’élastique de ma culotte pour la retirer.

Je suis entièrement nue, vulnérable, mais je ne détourne pas le regard, même s’il m’en coûte.

Je m’approche un peu plus de la surface qui réfléchit mon image et commence à me détailler de la tête aux pieds. Derrière la finesse et les formes harmonieuses, mes tares me sautent aux yeux, mais je persiste à les scruter. Les fixant à m’en brûler la rétine.

Mes mollets trop ronds. La longue cicatrice qui court le long de ma cuisse, séquelle d’une chute à vélo. Cette légère rondeur au niveau du ventre que mes centaines d’abdominaux hebdomadaires ne réussissent pas à gommer. Mes seins trop petits. Mes épaules étroites.

Une rafale fait danser des mèches de cheveux sur ma peau. Tous mes défauts sont étalés devant moi, et je suis debout.

Je suis parfaite, et aussi tellement imparfaite. Ce n’est pas grave.

Je suis Mint, tout autant que Vava.

Pour la première fois depuis longtemps, je me vois vraiment, l’âme et le corps mis à nu.

Je souris timidement à mon reflet.

Peut-être que je vais pouvoir commencer à m’aimer.

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