Vertig (French Edition)
10 - Oliver
10
Oliver
En ce lundi ensoleillé, j’enfourche le scooter qu’Ushi m’a prêté et je me dirige vers le nord de la ville pour honorer le rendez-vous que m’a fixé mon parrain. Lui et Samia, sa femme, se sont installés dans un pavillon avec jardin une fois à la retraite. Yves a été jardinier pour la municipalité pendant quarante ans sans même posséder son propre terrain ; il se contentait de louer un lopin de terre dans un jardin partagé. Ses deux filles, de pures citadines, ne se sont jamais intéressées à son métier, aussi m’a-t-il tout appris à moi, le gamin rêveur qui traînait toujours dans ses pattes. Je me demande souvent ces derniers temps pourquoi je n’ai pas suivi ses traces. Dans ma vie, j’ai connu peu de satisfaction aussi intense que de voir germer une graine que l’on a plantée, que l’on s’est évertué à préserver du froid, des parasites, que l’on a arrosée jour après jour. On ressent une incroyable plénitude face à la fragile pousse qui émerge du sol. On peut se dire : j’ai contribué à ça. C’est tangible.
Yves est celui qui m’a donné le goût de la randonnée. Nous partions pendant des journées entières en exploration de la campagne environnante ; j’y ai appris le nom des fleurs sauvages et les bienfaits des plantes médicinales. Aucune balade ne ressemblait à une autre. J’aurais pu survivre dans la nature si mon parrain m’avait perdu dans les bois, ce qui devait parfois le démanger tant je donnais l’impression de ne rien écouter, pourchassant les papillons ou escaladant les arbres pour y cueillir des fruits.
Je me gare devant le pavillon, pile à l’heure. Yves m’ouvre dès que je frappe et me donne une accolade chaleureuse. Je souris face à son visage rond buriné par le soleil. Derrière lui, Samia, une femme replète et avenante, me fait signe d’entrer. Je l’embrasse.
– Je vais te montrer mes dernières plantations, annonce mon parrain sans préambule. Viens, on parlera dans le jardin.
Samia me fourre d’office un cookie dans la main.
– Il y en a plein d’autres, si tu veux, m’apprend-elle avec un clin d’œil.
Dehors, Yves est dans son élément ; il y a toujours été plus bavard. Il m’offre la visite guidée de son royaume, et je remarque avec plaisir que je reconnais chaque plante. Je n’ai rien oublié de son enseignement. Tout est ancré dans mon esprit. Mémoriser les noms, savoir quels soins apporter, en quelle saison… cela ne m’a jamais demandé d’effort.
Comme mon parrain traîne avant d’entrer dans le vif du sujet, je me lance.
– J’ignore de quoi tu veux me parler, mais si tu voulais encore me rappeler quel homme se cachait derrière… l’alcoolique qui m’a servi de père, sache que pour le moment, je digère sa disparition.
Après la crémation, Yves m’a conté des histoires mettant en scène mon paternel sous son plus beau jour, des anecdotes relatant la vie d’un homme qui savait être drôle. Je comprends mon parrain : le défunt a longtemps été son meilleur ami, et il tente de redorer l’image que j’ai de lui. Peut-être ferais-je de même pour Ushi s’il choisissait les mauvais chemins. Moi aussi, je m’adresserais à ses gamins pour qu’ils se souviennent que leur géniteur avait de bons côtés…
Je comprends Yves et je ne lui en veux pas. C’est honorable de sa part. D’autant que la seule figure paternelle que j’ai eue tout au long de ma vie, c’est lui. Un homme droit dans ses bottes, attentionné envers ses enfants et aimant avec sa femme. Ma mère ne s’étant jamais remise en couple, il est ma référence masculine.
Yves et mon père avaient partagé une amitié de plus de vingt ans avant que ma mère n’entre dans l’équation. Même lorsqu’elle a fini par divorcer, mon parrain est resté proche de nous, comme pour compenser l’absence de son ami. Je lui voue un profond respect.
– Je comprends, fait-il en se grattant la barbe. Le temps viendra où je te raconterai ce que je sais de lui, ce qu’il a été avant que la bouteille ne prenne possession de sa vie… plus tard. Les questions arriveront naturellement.
Je hoche la tête en attendant de voir où il veut en venir. Il a toujours été inutile de brusquer Yves. Il ne parle que lorsque c’est le moment.
– Regarde-moi cette coronille, comme elle est belle ! reprend-il. J’aimerais que tu prennes ce que ton père t’a légué.
Et voilà, sans préambule, il a balancé ce qu’il avait sur le cœur. Il me faut quelques secondes pour assimiler ce que ses paroles sous-entendent et pour me rendre compte que je ne me suis pas interrogé sur ce que mon géniteur possédait. Pas un seul instant je ne me suis imaginé qu’il puisse nous laisser quoi que ce soit. Cela impliquait qu’il ait pensé à ma sœur et moi assez longtemps pour nous coucher sur son testament.
– Avant que tu ne refuses, je t’annonce que tu hérites d’une maison. Pour Léa, c’est de l’argent, qu’elle a déjà accepté pour les études des gamins. Le notaire va te contacter. Ne te mets pas la rate au court-bouillon. Dis-toi que c’est un cadeau qui tombe à point nommé. Je me trompe ?
Les yeux bleu délavé de mon parrain s’arriment à moi et me sondent. Je n’ai jamais réussi à cacher quoi que ce soit à son regard inquisiteur. Pour m’éviter de répondre, il désherbe un massif de fleurs. Le fait qu’il ait évoqué à demi-mot mon départ me met mal à l’aise.
Des rossignols chantent au-dessus de nos têtes en sautillant dans les branches d’un prunier. Je lâche alors la question qui me taraude depuis qu’Ava m’a interrogé sur l’opinion que mes proches ont de moi.
– Tu m’en veux d’être parti ?
Yves se redresse d’un coup, faisant fuir les oiseaux.
– N’importe quoi ! Qu’est-ce que tu peux raconter comme conneries parfois ! J’vais te dire un truc qui va peut-être te choquer, mais c’est te voir stagner qui me rendait dingue.
– Ah bon ? Tu ne m’en as jamais parlé, bafouillé-je, éberlué.
Il balaye ma remarque d’un geste évasif.
– Faut faire ses propres erreurs pour en tirer de véritables leçons. Si je t’avais demandé ce que tu fabriquais assis dans ton joli bureau, sapé de tes fringues dispendieuses, tu aurais pas compris.
Il a raison. Je le sais, et il sait que je le sais. Je me serais obstiné, persuadé d’avoir fait le bon choix pour m’assumer. Ne plus être une charge pour ma mère. Avec mon salaire, je pouvais même l’aider. Et puis je m’étais habitué à ce train de vie, l’argent avait endormi quelque temps mes vraies envies.
Je coupe une poignée de tulipes fanées, que je jette dans l’herbe.
– J’ai eu peur que tout le monde me reproche…
– C’est ton problème, Oli. Arrête de penser aux autres. Je crois que c’est la première fois que tu te montres un peu égoïste, tu n’as rien à te faire pardonner ! Tu es un bon gars. Margot est fière de toi, si c’est ce qui t’effraie. Alors, fais disparaître tes scrupules et continue sur ta lancée !
– Tu crois ? Que ma mère est fière de moi, je veux dire ? J’ai essayé de l’appeler hier, mais elle ne m’a pas répondu.
Yves a un rire sans joie.
– C’que tu peux être lent de la comprenette ! Margot se contrefiche de ce que tu fais dans la vie tant que tu es heureux. C’est ce qu’on veut tous, nous, les parents. Bon, qu’est-ce que tu décides pour la maison ?
Ça fait beaucoup à encaisser. Je crois que c’est l’une des plus longues conversations que j’ai jamais tenue avec mon parrain sur un autre sujet que le jardinage.
– Est-ce que tu le revoyais ? demandé-je soudain, sans prononcer le prénom de l’absent.
Yves frotte ses mains noircies de terre.
– De temps à autre… mais il en était toujours au même point. Insatisfait de son boulot, buvant dès le seuil de sa baraque franchi, blâmant les autres de ses échecs. Je voyais pas l’intérêt. Tu sais bien c’que c’est que ma devise, alors assister à sa complainte, très peu pour moi ! Puis, y’a un an, il a arrêté de boire, on s’est un peu revus.
Le chagrin qui creuse les rides de mon parrain me fait de la peine. Pour lui, pas pour mon père qui n’a jamais trouvé le courage de revenir vers nous.
– Samedi, je te montrerai la bicoque, ajoute Yves en changeant une nouvelle fois de sujet, pour que tu décides en connaissance de cause. J’ai dit ce que j’avais à dire, maintenant, la balle est dans ton camp, mais souviens-toi…
– Reste en mouvement, prononçons-nous à l’unisson.
Je soupire.
– Oui, je sais. J’ai compris, Yves. Je crois que j’ai enfin compris. Merci, pour tout.
Il hausse les épaules. Il déteste les effusions.
– Rentrons. Samia va te nourrir jusqu’à ce que tu exploses !
Je lui assure que je vais le rejoindre après avoir passé un coup de fil. En appui sur la clôture à la peinture écaillée, je compose le numéro de VertiG.
C’était ma seconde mission de la journée, après ma discussion avec Yves. Contacter Ava.
Parce que, depuis hier, je ne cesse de penser à elle. J’ai hésité un moment entre accepter le travail et l’inviter à sortir boire un verre, mais mon instinct me crie qu’elle refuserait la proposition. Mon approche devra être plus subtile…
Hier, lorsque j’ai découvert qu’elle était écorchée au bras, elle ne m’a pas laissé l’aider, me repoussant avec véhémence. Elle m’a fait penser à un animal blessé mordant la main qui lui est tendue. J’ai respecté son refus en voyant que la plaie n’était pas profonde.
J’ai constaté que les gens meurtris à l’intérieur n’autorisent personne à s’approcher d’eux, même pour soigner une douleur extérieure. Ils ont une armure et, si quelqu’un parvient à en trouver la faille, ils se sentent perdus.
L’attitude d’Ava ne fait que renforcer mon envie d’en savoir davantage sur elle. La distance qu’elle met entre nous n’est pas strictement professionnelle, et j’ai envie d’en savoir plus. Je ne sais pas si j’ai une quelconque chance d’apprendre à la connaître, mais si c’est le cas, je dois essayer. Rester en mouvement.
– Bonjour, bienvenue chez VertiG, Betty à l’appareil.
– Bonjour, c’est Oliver Astier.
Est-ce un soupir que j’entends ? Et pas de contentement, si j’en crois le ton de l’assistante lorsqu’elle me demande :
– En quoi puis-je vous aider ?
– Mademoiselle Langlois est-elle disponible ?
Bruit de doigts qui tapotent un clavier, froissement de papiers, nouveau soupir.
– Hum.
Betty s’éclaircit la voix.
– Non, décrète-t-elle finalement.
Je suis déçu, mais je déclare avec détermination :
– Je voulais lui annoncer que je prenais le travail.
– Je lui transmettrai le message. Je vais vous envoyer le contrat qu’il faudra me retourner le plus rapidement possible. Avez-vous une adresse mail ?
Je la dicte. Avant que j’aie pu ajouter quoi que ce soit, Betty me remercie, me souhaite la bienvenue à l’agence et raccroche.
J’ai encore la bouche ouverte quand mon parrain m’interpelle depuis le seuil de la maison.
– Ben alors ! Tu viens ?
Je glisse le portable dans la poche arrière de mon pantalon et trottine vers lui.
Yves, j’en ai une bien bonne à te raconter. Tu devineras jamais quel genre de boulot je viens de décrocher !
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