Vertig (French Edition)

Laureline Eliot · Chapitre 24 sur 42

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Vertig (French Edition)

24 - Oliver

24

 

Oliver

 

Je me gare sur un emplacement libre près de l’adresse qu’Ava m’a communiquée. J’ai un peu d’avance.

Pour le dîner de ce soir, j’ai d’abord envisagé un tête-à-tête intime au bateau, là où nous aurions pu discuter au calme, avant de changer mes plans. « Intime » signifie « privé », sans témoin pour empêcher Ava de me manipuler comme une marionnette. Elle n’aurait fait de moi qu’une bouchée !

Même si cette idée a quelque chose de séduisant, Mint ne doit pas prendre les rênes, cette fois-ci. Enfin, pas en début de soirée…

J’ai hésité entre plusieurs restaurants parce que je n’ai aucune idée des goûts de ma boss. Je m’estime déjà heureux qu’elle ne se soit pas désistée. Je ne voulais pas d’une ambiance romantique (Ava me ferait directement bouffer ma serviette de table), mais pas non plus d’une cantine bruyante où on ne pourrait pas s’entendre. Il me fallait un lieu agréable mais sans prétention.

Je tapote le volant de mes doigts. J’appréhende nos retrouvailles. Nous ne nous sommes pas revus depuis samedi, et j’ai peur d’avoir envie de la toucher au premier regard. Sa peau me manque, tout comme son parfum aux senteurs florales, et surtout la sensation, sans doute illusoire, de la comprendre un peu. La tenir dans mes bras m’a comblé une fraction de seconde. Mais je veux plus.

Tout mon espoir réside dans le fait qu’elle m’a rejoint à la péniche de sa propre initiative. C’était plutôt inespéré. Ce soupçon de lâcher-prise m’incite à y croire.

Je me penche et observe le bâtiment devant lequel je viens de me garer. Au premier étage, une petite fenêtre est illuminée derrière des voilages blancs. Est-ce son appartement ? Je l’imagine finir de se préparer en ajustant sa tenue, sélectionner dans sa boîte à bijoux ceux qui se marieront le mieux avec ses vêtements. Peut-être n’a-t-elle toujours pas déterminé de quelle manière elle se coiffera…

J’ai longtemps cohabité avec ma mère et ma sœur, toutes les deux très coquettes. Je sais quel cérémonial accompagne cet instant où elles s’apprêtent à se livrer au regard du monde en général, et de l’homme qui les attend en particulier. Finalement, elles choisissent leur jean porte-bonheur, leurs talons de femme fatale ou leur pull cocooning, parce que ce qui compte, c’est qu’elles se sentent bien.

J’adorais quand Lala sortait (et bon sang, elle en a eu, des rencards). Elle me faisait piocher son rouge à lèvres ou son vernis à ongles. Même si la couleur n’était pas assortie avec le reste, elle l’appliquait tout de même. Elle n’a jamais dérogé à notre tradition. Sauf lors de son premier rendez-vous avec Chang, car elle ne s’est pas maquillée ce soir-là. Je ne l’avais jamais vue aussi sobre.

Un rai de lumière apparaît sous la porte d’entrée de l’immeuble, quelques secondes avant que le battant ne s’ouvre sur Ava, resplendissante. Elle porte une longue robe noire fluide avec une veste en jean par-dessus. Elle est élégante, mais décontractée.

– Belle voiture, remarque-t-elle en s’asseyant dans la décapotable.

– Bonsoir, on me l’a prêtée pour l’occasion.

Paola, avec qui je viens de passer la journée, a insisté pour mettre le véhicule à ma disposition. Malgré sa fatigue et son moral au plus bas (sujet qu’elle a refusé d’aborder), elle a tenu à ce que je lui parle de ma sortie avec Ava. Elle ne la visualisait pas à l’arrière d’un deux-roues et m’a obligé à prendre le cabriolet en me réprimandant pour mon manque de savoir-vivre. J’ai accepté, et pour rester sur les standards d’une première fois, j’ai choisi un restaurant du centre-ville. Je ne souhaitais pas effaroucher ma dulcinée en la trimbalant sur mon scooter pour la conduire dans une pizzeria. Je garde ça pour le second rencard.

Après un court trajet en voiture, nous découvrons un établissement à la décoration classique et à l’accueil chaleureux. Un serveur prénommé Éric nous accompagne à une table au fond de la salle avant de nous proposer à boire.

– Une Pelforth blonde, s’il vous plaît.

– Un Salvatore’s Legacy, commande Ava en me fixant.

Le jeune homme bafouille qu’il ne pense pas avoir ça sur sa carte. Ma patronne hausse les épaules de la plus charmante des façons.

– Ce n’est pas grave, mais il faudra vous faire pardonner, minaude-t-elle.

Éric rougit jusqu’aux oreilles.

– Je vais prendre comme mon ami, ajoute-t-elle.

Le garçon s’éclipse. Ava se délecte de l’avoir déstabilisé, et moi avec, en citant le nom du cocktail que j’ai évoqué lors de mon entretien d’embauche.

Quand je l’aide à ôter sa veste, je constate que je m’étais totalement fourvoyé sur sa tenue. L’arrière de sa robe est échancré jusqu’à la naissance de ses fesses, et c’est avec difficulté que je résiste à l’envie de faire courir mon doigt le long de son dos. Ce dont elle a parfaitement conscience au vu du regard qu’elle me lance par-dessus son épaule. Je tire son siège pour qu’elle s’installe.

– Je ne sors pas avec mes employés, précise-t-elle directement. Je tiens parole, c’est tout.

– Oui, j’ai bien compris. Mais on n’en serait pas là si je ne travaillais pas pour toi, lui rétorqué-je. Tu aurais accepté de me revoir si j’avais décliné le boulot et proposé de boire un verre à la place ?

Elle penche la tête, sa longue chevelure glissant sensuellement sur son épaule.

– Non. Je ne cherche pas de relation sérieuse.

J’encaisse cette révélation sans broncher. Éric revient et nous sert nos boissons, ses yeux effectuant un va-et-vient entre la table et l’affolante chute de reins de mon interlocutrice. Il nous quitte encore plus troublé ; Ava a trouvé le moyen de lui toucher innocemment la main.

– À ce rythme, il ne survivra pas à la soirée, le pauvre, m’amusé-je.

– Je ne vois pas ce que tu veux dire.

Elle lèche sa lèvre supérieure pour en ôter la mousse de sa bière qui s’y est déposée, puis ajoute :

– Alors, Oliver, pourquoi tenais-tu tant à m’emmener dîner ?

Moment déterminant. Autant jouer la carte de la franchise.

– Pour apprendre à connaître la femme derrière la chef d’entreprise. Pour mettre des mots entre nous.

Je m’attends presque à ce qu’elle me vide son verre sur la tête. À la place, elle me dévisage avec une expression que je n’arrive pas à déchiffrer.

– J’ai prévu une liste de questions à te poser, ajouté-je en faisant semblant de fouiller dans mes poches.

Face à son air dubitatif, j’explose de rire.

– C’est une blague, Ava.

– Tu aimes ça, faire de l’humour.

– Oui ! C’est un mode de communication, une façon d’entrer en contact avec les autres…

– Ce qui explique pourquoi je n’en ai pas.

– Je ne suis pas d’accord, tu ne cesses de me faire rire.

Alors même que je prononce cette phrase, je m’aperçois qu’Ava risque de se méprendre sur son sens. J’ouvre le menu et m’applique à en détailler le contenu en attendant sa réaction.

Qui ne tarde pas : son pied vient se poser entre mes jambes.

– Il y a d’autres moyens pour communiquer, me provoque-t-elle d’une voix suave. Et si on passait directement au dessert ?

– Je croyais que tu n’en mangeais pas.

– Justement… susurre-t-elle en exerçant une pression plus importante avec ses orteils.

Le souffle court, je recule sur ma chaise en attrapant son pied d’une main.

– Non merci, je suis affamé. Il paraît que le poisson est fantastique ici !

– Tu m’en diras tant…

Mon attitude l’énerve. Je marche sur un fil qui menace de céder à chacune de mes paroles. Ne pas entrer dans son jeu peut attiser sa curiosité comme l’agacer et lui faire quitter la partie. Mais pour le moment, elle se tient toujours face à moi, son regard rivé au mien. Comme les fauves au zoo qui semblent calmes quand on s’amuse à les fixer ; pourtant, on sait que s’il n’y avait pas de barreaux, ils boufferaient tout cru leurs spectateurs. C’est un peu la même sensation avec Ava ; si nous n’étions pas dans un lieu public…

– Vous avez choisi ? s’enquiert Éric en manquant de s’affaler sur notre table.

Il se rétablit de justesse. Quand il se baisse pour ramasser la chaussure d’Ava dans laquelle il a buté, il constate le petit manège de ma lionne sous la table. Il bafouille, pose l’escarpin sur la nappe blanche, le reprend, avant de finalement le lâcher au sol comme s’il était toxique.

Je commence à vraiment appréhender le moment où il va nous apporter nos assiettes.

– Une dorade, pour moi, lui dis-je.

– Et pour madame ? bredouille-t-il, les yeux sur sa tablette.

– Mademoiselle, rectifie Ava. Mon ami va choisir pour moi.

J’accepte le défi d’un mouvement de tête. Après consultation de la carte, je lui commande une entrecôte à la sauce au persil. Cela semble l’amuser.

Après le départ du serveur, elle lève son index dans ma direction.

– Je te préviens : si ta prochaine phrase est « parle-moi de toi », je quitte cet endroit.

– Et si c’est « passe-moi le pain » ?

Elle soupire en ôtant son pied de mon entrejambe, ce qui me permet de mieux respirer tout à coup.

– Je me demande à propos de quoi nous allons pouvoir converser pendant tout un repas, étant donné que je ne souhaite pas te raconter ma vie et que je sais déjà tout de toi, lâche-t-elle.

– Objection, mademoiselle. Tu ignores comment j’ai terminé en sous-vêtements au sommet d’une grande roue le jour de mes 25 ans.

Ah ! le plaisir incomparable d’être à l’origine de son magnifique sourire !

– En fait, j’avais envie d’en savoir plus sur VertiG, lui avoué-je. Depuis quand l’agence existe-t-elle ? Comment t’est venue l’idée ?

Elle pèse le pour et le contre, s’interrogeant sans doute sur ce qu’elle peut dire sans trop se livrer. Elle appuie son menton sur sa paume tout en traçant des spirales sur la nappe du bout du doigt, puis me raconte :

– Je l’ai créée il y a six ans en sortant d’école de commerce. L’idée me trottait dans la tête depuis un moment, mais je ne l’ai pas vraiment prise au sérieux jusqu’à ma rencontre avec Betty. Elle a été ma première cliente.

Parler de son travail déclenche une succession de changements subtils dans son attitude. Un relâchement des épaules, une lueur de tendresse dans le regard, une indifférence pour ce qui l’entoure… Comme si elle cessait un instant d’être dans la séduction. De sexy, elle devient belle.

– Vraiment ? l’encouragé-je d’un murmure pour ne pas briser la bulle de souvenirs dans laquelle elle est plongée.

– Oui, une connaissance commune nous a présentées l’une à l’autre, et par je ne sais quel miracle, nous nous sommes bien entendues. À cette époque, Betty n’était pas aussi sûre d’elle, elle cherchait à maigrir à tout prix, sans y arriver parce que c’est une incorrigible gourmande.

Quand Éric nous apporte nos plats, Ava ne lui prête aucune attention. Il repart, déconfit, tandis que ma patronne continue son récit :

– Mon assistante pensait que si elle avait quelqu’un à demeure pour l’empêcher de se jeter sur son placard à gâteaux, elle parviendrait à suivre son régime sans difficulté. Elle était prête à payer pour qu’on la soutienne de cette manière. Il se trouve qu’un de mes copains de promo sans emploi souhaitait perdre du poids. J’ai servi d’intermédiaire.

Elle hausse les épaules.

– Cette première mission a été un semi-échec, ils ont chacun pris cinq kilos. Mais ils sont sortis ensemble un moment, et ce type a su restaurer la confiance en elle de Betty. Entre-temps, nous avions inauguré l’agence. Nous n’avons eu qu’à ouvrir nos oreilles pour repérer des femmes désireuses d’un accompagnement. Tout le monde a besoin de quelqu’un, tôt ou tard.

– Ah ! tiens…

Ava se referme aussitôt, retrouvant son attitude hautaine et distante.

– Tu as raison, admet-elle soudain. J’ai une question pour toi. Pourquoi est-ce que tu as quitté ton boulot ?

Je jubile : Ava s’interroge à mon sujet. C’est une petite victoire, mais elle est bien réelle.

– J’en avais fait le tour. Le truc habituel, éludé-je.

Ses iris de jade me scrutent, cherchant à deviner ce que je ne dis pas.

– Et maintenant, tu vas faire quoi ? me demande-t-elle. Tu le sais ?

– Oui, je crois. J’ai quelques idées…

– Tu crois ? répète-t-elle.

Elle veut m’encourager à poursuivre, mais je perçois aussi un reproche derrière ces deux mots.

– C’est tout nouveau d’entreprendre les choses pour moi, alors je tâtonne encore, expliqué-je.

Elle joint ses mains sous son menton avec cet air déterminé et fonceur que je lui connais bien.

– Pourquoi as-tu quitté ton travail sans avoir de plan de rechange ? Qu’est-ce qui a déclenché ton départ ? Qu’est-ce que tu aimes ? Qu’est-ce qui te rend heureux ? me mitraille-t-elle.

Elle s’arrête quand elle constate que je lui souris, attendri par la fougue qu’elle met à me convaincre de passer à l’action.

– Lance-toi ! m’exhorte-t-elle. Détermine tes priorités et fonce, donne-toi les moyens d’obtenir ce que tu désires.

Tout en conservant mes yeux ancrés aux siens, je hoche la tête pour lui faire comprendre qu’il y a certaines choses à propos desquelles je n’ai aucun doute…

Ava s’entendrait très bien avec Yves. Je prends soudain conscience que j’aimerais beaucoup lui rétorquer que je sais où je vais. Je n’ai pas envie qu’elle me prenne pour un minable qui se laisse porter par le vent. Mais comme pour l’instant je n’ai encore rien déterminé quant à mon avenir professionnel, j’attrape mes couverts et m’attaque à mon plat.

– Bon appétit !

Elle s’adosse à sa chaise, les bras croisés.

– Tu ne manges pas ? m’étonné-je.

– Je déteste le persil, lâche-t-elle, satisfaite par avance de me décontenancer avec cette rebuffade.

Je m’y attendais tellement que j’éclate de rire.

– Tant mieux, je n’osais pas te dire que ton entrecôte me donne carrément plus envie que mon poisson !

J’échange nos assiettes et me coupe un énorme morceau de viande.

– Hum ! C’est délicieux ! Savoure ta dorade.

Et je mange. Sans me soucier de sa réaction.

Encore un moment décisif : soit elle continue son caprice, soit elle me cède un peu de terrain.

Du coin de l’œil, je la vois saisir sa fourchette. Je ne crie pas victoire ; il y aura un retour de bâton.

Nous dégustons nos plats en nous souriant comme un véritable couple pourrait le faire. Un couple dans un film d’horreur, où la tension serait extrême et où n’importe quoi pourrait arriver.

Je ne sais pas ce qui se trame dans la jolie tête d’Ava, mais moi, je profite du calme avant la tempête.

Celle-ci se déchaîne quand le serveur vient nous demander si tout s’est bien passé et si nous désirons autre chose.

– Ma foi, Éric, c’était succulent, s’empresse de répondre ma patronne. Mais pour ce qui est de mon dessert, mon ami va s’en charger d’ici quelques minutes.

Le pauvre garçon ressemble à une cocotte-minute sur le point d’exploser. Et je ne me sens pas beaucoup mieux.

– Je note, bien, pas de dessert, bien… bégaie-t-il.

À peine s’est-il éloigné qu’Ava se redresse. Tous les membres de la gent masculine présents dans l’établissement feignent de ne pas l’observer. Sauf moi : j’ai l’avantage de pouvoir la contempler sans aucune retenue.

– Toilettes des dames, maintenant, me chuchote-t-elle à l’oreille, son parfum me tournant la tête comme la pire des drogues.

Putain de bordel de merde.

Au temps pour ma longueur d’avance. Elle vient de reprendre la tête de la course, et je n’ai qu’une envie, sprinter comme un malade pour la rejoindre.

Conscient du regard d’Éric posé sur nous depuis le comptoir où il est en train d’encaisser des clients, je me lève comme un automate. Mon attitude n’aurait pas été différente si Ava avait enroulé une laisse autour de mon cou et tiré.

Je traverse le couloir qui sépare la salle principale des toilettes et me plante devant la porte ornée d’un symbole féminin.

On va se faire virer du restaurant.

Mais je m’en fous.

En l’état actuel des choses, je n’ai qu’une envie : parcourir le corps d’Ava et lui donner ce qu’elle attend. Assouvir le désir qu’elle a allumé en moi avec ces quatre mots soufflés dans mon oreille.

J’entre dans une salle d’eau de taille moyenne comprenant deux vasques qui font face à trois cabines.

Après avoir repoussé la porte dans mon dos, je tâtonne sans trouver de serrure. Merde !

– Je suis dans la deuxième, déclare Ava. Je voulais t’aguicher en accrochant ma culotte à la poignée, mais je n’en porte pas.

Fin de l’hésitation. Mon cerveau se met en mode off et passe les commandes. J’ouvre le battant et découvre ma boss debout, épaule appuyée contre la cloison. L’invitation dans ses iris incandescents est limpide. Je ferme derrière moi et l’embrasse. La douceur de ses lèvres me bouleverse tout en embrasant mes sens.

Le désir nous submerge ; elle déboutonne mon jean pour y glisser sa paume tandis que je retire mon polo. Voulant sentir sa peau contre la mienne, je fais descendre les bretelles de sa robe. Nos corps se plaquent l’un à l’autre quand je la pousse contre la paroi.

Nous nous embrassons encore avec une sauvagerie qui éradique tout : le lieu où nous sommes, l’éventualité d’être pris sur le fait…

Je ne veux qu’elle.

Elle se retourne pour coller son dos à mon torse et frotter ses fesses contre mon sexe. D’une main, je saisis l’un de ses seins pour en pincer le téton. Elle émet un hoquet de surprise. Maladroitement, j’attrape un préservatif dans mon portefeuille, qui tombe au sol.

Quand je relève sa jupe, j’ai un flash-back de la première fois, à la boîte de nuit. Mais notre étreinte de ce soir n’est pas comparable, pas pour moi.

Je freine un peu les choses, peut-être pour justement marquer la différence avec L’Absinthe. Je caresse la cuisse d’Ava jusqu’à atteindre l’arrière de son genou, que je soulève pour qu’elle pose son pied sur la lunette des toilettes. Elle halète.

Plus de hiérarchie, ici. Aucun de nous ne contrôle l’autre. Juste nos deux corps qui se percutent, se mélangent et se reconnaissent. Elle se retient à la cloison ; quand j’entremêle mes doigts aux siens, elle les serre. Elle bouge pour me guider au rythme qui lui plaît ; j’accélère et l’observe se mordre la lèvre pour ne pas faire de bruit. Cependant, avec toute la cabine qui tremble, je crois que niveau discrétion, c’est raté !

Encore quelques va-et-vient et Ava jouit en gémissant, la tête renversée dans mon cou. Je referme mes bras sur les siens et atteins l’orgasme à mon tour, le nez enfoui dans ses cheveux. C’est étourdissant, je suis ivre d’elle.

– Il faut que tu fasses attention, murmuré-je, je ne vais bientôt plus pouvoir me passer de la sensation de ton corps contre le mien.

Elle me repousse doucement avant de rajuster sa robe.

Soudain, une voix féminine offusquée retentit depuis la cabine voisine.

– Je vous préviens, je fais pipi. Mais après le cirque que vous venez de faire, vous n’allez pas vous en plaindre !

Ava s’immobilise, les sourcils levés. Un bruit d’eau, puis la chasse résonne. Le loquet. Le robinet. Des talons.

– Bonsoir, dit l’inconnue avant de sortir des toilettes.

Ava éclate de rire en me gratifiant d’un regard complice. Et mon cœur rate un battement. Cette seconde est encore plus intime que ce que nous venons de vivre. Je suis irrémédiablement foutu.

J’enfile mon polo. Quand je relève la tête, je vois qu’Ava a ramassé mon portefeuille. Elle contemple un papier qu’elle tient dans la main.

– Tu as fait tomber ça, dit-elle en me rendant mes affaires.

Mon euphorie redescend d’un cran, je m’empresse de ranger le tout dans mes poches.

– C’est toi, le troll sur la photo ? me demande-t-elle.

– Hum, éludé-je.

Ava se recoiffe dans le miroir de la salle d’eau sans me quitter des yeux.

– C’est ton père, affirme-t-elle. Tu lui ressembles.

– Il est mort, précisé-je pour clore le sujet.

Une émotion indéfinissable passe dans son regard.

– Quand ?

Deuxième question de la soirée. Je suis si étonné qu’elle manifeste à nouveau de l’intérêt pour moi que j’en oublie que je n’ai pas envie de parler de ça.

– Il y a un mois.

– C’est pour ça que tu es rentré de voyage ? Et que tu avais l’air si triste à L’Absinthe ?

Oui. Et oui.

Je suis tellement pris par surprise par ce que dit Ava et par ce que cela implique que je bafouille :

– Ce n’était pas de la tristesse, c’était… de la déception.

Quelques secondes passent, durant lesquelles je sens que mon interlocutrice me soumet à un examen silencieux. Finalement, elle baisse les yeux, son regard plus brillant que de coutume.

– Mon père aussi est décédé, déclare-t-elle en ouvrant la porte des toilettes. Allons régler l’addition.

Je reste planté là, bouche bée, en observant le battant se refermer avec un claquement sec.

Le dialogue est amorcé.

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