Vertig (French Edition)
29 - Ava
29
Ava
Sur le tapis de course, les kilomètres défilent, mais mes idées ne s’éclaircissent pas pour autant. Voilà près de dix jours que ma vie a pris un tournant inattendu, et mes pensées se bousculent sans que je parvienne à les ordonner.
Imperceptiblement, à partir du moment où j’ai rejoint Smiley après ma visite chez Inès, tout a changé. Depuis, la situation m’échappe.
J’accélère le rythme et allonge ma foulée.
Oliver.
Sans crier gare, avec son sourire et son non-respect de la distance de sécurité que j’établis généralement avec les gens, il se fait une place au creux de moi, là où aucun sentiment n’a vu le jour depuis bien longtemps. Il n’exerce jamais de pression. Comme si, au fond, ça n’avait pas tant d’importance. Et il sait que ça m’interpelle.
Aucun de mes prétendants ne s’est jamais montré aussi persévérant. Ou bien est-ce moi qui ne leur ai pas donné la chance de l’être, tuant dans l’œuf toutes tentatives d’approche ? On m’a souvent qualifiée de reine des glaces, de garce froide et sans cœur. Je l’ai bien cherché, je ne m’attends pas à récolter autre chose avec mon comportement. Néanmoins, il ne faut pas croire que je n’ai pas d’émotions. Elles sont juste enfouies, pour me préserver.
Lentement, Oliver se fraie un chemin jusqu’à moi, avec douceur et patience. Et cela me terrifie. Mon cœur est barricadé depuis si longtemps qu’il ne sait plus comment se comporter. D’autant que Smiley est une âme généreuse, et je ne sais que trop bien ce qu’il va se passer. Bientôt, ma raison prendra le dessus, et je ressentirai le désir malsain de le faire souffrir, parce qu’être gentil, c’est être faible.
Ou bien il découvrira Vava, la gamine trop naïve que j’ai pris soin de faire disparaître, et il lui brisera le cœur.
Et ça, c’est hors de question.
Essoufflée, et pas plus avancée, j’éteins mon tapis de course, et c’est l’esprit ailleurs que j’effectue mes mesures habituelles. Mais je n’arrive pas à prêter attention aux chiffres. Une fois sous la douche, je ne peux m’empêcher de penser aux conséquences de la présence d’Oliver dans ma vie.
Samedi, il m’a retenue si tard que je me suis endormie ; je ne passe pourtant jamais la nuit chez mes conquêtes. Je me suis réveillée en fin de matinée, échevelée et affamée, son bras passé autour de ma taille.
En découvrant l’heure, j’ai paniqué. J’étais poisseuse, ma robe était sale, je ne pouvais pas arriver à temps chez Inès, et lui était plongé dans un profond sommeil. Ça m’a profondément agacée, alors je l’ai réveillé à coups d’oreiller. Ne voyant pas où était le problème, il m’a entraînée sous la douche et lavée. D’abord contre mon gré, puis… avec mes encouragements. Si bien qu’à midi, je grignotais des toasts et le reste de green smoothie sur le pont du bateau, habillée d’un jogging et d’un tee-shirt trop grand imprégné du parfum d’Oliver.
Qu’est-ce qui m’a poussée à rester et à mentir à ma mère pour justifier que j’annule notre déjeuner ?
Après m’avoir prêté des vêtements, Smiley m’a offert son sourire espiègle puis est retourné se coucher sans un mot. Il ne m’a pas invitée à manger ou à le rejoindre dans le lit. Rien.
Le résultat est le même. J’ai sauté le repas dominical maternel et je le paierai tôt ou tard.
Pourquoi ai-je finalement accepté l’idée de ne pas me rendre chez Inès ? Parce que notre face-à-face précédent a été trop éprouvant ?
Non, je suis restée parce que j’étais bien. Oliver me laissait de l’espace. Rien ne lui garantissait que je serais là à son réveil, j’aurais pu partir comme je le fais à chaque fois. Mais sa confiance m’a apaisée. Il n’a pas besoin de me garder dans ses bras pour se persuader que je vais y revenir. Il me croit capable de faire les bons choix. J’aimerais tellement avoir son assurance…
Alors que je m’assois pour consulter le dossier de la cliente que je vais recevoir, Betty entre dans mon bureau avec une tasse de thé. Elle dépose le courrier sur la console, puis me fixe, les bras croisés.
– Tu n’étais pas censée mettre un terme à ton histoire avec Oli ?
Je lève les yeux de la fiche de Madeline O’Rourke et lui demande :
– Pourquoi tu dis ça ?
– Parce qu’un panier garni de pieds de menthe, d’After Eight et de Get 27 t’attend en bas avec un mot.
Voilà, du Get 27 ! C’est ça, l’alcool dont je n’ai pas réussi à me rappeler le nom l’autre soir.
– Et tu n’as pas voulu me le monter parce que tu désapprouves ? lancé-je à Betty.
Son éclat de rire ricoche aux quatre coins de la pièce.
– Absolument pas ! Je suis ravie. Quelqu’un dans ta vie, c’est inespéré !
– Et que fais-tu de la règle commandant de ne pas mélanger travail et plaisir ?
D’un geste évasif de la main, mon assistante chasse cette idée déplaisante.
– Il faut prendre le plaisir là où il se niche, Ava. Pas de honte à avoir si le joli cœur te fait tourner la tête !
– Tu n’as pas du boulot ?
Elle entame une danse ; les bracelets qui couvrent ses poignets s’entrechoquent.
– Ava a un petit copain, chantonne-t-elle pour m’agacer. Ava a…
– On s’envoie en l’air, Betty ! m’écrié-je. Cesse tes pitreries.
– Ne crie pas, la cliente est déjà arrivée.
Je me redresse, scandalisée.
– Quoi ? Fais-la entrer, alors !
– Elle visite le rez-de-chaussée, chuchote mon assistante.
Je me précipite dans l’escalier pour aller au-devant de la femme que je suis censée recevoir. Grande et sèche, vêtue d’une longue cape violette traînant au sol, elle observe les photographies de Mapplethorpe accrochées aux murs. Je me présente en tendant la main :
– Madame O’Rourke, Ava Langlois.
– Madeline suffira, indique-t-elle sans se retourner. Ces fleurs ne sont pas les œuvres les plus connues de cet artiste, mais j’imagine que vous ne pouviez décemment pas étaler des clichés de nus masculins dans l’entrée de votre agence. C’est bien dommage, n’est-ce pas ?
Je souris.
– En réalité, j’aurais pu, mais je préfère garder ces clichés pour chez moi.
Un rire saccadé et enfantin s’échappe de la bouche de Madeline, qui hoche la tête, appréciatrice.
Nous nous installons sur les fauteuils du palier pour discuter du service que je peux lui vendre. Elle ne se perd pas en explications.
– Une amie m’a parlé de VertiG, et je suis curieuse de découvrir vos offres. Vous ne fournissez pas d’escorts, si j’ai bien compris.
– Si, mais d’un genre particulier.
– D’où mon intérêt.
Je lui sers une tasse de thé et lui demande :
– Que puis-je pour vous ?
– Je suis à la recherche d’un modèle homme pour un triptyque, trois peintures que je dois réaliser pour une exposition. Pas n’importe qui, néanmoins. Il me faut un « terrien », proche de la nature et des animaux. Il doit dégager une aura de bonté. Cela peut vous sembler excentrique, voire absurde, cependant, j’ai impérativement besoin d’une belle personne.
Je demeure impassible, car non, ce n’est pas la requête la plus étrange que l’on m’ait faite. Je l’étudie aussitôt, et parmi la multitude d’hommes que j’ai recrutés, un seul s’impose à moi.
Oliver. Comme s’il n’y avait plus que lui.
Le fait que cette femme utilise des mots similaires à ceux que j’ai associés à Smiley un peu plus tôt me perturbe.
Une âme généreuse. Une belle personne.
Plusieurs autres de mes employés collent néanmoins au profil : Tom, Sébastien l’ambulancier, Torben le serveur… mais Oli est libre. Il vient de conclure sa mission avec Paola Pasquier.
Il faut que j’y réfléchisse, cependant. Je ne peux pas me décider aussi rapidement.
– Mon amie m’a expliqué que nous ne choisissions pas, mais si je peux émettre un souhait, un brun serait parfait, ajoute Madeline. Et si vous vous demandez pourquoi je ne vais pas dans les écoles d’art pour trouver mon bonheur, eh bien tant pis pour vous, car je n’ai pas envie de vous le dire.
Je ris à sa franchise, et elle s’esclaffe également.
Un brun, soit. Exit Torben et Tom, alors.
Je raccompagne ma cliente jusqu’à la sortie en lui promettant de la recontacter rapidement. En retournant à l’intérieur, j’avise le panier en osier qui m’attend sur le bureau de mon assistante et me saisis de la petite enveloppe qui trône sur le dessus. Je constate au passage que l’une des boîtes de chocolats à la menthe est entamée.
Petit conseil d’utilisation : donne les sucreries à Betty, plante les pieds dans ton jardin pour avoir des feuilles fraîches à mettre dans les mojitos et balance le reste. Moi non plus, je n’aime pas la mante.
Je toise mon associée, qui me sourit, la bouche pleine.
– Tu as lu le mot ? lui demandé-je.
– Oui, sinon je ne me serais pas permis de piocher dans les After Eight. Tu as vu, il a fait une faute d’orthographe à « mante ».
Tout en remontant vers la mezzanine, je déchire le papier.
– Je crois que c’est voulu.
– Moi aussi, répond Betty en chantonnant de nouveau.
Je passe l’heure suivante à réfléchir aux nouvelles missions qui m’ont été confiées par mes clientes afin de déterminer lesquels de mes employés pourront s’en charger. Mon ancien convoyeur de fonds accompagnera deux amies qui se sont mis en tête de partir à Monaco avec un pseudo-garde du corps : Alban a les muscles, le savoir-faire et l’humour nécessaires pour amuser les vacancières pendant trois semaines. Une autre jeune femme solitaire cherche un compagnon pour faire un footing tous les matins et accessoirement écouter ses déboires professionnels. Je pense lui attribuer Arnaud, un professeur de tango attentif et prévenant. Quant à Chantal, une quinqua pétillante en quête d’un cavalier pour un séminaire d’entreprise, j’hésite encore sur l’homme le plus à même de la satisfaire.
Je consulte également le questionnaire que m’a renvoyé Louis. Dans la case « autres commentaires » où les candidats stipulent d’habitude qu’ils ont leur grand-mère à charge ou qu’ils ne disposent pas d’un véhicule, lui a inscrit au marqueur noir « Je ne couche pas avec des vieilles ! ». Je ricane en me remémorant son entretien ; un grand moment. Colère, rejet, curiosité, incrédulité, il est passé par tous les états. Il m’a aussi pas mal secouée avec sa clairvoyance, et ses questions cheminent dans mon esprit depuis. Peut-être serait-il temps d’élargir mon panel d’employés, ainsi que la clientèle…
Après vérification de l’agenda de Sébastien, mon ambulancier au grand cœur, je réalise qu’il ne pourra pas se libérer pour servir de modèle à Madeline. Il est sur le point de débuter sa prochaine mission : sortir quotidiennement le chien d’une adorable octogénaire qui a un immense besoin d’être écoutée. Seb possède les qualités requises : une oreille attentive et une adresse proche de l’endroit où habite la vieille dame.
Madeline hérite donc d’Oliver. Je décide d’annoncer à ce dernier sa future affectation de vive voix.
Un prétexte, Ava, un prétexte…
– Je pars manger, dis-je à Betty, qui est au téléphone.
– 15 heures, n’oublie pas, me signale-t-elle doucement en tapotant sa montre.
Encore une nouvelle cliente. La rencontre s’effectuera à son domicile, c’est plus simple pour elle.
En quelques minutes de marche, je rejoins le chemin qui longe le fleuve. Bientôt, les plaisanciers emprunteront cette voie de navigation, mais pour le moment, la saison touristique n’a pas repris, et seuls quelques canards troublent la tranquillité de l’onde.
À la péniche, personne ne répond à mes coups frappés sur la porte et les fenêtres. Je m’apprête à faire demi-tour lorsque j’aperçois Oliver qui se dirige vers le bateau en grande conversation avec un homme plus âgé. Tous deux sont habillés de bleus de travail ; Smiley porte le tee-shirt d’un festival de rock et son compagnon une chemise de flanelle.
Sur le point d’emprunter la passerelle, ils se rendent compte de ma présence, et le sourire que m’adresse Oli réchauffe mon cœur. Dans ses yeux brille de la joie à l’état pur. Il semble tellement heureux de me voir.
Et moi ?
Les battements puissants dans ma poitrine me prouvent que je ne suis pas indifférente à sa présence…
Oliver me dépose un léger baiser sur la joue. L’inconnu nous observe de ses iris clairs et scrutateurs, arborant une mine réjouie.
– Ava, je te présente Yves, mon parrain, annonce Smiley.
– Voilà donc la fameuse patronne ! claironne-t-il en m’embrassant sur les deux joues.
Les personnes aussi sociables me mettent mal à l’aise ; je ne sais pas quel comportement adopter avec elles.
– Tu es exactement comme il t’avait décrite, m’indique Yves avec un clin d’œil.
On se tutoie, alors…
Avant que je ne puisse demander des précisions, Oliver intervient, visiblement gêné :
– Merci de m’avoir aidé ce matin, parrain. Samia t’attend, non ?
Il passe une main dans ses cheveux poussiéreux. Ma rencontre avec Yves le déstabilise, apparemment. Celui-ci, au contraire, semble plus que ravi et pas du tout pressé de partir. Il s’appuie sur la rambarde et me sourit, complice.
– Faut que tu saches qu’Oli va te couler la boîte ! Ce gamin est gentil avec tout le monde. Il va s’attacher à toutes tes donzelles, et bientôt, ils seront amis et feront un grand barbecue dans son jardin !
– Ton avis n’intéresse pas la demoiselle, Yves.
– Laisse-la donc décider de ce qui l’intéresse, tu permets ?
Oliver déverrouille la porte en levant les yeux au ciel et annonce qu’il descend chercher des bières. Son parrain gratte les poils de sa barbe, le visage impénétrable.
– Je ne blaguais qu’à moitié, tu sais, finit-il par lâcher.
– J’avais compris.
Il ne me semble pas du genre à parler dans le vent, alors je prête une oreille attentive à ce qu’il me révèle.
– Va pas croire que je veux créer des problèmes, surtout. Tu peux compter sur Oli ; quand il s’engage auprès de quelqu’un, il se donne à fond. C’est juste que maintenant, il a trouvé sa voie. Faut qu’il la suive.
Je ne comprends pas à quoi Yves fait référence, mais je sens que ça lui tient à cœur.
– Oliver sera libre de nous quitter quand il le souhaitera, déclaré-je.
– Ben, c’est que je suis pas sûr qu’il le souhaite un jour…
Smiley nous rejoint avec trois bouteilles à la main et un tee-shirt propre sur le dos. Son regard inquiet passe de son parrain à moi.
– J’espère que tu ne caftais pas sur un épisode embarrassant de mon enfance.
– Non, fait Yves en refusant la bière que lui tend Oli. Je réserve ça pour notre deuxième rencontre. Allez, salut, les jeunes ! J’me renseigne pour ce que t’as demandé, gamin. Ava, enchanté d’avoir mis un ravissant visage sur un si joli prénom. Un de ces quatre, tu passeras grignoter un bout à la maison et tu m’expliqueras d’où t’est venue l’idée saugrenue de ton agence Tournis.
Ce type met à mal mes dernières résistances avec sa jovialité contagieuse.
– VertiG, le corrigé-je en riant.
– C’est pareil. Demain, 6 heures, Oli ! L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt et mangent du camembert au p’tit déj !
Smiley boit une gorgée de liquide ambré en observant son parrain s’éloigner. Même mal rasé, la mine fatiguée, avec des traces de plâtre sur les bras, je le trouve incroyablement séduisant.
– Vous faites des travaux ? supposé-je.
– Dans ma maison, oui.
– J’ignorais que tu en possédais une.
– Je vois difficilement comment tu aurais pu le savoir. Avoue qu’on ne discute pas trop, toi et moi…
Il s’engouffre à l’intérieur de la péniche ; je le suis. Il se masse la nuque d’une main en plongeant son regard dans le mien et m’avoue :
– À chaque fois que je te vois franchir cette porte, il y a une fraction de seconde où j’ai peur que ce soit mon imagination qui me joue des tours…
– Je suis venue parce que j’ai une nouvelle mission pour toi, dis-je d’un ton trop sec.
Conscient que je suis en train de me refermer sur moi-même, Oliver rompt notre contact visuel et termine sa bière d’une traite.
– Tu as mangé ? me demande-t-il.
– Non, mais si c’est pour que tu me refiles encore l’une de tes préparations à la menthe, sans façon. D’ailleurs, merci pour l’horrible panier.
Il rit en attrapant de quoi confectionner des sandwichs. Il dépose tous les ingrédients sur le comptoir puis me lance :
– Tu t’en occupes ? Faut que j’aille me laver.
Ce qu’il fait.
L’enfoiré !
S’il croit réellement que je vais gentiment lui concocter son déjeuner, il rêve ! Et plutôt mourir que d’avaler de la mayonnaise, du fromage et de la charcuterie dans le même repas.
Je sais exactement à quoi il joue avec sa façon de ne pas me regarder, de faire comme si mon apparence n’avait pas d’importance… Comme s’il n’avait pas remarqué ma tenue qui met mes formes en évidence. Il m’énerve ! Il sifflote sous la douche tandis que je trépigne au milieu du salon.
Au fond, n’était-ce pas précisément ce que j’attendais en venant ici ? Qu’il me pousse dans mes retranchements ?
L’eau s’interrompt, et la voix d’Oliver s’élève depuis la salle de bain.
– Bon, tu me rejoins, oui ou non ?
***
Allongée sur le lit où nous avons terminé nos ébats, je suis éreintée. Notre étreinte dans la douche a été pour le moins physique. Et torride… Je sens encore les mains de Smiley glisser sur mon cou et mes seins. Nous nous sommes goûtés, léchés, avant de nous savonner mutuellement. Puis il m’a portée jusqu’à l’armoire à pharmacie, où j’ai attrapé un préservatif. Nous avons manqué de tomber sur le sol mouillé, ce qui l’a fait éclater de rire. Quand nous nous sommes enfin effondrés sur le matelas, je devinais encore son sourire contre mes lèvres.
Je me redresse sur un coude pour observer Oli. Paupières closes, il me caresse la cuisse de son index. Sa peau est encore humide, et ses cheveux trempés font une tache sur le coussin blanc.
Je m’étire. Je dois me préparer pour mon rendez-vous.
– Et cette nouvelle cliente, alors ? s’enquiert mon amant en ouvrant un œil.
J’enfile mes sous-vêtements, puis ma jupe crayon.
– C’est une artiste qui cherche sa muse.
Les deux mains derrière la nuque, Smiley arque un sourcil.
– Va falloir que je me mette à poil ?
– Peut-être ; bien que je l’imagine plus te faire prendre une pose contemplative, une couronne de laurier sur la tête.
Oliver se gratte la barbe exactement de la même façon que son parrain plus tôt.
– J’ai compris que tu étais occupé demain matin, ajouté-je, mais serait-il possible que tu la rencontres dans l’après-midi ?
– Pas de souci. Yves et moi n’en avons que pour quelques heures.
Mon chemisier boutonné, je me recoiffe devant le miroir de la salle de bain.
– Tu veux en savoir un peu plus sur ma maison ? Mon jardin ? reprend-il depuis la chambre.
J’interromps mon geste, l’estomac soudain lesté de plomb.
– Non, déclaré-je. Non, pas vraiment.
Je regrette aussitôt ces quelques mots. J’ai envie de les ravaler, de les empêcher de s’envoler vers Oliver.
De retour près de lui pour récupérer mes chaussures, je vois sa déception. Il fait mine de lire un livre, mais son visage s’est fermé. J’hésite à me rattraper par un trait d’humour, et puis je change d’avis. Sa réaction me semble soudain puérile. J’avais été claire dès le début, non ? Je ne suis pas gentille !
Mon portable sonne. Inès. Toujours le parfait timing pour m’emmerder… Je suis tentée de l’ignorer, mais ma défection de dimanche est encore toute fraîche, ça ferait beaucoup. Je vais dans le salon pour répondre.
– Oui.
– Bonjour à toi aussi, Ava. Parfois, je me demande vraiment qui t’a éduquée !
L’envie de lui hurler qu’en tout cas ce n’est pas elle me brûle les lèvres.
– Bonjour, que se passe-t-il ?
– Ma voiture ne démarre pas et je dois me rendre chez le traiteur. J’ai encore des détails à régler pour la réception.
Je soupire.
– Appelle un taxi.
– Pourquoi ferais-je cela ? demande-t-elle comme si elle n’avait jamais rien entendu d’aussi stupide de toute sa vie.
– C’est ce que font la plupart des gens dans ces cas-là, lui dis-je avec toute la patience dont je suis capable.
Oliver se dirige vers moi en tee-shirt et caleçon. Il m’enlace par-derrière et pose un tendre baiser dans mon cou. La voix d’Inès, qui vient de monter d’une octave, me vrille le tympan.
– Ce que font les autres ne m’intéresse pas ! J’ai une fille qui peut me véhiculer, je ne comprends pas pourquoi je paierais un taxi !
– Je ne peux pas venir te chercher. C’est impossible, j’ai un rendez-vous.
Le ton sur lequel je me suis exprimée à l’instant est celui que j’adopte avec le monde entier, sauf ma mère. Et même sans la voir, je sais qu’elle doit fulminer et me maudire, habillée d’un de ses tailleurs impeccables qu’elle ne quitte jamais.
Comprenant vaguement la situation, Smiley me fait un signe et chuchote :
– Il y a quelqu’un à transporter ? Tu veux que je m’en charge ?
J’écarquille les yeux d’horreur. L’idée même qu’Oliver, tout sourire, se pointe devant Inès sur son scooter me terrifie. Je préfère me sacrifier… alors j’annonce à ma génitrice que j’arrive et lui raccroche au nez.
– C’était qui ? demande Oli en se préparant son sandwich.
– L’antéchrist.
– Mademoiselle a des relations, blague-t-il.
– Mieux vaut ne pas avoir ce genre de personne dans ton carnet d’adresses.
Il lève un sourcil. J’ajoute :
– C’est ma mère. Fin de la discussion.
Il croque dans un cornichon et le mâchouille sans rien dire, tout en me fixant. Il s’attend sans doute à ce que j’en dise plus. Ce que je ne fais pas. Je lâche :
– Bon, j’y vais. Je t’envoie les informations pour Madeline.
J’ai déjà un pied sur l’échelle quand il m’interpelle.
– Au fait, tu as eu assez de temps pour réfléchir, Ava. Bloque ta soirée de vendredi, tu la passes avec moi.
J’ai envie de refuser. Juste pour prouver à Oliver qu’il ne dispose pas de moi comme il lui chante. Je suis celle qui prend les décisions ; je fais mes propres choix. Il n’a pas à me dicter ma conduite.
Mais je parviens à bloquer ce fiel que je déverse en permanence. À cause de ce que je vois briller dans ses iris noisette. Et de ce baiser dans le cou qu’il m’a fait tout à l’heure, alors que je venais de le blesser.
– Retrouve-moi à mon appartement, décidé-je avant de sortir en trombe pour ne pas changer d’avis.
Une fois dans la voiture, je trépigne. Tous les automobilistes ont droit à un coup de klaxon, ainsi que les piétons sur le point de traverser la route. Je vois une mamie sursauter ; j’espère qu’elle n’a pas fait de crise cardiaque. Je n’ai pas le temps de m’en assurer, parce qu’Inès Monge a besoin d’un chauffeur privé. Cette foutue diva claque des doigts, et il faut lui obéir. Pourquoi ? Pourquoi n’ai-je pas droit à une maman normale ?
Elle me fait payer mon absence de dimanche. C’est sa façon mesquine et tordue de me pourrir la vie, de me faire comprendre qu’elle fait de moi ce qu’elle désire.
Je consulte l’heure sur le tableau de bord ; je vais être en retard chez ma cliente, et ça m’est intolérable. Je suis tellement furieuse ! Contre Inès, bien sûr. Mais surtout contre moi-même, prête à satisfaire la moindre de ses exigences.
Je m’en veux également pour ce qui s’est passé avec Oliver. Je ne sais pas pourquoi j’ai été si désagréable avec lui. Enfin, si, je le sais ; c’est ma façon d’être, le seul moyen que je connaisse pour interagir avec les autres.
Pourtant, ce que je lui ai dit est faux. Je veux qu’il me parle de sa maison et de son jardin. Et les paroles de son parrain sur le fait qu’il ait trouvé sa voie m’intriguent elles aussi.
Mais je ne dois pas l’interroger. Je m’interdis de me rapprocher encore plus de lui. Ce serait emprunter un chemin que je me refuse à suivre, celui qui mène irrémédiablement à la souffrance.
***
Garée devant le pavillon d’Inès, la main sur l’avertisseur, j’attends, les yeux rivés sur la façade. Nulle trace de ma mère.
Je ne comprends pas comment ma sœur peut supporter une sorcière pareille. Peut-être n’y parvient-elle que parce qu’elle habite à une centaine de kilomètres. Bien que Claire et moi ayons renoué un véritable contact depuis peu, nous n’abordons pas encore le délicat sujet de notre génitrice. Inutile de mettre en péril notre lien encore fragile. Nos retrouvailles n’en sont qu’à leurs balbutiements… Je me demande d’ailleurs : pourquoi maintenant ? Pourquoi est-ce que je fais enfin une petite place à Claire ? Je crois que c’est parce que, pour une fois, elle ne se contente pas de me dépeindre sa vie parfaite, elle a besoin de moi. Je peux lui être utile et, si nous n’avons pas encore déterminé si Paul était réellement infidèle ou non, je dois admettre qu’échanger avec ma sœur m’apporte un certain réconfort.
Un des voisins d’Inès, un vieux bonhomme acariâtre presque aussi désagréable qu’elle, sort pour voir qui klaxonne. Quand il commence à râler, mon majeur se dresse tout seul.
Je trottine jusqu’à la porte pour frapper. Sonner. Et tambouriner.
C’est là que je remarque le papier plié qui dépasse du paillasson. Je me penche pour le ramasser et me redresse lentement. Pour repousser l’instant où je vais comprendre qu’une fois de plus Inès s’est servie de moi et m’a tournée en ridicule, au mépris de mon travail et de ma vie en général.
Tu mettais trop de temps à arriver. J’ai appelé un taxi. Tu avais raison, c’est plus pratique.
La connasse ! Mais quelle connasse ! Comme si elle ne pouvait pas me téléphoner pour me prévenir. Je bous. Je voudrais tellement avoir ma mère en face de moi pour frapper son visage dédaigneux… Au lieu de ça, je déchire la feuille en milliers de confettis avant de les lancer en l’air. Et je hurle. Sans retenue aucune. Un cri primal et libérateur.
Du coin de l’œil, je vois le voisin curieux réintégrer précipitamment sa baraque. À bout de souffle, vidée de mes forces, je titube jusqu’à ma voiture pour m’avachir à l’intérieur.
Je reprends la route au ralenti. Tant pis pour ma cliente. Je vais l’informer de mon retard. Mais je ne peux décemment pas conduire plus vite.
Mes yeux s’emplissent de larmes, ma vue se brouille. Ma poitrine est comprimée de sanglots trop longtemps retenus.
À un feu rouge, je sens la première goutte déborder et rouler sur ma joue. Bientôt suivie d’une autre. Je suffoque, j’étouffe. Je tire sur le bouton du col de mon chemisier.
Le reflet que me renvoie le rétroviseur fait peine à voir, je ne me reconnais pas. Ou, au contraire, je ne me reconnais que trop bien. J’essuie mes yeux du revers de la main, mon maquillage est ruiné.
Je m’adresse à mon double dans le miroir :
– Pauvre fille, rien ne changera donc jamais.
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