Vertig (French Edition)

Laureline Eliot · Chapitre 27 sur 42

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Vertig (French Edition)

27 - Ava

27

 

Ava

 

Fugitive, c’est ce que tu es, Ava Langlois. Dans tous les sens du terme.

Ce sont les mots qu’Oliver a prononcés sur le pont du bateau. Allongés sur des transats, nos corps nus exposés au vent, nous étions silencieux. Nos ébats étaient parvenus à repousser les mots blessants d’Inès et à me redonner un semblant de confiance.

Du bout du doigt, Smiley traçait des dessins éphémères sur la fine pellicule de sueur couvrant mon dos. J’étais bien. Oui, une fraction de seconde, je me suis presque sentie normale.

Puis il m’a confié qu’il était heureux que je sois venue. Qu’il avait espéré, sans trop y croire.

Évidemment, à cette confession, je me suis levée et j’ai rassemblé mes affaires. Alors que j’étais sur le point de partir, il m’a retenue par le poignet, et sa main a glissé jusque dans la mienne. « Je me suis peut-être imaginé des choses… mais sache que je serai toujours là lorsque tu auras besoin de moi. » J’ai fui sur la passerelle, et Oliver, avec la perspicacité dont il fait toujours preuve à mon sujet, a lancé cette phrase qui s’est aussitôt perdue dans le vent.

Fugitive, c’est ce que tu es…

Quand la sonnerie de l’interphone retentit, je me redresse, refoulant mes souvenirs au second plan. Le travail avant tout ; il faut que je cesse de me perdre dans mes pensées quand je suis au boulot.

Du haut de l’escalier, j’observe Louis pénétrer dans l’agence à la manière d’une souris qui sort de son trou. Le regard qui rebondit dans tous les coins de la pièce, la démarche hésitante. Betty le salue, il répond en marmonnant. Capuche de son sweat rouge rabattue sur le crâne, baggy kaki extra large, skate sous le bras, il jure dans le décor de l’agence. Après avoir accepté un soda de la part de ma secrétaire, il la suit en direction de l’étage. Dès qu’il me voit, debout en haut des marches, il s’exclame :

– Putain, ça craint par ici ! La zone industrielle paumée, le bâtiment déprimant… Ça pue la mort !

Du coin de l’œil, j’aperçois Betty qui se retient de rire. J’ai moi-même toutes les peines du monde à rester stoïque.

– Bienvenue chez VertiG, Louis.

Je le guide vers mon bureau avec mon sourire le plus engageant. Mon assistante se retire en promettant à notre potentielle recrue d’apporter sa boisson rapidement.

Porte close, je m’installe derrière mon ordinateur et invite le jeune homme à s’asseoir.

– Non merci, je reste debout, déclare-t-il, prêt à bondir hors de la pièce. Bon, allez, dis-moi ce que c’est, le boulot, parce que là, je t’avoue que ça me gave, toute cette histoire. Le bus m’a déposé à trois bornes ! Heureusement que j’avais Levis, bordel !

– Levis ?

– Mon skate. Rien à voir avec la marque de jean, hein. C’est du latin.

Je me frotte les mains mentalement. Louis possède toutes les qualités requises pour faire une recrue formidable. Intelligent, attentionné, passionné.

Betty entre après avoir frappé deux coups secs. Elle m’apporte mon mug de thé et pose sur la console une bouteille de soda avec une paille. Louis attrape cette dernière avec brusquerie.

– Vous savez que c’est de la merde, ça ? crache-t-il. Faut pas en utiliser, ça pollue de fou !

Face à la virulence du jeune homme, mon assistante se statufie, les mains crispées sur son corsage moutarde.

– Elles sont biodégradables, précisé-je doucement, tout en me disant que j’apprécie ce type chaque seconde un peu plus.

– Ah ! lâche Louis, l’air penaud.

En une seconde à peine, il retrouve cependant son assurance habituelle.

– Pardon, mais les pailles, c’est le diable, faut le savoir. Ah ! ben oui, je vois que vous achetez des bouteilles en verre, c’est cool.

Il s’assoit finalement, sirote un peu de son soda, puis tambourine des mains sur ses genoux. Betty me regarde une dernière fois, les yeux écarquillés, puis s’éclipse.

Je m’interroge sur la meilleure façon de mener cet entretien, consciente que mon interlocuteur saisira le moindre prétexte pour s’enfuir. Pas besoin d’en passer par la phase questions en rafale, je sais de quoi il est capable. Sa patience avec le garçon au skate park, les miettes qu’il a distribuées aux oiseaux, son humour… En réalité, il faut juste qu’il accepte de nous rejoindre ; de mon côté, je suis convaincue.

– Louis, je t’ai fait venir aujourd’hui pour te proposer un travail d’accompagnateur, annoncé-je.

Il ôte sa capuche pour planter ses yeux sombres dans les miens, se gratte la tête.

– Faut accompagner qui ?

– Des femmes.

– Putain, fais gaffe à ce que tu vas dire !

Il plaque son poing serré devant sa bouche, et je m’attends à ce qu’il explose, mais il souffle et, contre toute attente, me sourit.

– Avoue que tu pensais que j’allais péter un câble.

J’acquiesce.

– Mais je l’ai pas fait, parce que t’es une maline, et comme j’ai été clair depuis le début sur le fait que les vieilles, ça me branche pas… si tu insistes quand même, c’est que c’est pas ce que je crois. Pas vrai ?

– En effet. Je fournis un service d’accompagnant pour des femmes aux besoins particuliers. Les missions sont très variées, aussi bien dans leur durée que par leur teneur. Les clientes peuvent avoir envie de compagnie, chercher quelqu’un avec qui parler, faire du sport… Mes employés endossent tour à tour le rôle de baby-sitter, de modèle, de garde du corps… Ça dépend.

Louis se met à ronger ses ongles, nerveux.

– Y’a des trucs chelous dans ton discours, mais ça peut être du genre amener une meuf faire son shopping et lui tenir ses paquets ?

– Genre ça, oui. Même si ce cas précis ne s’est jamais présenté. En règle générale, je mise sur des missions où l’accompagnant peut réellement apporter quelque chose à la cliente. Il s’agit de connecter deux personnes et…

– Ça se pourrait bien que ça m’intéresse. Mais soyons clairs, faut pas que je la culbute dans la cabine d’essayage ?

– Non, c’est même plutôt déconseillé. Je te l’interdis.

Il semble peser le pour et le contre.

– Je peux poser des questions ?

Tout en buvant une gorgée de thé, je l’y encourage.

– C’est bien payé ? me demande-t-il. Parce que j’ai dégoté un mi-temps de serveur, donc je veux savoir où je suis le plus susceptible de gagner de la thune.

– Logique. Chaque mission rapporte un pourcentage, mais elles sont ponctuelles et peuvent être relativement courtes. Je te conseille de garder ton autre boulot, si tu peux.

D’une traite, Louis avale le reste de sa boisson et hoche la tête. Revoilà qu’il tapote ses jambes.

– Pourquoi y’a que des clientes ? s’interroge-t-il. Les mecs méritent pas qu’on les aide ? T’as une dent contre eux ?

Alors là, j’avoue, il me prend totalement au dépourvu. Je suis encore déstabilisée, incapable de lui répondre quoi que ce soit, quand il enchaîne :

– Je parie que tu n’emploies que des gars. Parce que t’aimes bien les diriger, je me trompe ?

Non, mais qu’est-ce que c’est que cette psychologie de comptoir ?

En l’absence de réponse de ma part, le jeune homme se rencogne dans son siège.

– O.K., je suis partant, déclare-t-il en passant sa main sur son crâne rasé, satisfait.

Je me crispe imperceptiblement. Du moins, je tente de cacher qu’en quelques phrases, Louis a certainement fait une analyse assez juste de ma conception de VertiG.

– Bien, m’exclamé-je, ravie de pouvoir revenir à un cadre que je maîtrise. Dans ce cas, nous allons t’envoyer un contrat, ainsi qu’un dossier à remplir. Je suis contente que tu rejoignes notre équipe. Laisse tes coordonnées à Betty en descendant.

– En attendant, je fais quoi ?

– Un peu de musculation, histoire de consolider ta frêle constitution ?

Tout en ramassant son skate, Louis ricane de bon cœur.

– Putain, c’est moche, d’être rancunière. T’as vraiment pas aimé que je te chambre, toi ! Allez, je me casse, j’ai encore tout le trajet retour à me taper.

Alors qu’il était sur le point de quitter mon bureau, il se retourne néanmoins et se tortille soudain comme un gamin gêné.

– Pourquoi t’as pensé à moi pour ce boulot ? me demande-t-il. D’habitude, les vieux me considèrent comme une plaie pour la société et un branleur de première.

– Déjà, arrête de dire que je suis vieille, je n’ai que neuf ans de plus que toi.

– Tu te fringues comme si t’en avais le double, c’est pas de ma faute !

Cette fois, c’est moi qui éclate de rire.

– Te fous pas de ma gueule ! s’écrie-t-il.

– Ce n’est pas le cas. Tu en penses quoi, toi ? C’est ce que tu es, une plaie, un branleur ?

– Ça m’arrive de le croire, oui…

Ses iris noirs m’étudient en attente d’une réponse. Il veut savoir s’il peut me faire confiance. Je pèse mes mots avant de lui confier :

– Je ne me fie pas aux apparences. Je ne sais que trop bien à quel point elles peuvent être trompeuses.

– C’est clair que tu as l’air fortiche pour endormir le monde, toi.

– Peut-être que ça ne va pas te plaire, ajouté-je en ignorant sa remarque, mais c’est ta gentillesse avec le garçon au parc qui a fait la différence.

Il rabat sa capuche, peut-être pour ne pas me montrer sa réaction à ma déclaration ; du moins, c’est ce que je crois avant qu’il ne se retourne et réplique :

– Si, ça me plaît. Y’a que les gens qui font preuve de gentillesse qui comptent, les autres peuvent aller se faire foutre.

Une opinion assénée avec conviction !

Sur ce, Louis me balance un merci du bout des lèvres et dévale les marches de métal à toute vitesse. Sourire aux lèvres, je m’imprègne de l’énergie que le jeune homme m’a transmise et réalise, une fois de plus, à quel point j’aime mon travail.

Sur un coup de tête, j’attrape mon téléphone et appelle ma sœur. Face à ses craintes de ces quinze derniers jours, je n’ai pas été d’un grand secours, mais je sais soudain très précisément ce que je vais lui conseiller.

– Allô ?

– Trouve un job ! déclaré-je sans préambule.

– Ava ?

– C’est la préconisation du docteur Langlois pour faire face à ton problème.

– En quoi est-ce que travailler empêchera Paul d’aller voir ailleurs ? s’enquiert Claire, sceptique.

– En rien, on est bien d’accord, mais ça évitera que tu tournes en rond à fouiller et à guetter le moindre signe de son infidélité. Et surtout, ça te permettra de t’intéresser à autre chose qu’à ton mari.

Un fracas métallique retentit à l’autre bout du fil, et j’entends Johan éclater en sanglots.

– Faut que je te laisse, Jo a fait tomber le tiroir à couverts, on se rappelle, s’excuse ma sœur précipitamment avant de raccrocher.

Enthousiasmé par mon idée pour Claire et mon entretien avec Louis, mon cerveau euphorique fait aussitôt apparaître le visage d’Oliver. Par certains aspects, le jeune skateur me fait penser à lui, notamment à la sagacité dont il fait preuve me concernant.

Sans réfléchir, je compose le numéro de Smiley. Dès la première sonnerie, sa voix s’élève, avenante.

– Salut !

Soudain, effrayée par mon propre élan, je m’éclaircis la gorge pour reprendre contenance. Je balbutie, incapable de formuler une phrase cohérente.

– Ça va ? s’enquiert Oliver d’un ton devenu soucieux.

– Oui, oui, je… Ton contrat avec Paola Pasquier touche à sa fin dans quelques jours.

– Je m’en souviens. Tu es sûre que tout va bien ? Tu veux que je vienne ?

– Non, m’écrié-je. C’était juste pour te rappeler l’échéance.

Alors que je vais couper cet appel qui n’aurait pas dû avoir lieu, il prononce mon prénom.

– Ava ?

– Quoi ?

– Ça te dit de venir à la péniche samedi soir ?

– Oui, d’accord, accepté-je sans pleinement réaliser ce que je viens de dire tant je suis pressée de raccrocher.

Je comprends enfin ce qui sépare Oliver des hommes que j’ai fréquentés jusqu’à présent. Il pose sur moi un regard différent et dépasse l’image que je m’acharne à véhiculer ; aussi bien celle de Mint, la fille libérée, que celle de la chef d’entreprise professionnelle et distante. Il ne m’a jamais envisagée comme un simple corps ; même la toute première fois à L’Absinthe, il a eu un temps d’hésitation, presque réticent à coucher avec une fille qu’il ne connaissait pas. Il ne m’a jamais pensée indifférente ou antipathique.

La réalité me plaît autant qu’elle me fait peur.

Oliver ne se contente pas de me regarder, il me voit.

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