Vertig (French Edition)
35 - Ava
35
Ava
Pourquoi a-t-il fallu qu’Oliver m’envoie ce message ?
Depuis hier, j’ai fait défiler cent fois ses mots sur l’écran de mon portable, le cœur tambourinant dans ma poitrine.
Sa famille.
Ce ne sont que de simples lettres mises les unes à côté des autres ; elles détiennent pourtant une signification énorme. Oliver veut m’inclure à son univers, son cercle de confiance.
Pourquoi faut-il qu’il en demande toujours plus ?
Simplement parce que c’est ce que font ceux qui vivent une relation. Dialoguer, échanger, partager… Autant de verbes que j’ai bannis de mon vocabulaire.
Le téléphone de mon bureau sonne, chassant pour un moment mes questionnements. Je réponds puis m’attelle à lire mes mails, en attendant que ma prochaine cliente arrive. Elle ne tarde pas : quelques minutes plus tard, Betty fait entrer une adolescente à l’air déboussolé.
– Mademoiselle Ortega, annonce-t-elle.
Je serre la paume moite de la nouvelle arrivante tout en l’invitant à s’asseoir. Je me présente et lui propose à boire, elle bredouille qu’un Coca serait parfait.
Une fois que nous sommes seules, je la détaille d’un coup d’œil rapide tandis qu’elle se tord les mains. Petite, des boucles blondes de poupée, un visage rond et un corps gauche pas tout à fait sorti de l’enfance… Je lui donne 16 ans maximum. Je sais pourtant qu’elle en a au moins deux de plus, sinon elle ne serait pas ici.
J’ignore si c’est d’être récemment retombée sur le journal intime que je tenais adolescente, mais par certains côtés, cette jeune femme me fait penser à moi.
– En quoi puis-je vous aider, mademoiselle ?
Brusquement, son attention se focalise sur moi, et elle me répond avec un aplomb surprenant.
– Appelez-moi Mélaine, ou Mél, comme tout le monde. Et je suis majeure, des fois que vous vous interrogiez. Je le précise parce que tout le monde me traite en petite fille. Ce que je ne suis pas.
Et de manière tout aussi soudaine, elle se met à se ronger les ongles, perdant toute contenance.
– Très bien, que puis-je faire pour vous, Mélaine ?
– Une voisine de mes parents m’a donné votre carte, débite-t-elle à toute vitesse. Je suis en bachelor Design de mode, et à la fin de l’année, il y a cette stupide fête extravagante où toute l’école est conviée. Il est de bon ton de venir accompagnée. Et d’être cool. Parce qu’être la meilleure élève ne suffit pas. Ça ne signifie rien là-bas.
Je griffonne ce que m’inspirent les paroles de Mélaine. Je sens notamment chez elle une rancœur liée au fait qu’elle ne se sent pas jugée à sa juste valeur. Et cette douleur sous-jacente me met soudain mal à l’aise. Il semble que Mlle Ortega et moi partagions bien plus qu’une simple ressemblance physique…
– Je cherche désespérément un garçon pour m’accompagner, m’avoue-t-elle.
Oh ! c’est pas vrai…
Sa voix tremble légèrement tandis qu’elle ajoute :
– Et j’insiste sur le côté désespéré, parce que la soirée a lieu après-demain. J’ai conscience de m’y prendre au dernier moment, mais les moyens plus conventionnels de trouver un partenaire n’ayant pas fonctionné, vous êtes mon seul recours.
Malgré mon trouble, un sourire étire mes lèvres quand l’image d’un fougueux skateur se matérialise dans mon esprit. Louis, mon écorché, ferait parfaitement l’affaire pour cette mission. Mais avant que je puisse en toucher un mot à ma cliente, elle interprète mon air satisfait d’une manière radicalement différente.
– Évidemment, je ne m’attends pas à ce que quelqu’un comme vous comprenne ma démarche.
Son ton vindicatif me frappe.
Quelqu’un comme moi…
– Oui, j’imagine que tout est facile quand on a votre physique, poursuit Mélaine. Attirer les hommes, en particulier. Et on vous respecte, parce que dans ce monde d’apparences, l’extérieur prime sur l’intérieur. J’en suis parfaitement consciente, j’ai choisi de faire des études dans la mode, après tout.
Je ne manifeste aucune réaction, même si je n’en pense pas moins. Tandis que ma cliente potentielle vide ce qu’elle a sur le cœur, j’ai bien du mal à ne pas chercher à la rassurer. « Tout est facile », si elle savait comme elle se trompe !
– J’en ai plus qu’assez d’être la petite boulotte qui a la prétention de vouloir habiller des mannequins alors qu’elle n’a rien en commun avec elles. Je suis intelligente et douée. J’ai vraiment besoin que les autres changent le regard qu’ils posent sur moi. C’est primordial. Si je dois m’abaisser à jouer le jeu des apparences pour cela, je le ferai. M’afficher avec un garçon que je ne pourrais avoir à mon bras qu’en le payant me permettra peut-être d’acquérir un nouveau statut, qui sait ?
J’aurais tellement à lui dire, pourtant, je n’en trouve pas le courage. Ce n’est ni le moment ni l’endroit. Je demeure professionnelle en dépit de la tension qui m’habite et j’assure la fin de l’entretien dans un état second, garantissant à ma cliente que je lui trouverai le parfait accompagnateur et que je la rappellerai très rapidement. Quand elle quitte VertiG, je réintègre mon bureau et ferme la porte à clé. Adossée au battant, je glisse à terre. J’envoie un message à Louis pour savoir s’il est libre, et il me le confirme dans la foulée. Problème résolu.
Mon cœur bat à tout rompre. J’attrape le calepin sur lequel j’ai pris des notes et songe à la requête de Mélaine.
Se faire accompagner à une fête.
Vouloir paraître différente de celle que l’on est en réalité.
Changer pour se préserver du jugement des autres.
Cette jeune femme m’a bouleversée. Tout ce qu’elle m’a dit m’a touchée en plein cœur, parce que j’ai eu l’impression de me voir au même âge. Mais elle est déjà plus forte que moi, elle sait ce qu’elle vaut. Bientôt, j’espère qu’elle ne ressentira plus la nécessité de se cacher derrière des faux-semblants.
Ses mots résonnent dans mon esprit.
Quelqu’un comme moi…
Il n’y a absolument aucun intérêt à être ou à envier la personne que je suis devenue. Seules mes peurs régissent ma vie.
J’ignore où se trouve la force ou la faiblesse, les frontières sont brouillées entre celle que j’étais et celle que j’ai voulu devenir. Quand on porte un masque depuis trop longtemps, quand on se persuade soi-même que c’est désormais notre visage, ça finit par fonctionner. L’illusion est parfaite. On se métamorphose. Je me suis muée en un monstre d’égoïsme et d’amertume. Si je rencontre la famille d’Oliver, ses proches, que vont-ils penser de moi ?
Est-ce que je suis prête à assumer les regards perplexes, les questionnements sous-jacents ?
Ils vont me détester. Me trouver inintéressante, fade, froide.
Et ensuite, que faudra-t-il que je fasse ? Lui présenter Inès ? Lui avouer que je repousse ma sœur depuis dix ans ?
Claire… Je saisis le téléphone dans ma poche et commence à pianoter un message à son intention, puis me ravise et l’efface. Je sais que je n’arriverai jamais à lui confier ma détresse.
Quelle conne ! Je ne suis même pas fichue d’avoir une relation normale avec ma propre sœur !
Je peux refuser ce pique-nique, mais ce ne serait que retarder l’inévitable. Oliver voit souvent sa famille : sa frangine, Yves, sa mère… oh ! mon dieu, sa mère. Rien que d’évoquer cette femme qu’il adore, et mon sang se glace dans mes veines.
Au cours des dernières semaines, une part de moi y a cru. Oliver m’a offert ce que je me refusais : de l’attention, des sentiments, des moments de complicité. Mais ma raison est plus puissante que mon cœur. Mon réflexe est de me refermer sur moi-même, parce que dans le confort de ma forteresse, personne ne me déçoit. Surtout, je ne déçois personne. Je ne fais pas souffrir non plus.
L’autre soir, lorsqu’Oliver avait le plus besoin de moi, j’ai été abominable. Et si j’étais blessante avec un membre de sa famille ? Et s’ils me détestaient et essayaient de le convaincre qu’il ne devrait pas être avec une femme comme moi ? Comment le leur reprocher ? Et comment réagirait Oliver ? Il est si impliqué, si patient, il croit tellement en moi que parfois ça me terrifie. Quoi que je fasse, il reste à mes côtés. Je ne voudrais pas qu’il ait à choisir entre eux et moi parce que je suis incapable d’assumer un simple pique-nique familial ! Il mérite tellement mieux !
Je ne vaux pas toute la peine qu’Oli se donne. Il m’a bien fait comprendre que la beauté ne comptait pas pour lui, mais ne voit-il pas que je ne suis que ça, belle au-dehors, et que je ne mérite pas les sentiments qu’il a pour moi ?
Plus j’attends, plus nous avançons dans notre relation, plus je suis susceptible de lui faire mal. Et s’il y a bien une chose que je ne veux plus, c’est être responsable de sa peine.
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