Vertig (French Edition)
13 - Ava
13
Ava
Quand le taxi me dépose devant L’Absinthe, j’ai déjà la tête qui tourne. Juste après avoir raccroché avec ma mère et ma sœur, l’appel d’Oliver a été la goutte d’eau faisant déborder le vase, et une bouteille de tequila m’a aidée à patienter jusqu’à ce que ce soit l’heure de sortir.
Smiley flirte avec moi, et j’ai beau être désobligeante, il continue. Pourquoi ? D’ordinaire, mon attitude tient les éventuels intéressés à distance. Lui se moque de mes méchancetés ; pire, c’est comme si elles l’attiraient encore plus.
Au moment où j’ai compris qu’il fallait que je sois directe et que je devais lui expliquer que je cloisonnais sphères professionnelle et privée, il m’a totalement déstabilisée en évoquant l’agence. Aucun autre compliment n’aurait pu me toucher comme le sien l’a fait.
Je ne sais pas si l’échange avec Inès m’avait fragilisée, mais les larmes me sont montées aux yeux. Parce qu’en quelques mots, il a cerné ce que j’essaye d’insuffler dans mon travail. Il a compris un aspect de moi que je m’évertue à garder caché.
Sa sincérité était désarmante. Comment est-il possible qu’un homme que j’ai rencontré il y a à peine quelques jours puisse me deviner avec autant d’acuité quand ma propre mère ignore tout de moi ? J’ai cette impression tenace qu’Oliver voit à travers moi, qu’il mettra toujours le doigt sur ce que je veux dissimuler, avec son agaçante manie de fouiller.
L’alcool qui coule dans mes veines ne m’aide pas à garder ma ligne directrice : ne laisser personne s’approcher. Je revois ses yeux noisette refléter sa curiosité. La façon dont il m’a tenu le bras avec inquiétude quand il a remarqué le sang sur ma blouse. Sa fragilité quand j’ai évoqué son père. Et sa chevelure brune éclaircie par le soleil, son teint hâlé…
J’appelais parce que j’espérais entendre votre voix.
Il réveille en moi des sensations enfouies depuis l’adolescence. Les fourmillements au creux des reins, le cœur qui s’agite… De doux ressentis qui peuvent vite se transformer en torture, j’en ai fait l’expérience. Ce sont des souvenirs que je ne souhaite pas raviver. Oh ! non, pour rien au monde. Je m’étais juré qu’on ne m’y reprendrait plus !
C’est de la connerie, tout ça. Smiley ne me connaît pas. Quelques mots balancés au téléphone ne peuvent pas changer ce que j’ai mis si longtemps à mettre en place. Il a été perspicace une fois, ça ne signifie pas qu’il comprend quoi que ce soit. Je ne dois pas lui donner plus de pouvoir qu’il n’en a. Ce n’est qu’un mec de plus !
Le chauffeur s’inquiète pour moi au moment de lui régler la course. Mais qu’est-ce que ça peut lui faire que je sois bourrée ? Je suis majeure, si j’ai envie de me déchirer la tête, en quoi ça le concerne ?
Alors que je claque la portière un peu trop fort, mon portable sonne. Claire. Je ne suis pas en état de tenir une conversation qui ne m’intéressera pas, mais le fait qu’elle me téléphone si tard m’interpelle.
– Quoi encore ? grogné-je en décrochant.
– Salut, Ava, désolée de t’appeler si tard. Tu as deux minutes ?
– Pas vraiment. Qu’est-ce qui se passe ?
Avec ma voix pâteuse, ce que j’émets ressemble plutôt à « quisspass ».
– Tu as bu ?
La leçon de morale n’est plus très loin. Je lève les yeux au ciel et expire bruyamment.
– C’est pas grave, reprend Claire. On se parlera une autre fois.
Une fulgurance soudaine. L’inquiétude me leste l’estomac de plomb.
– Un problème avec les enfants ? l’interrogé-je.
– Non, non, me rassure-t-elle. Ne t’en fais pas. À bientôt.
Et elle coupe l’appel. L’alcool qui coule dans mes veines m’empêche de m’attarder sur la raison de son coup de fil. Je me dédouane en me disant que si c’était important, elle aurait insisté.
Je titube en m’approchant de Telmo. À son regard, je comprends que je ne vais pas échapper à une dose supplémentaire de sollicitude. J’anticipe.
– Oui, je suis bourrée, mais je ne conduis pas et je ne poserai pas de problèmes.
Je montre au vigile que je peux toucher mon nez avec mon index, même si je m’y reprends à trois fois. Il hausse les épaules en se marrant.
– Dégage, Mint. Va donc dévorer les pauvres inconscients qui se trémoussent.
À l’intérieur du club, la musique m’assourdit, et la chaleur étouffante ne me délasse pas comme elle le fait habituellement. J’ai juste chaud. Et soif.
La superbe danseuse me salue quand je passe sous sa cage. Pas de message spécial, ce soir. Je vérifie aussitôt et, en effet, pas de Smiley affalé à ma table. Je pousse un soupir de soulagement : je n’avais pas envie qu’il me gâche ma soirée de détente.
J’interpelle Chris, pris dans le ballet classique des clientes énamourées en quête d’attention, et lui commande un mojito.
– Dis donc, c’est pas la grande forme, toi ! me fait-il remarquer.
– Tu sais parler aux femmes.
Il éclate de son rire rauque.
– Vous êtes trop susceptibles !
Je prends le verre et pars en direction de ma table.
– Au fait, Mint ! lance-t-il dans mon dos. Mon copain, celui de la semaine dernière, il s’appelle Oliver, si ça t’intéresse.
Sans blague ! Je lui fais non de la tête et m’éclipse avant qu’il ne me donne son numéro.
Je traverse la marée humaine ; on m’observe, on me dévisage, quelques hommes en profitent pour se frotter contre moi. Je m’installe sur ma banquette en soufflant. Alors que je commence à siroter mon cocktail, le groupe d’à côté entonne un chant d’anniversaire tonitruant. Ils célèbrent les 22 ans d’un certain Thibaud, si j’en crois ce qui est écrit sur les tee-shirts de trois d’entre eux. Je repère facilement l’intéressé : il est au centre. Tandis que ses potes s’époumonent, il ne me lâche pas des yeux. Je soutiens son regard. Des cheveux bruns mi-longs, un polo BCBG, une allure sage qui détonne avec l’air insolent et carnassier qu’il affiche…
Je bois une gorgée, puis me lèche la lèvre supérieure. Je crois que je viens de trouver le moyen parfait pour oublier Smiley.
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