Vertig (French Edition)

Laureline Eliot · Chapitre 40 sur 42

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Vertig (French Edition)

40 - Oliver

40

 

Oliver

 

– Salut, Paola. Je sais, j’ai été très long à venir, je suis désolé. Mais me rendre ici, c’était admettre que tu étais définitivement partie. Je n’étais pas encore prêt.

Seul au milieu de nulle part, je parle à l’arbre gigantesque qui se dresse devant moi.

– Il paraît qu’ils ont répandu tes cendres ici. Que le vent les a soulevées, puis dispersées dans le ciel.

Pour unique réponse, les feuilles du marronnier centenaire bruissent dans la brise. M’entendre m’exprimer à voix haute est étrange, mais ça ne dérange personne. Et puis ce n’est pas la première fois que je m’adresse à un végétal.

– Je dois reconnaître que le coin est sympa.

Du haut de la colline où je me tiens, la campagne environnante baignée de soleil s’étale sous mes yeux, très ressemblante à celle que nous avons sillonnée, Paola et moi, il y a de ça quelques semaines à peine.

Je m’agenouille dans l’herbe et caresse l’écorce de l’arbre. Sa rugosité m’apaise.

– Ta mère m’a expliqué que tu avais souhaité que les adieux aient lieu en petit comité, mais elle n’a pas précisé pourquoi cet endroit en particulier. Elle va bien, ta maman, au fait. Compte tenu des circonstances, elle va plutôt bien.

À ces mots, la douleur rejaillit, vive et ardente. Je dispose le bouquet que j’ai apporté dans le creux d’une racine, puis m’assois contre le tronc.

– C’est une très belle journée pour te rendre visite, arrivé-je à articuler.

Des pics de bogues sèches traversent le tissu de mon pantalon, mais je ne change pas de place. Au contraire, ce picotement maintient mon lien avec la réalité. Comme le vent sur mon visage ou le bruit d’un clocher dans le lointain.

– Les ancolies viennent du jardin. Ce n’est pas pour pavoiser, mais il est magnifique et il le sera davantage l’année prochaine. Tous les voisins se réjouissent de le voir revivre ; enfin, surtout les voisines. La mamie du coin de la rue n’arrête pas de me reluquer sous prétexte de surveiller l’évolution du potager. O.K., je me vante un peu.

Je m’esclaffe. Et je peux presque entendre les éclats éraillés du rire de Paola.

– J’ai envie d’ouvrir un jardin communautaire, j’ai la place nécessaire. Je voudrais en faire un lieu de convivialité où chacun sera libre de planter ce qu’il souhaite. Les riverains semblent vraiment enthousiastes, tout le monde y va de son avis. Ils ont même commencé à se répartir la surface ! Ça fait plaisir. Comme ça, c’est moi qui materai ma petite mémé.

Deux geais se pourchassent au-dessus de moi en poussant des cris rauques.

– Ça y est, tout est réglé pour intégrer une formation de paysagiste à la rentrée. Tu te rends compte, à 30 ans ! Yves va m’aider, comme il l’a toujours fait. Et qui sait ? Peut-être qu’à terme, je pourrais monter ma propre boîte… Mais en attendant, il faut que je me trouve un boulot pour me financer, parce que je pense que l’agence VertiG ne va plus avoir besoin de mes services…

Les oiseaux continuent de se chamailler, sautillant de branche en branche dans l’arbre.

– Ava n’a pas voulu de mes fleurs. Ni de moi.

Dans ma tête, je me suis repassé mille fois la soirée, analysant chacune des réactions de ma boss, mais j’ai compris que l’issue n’aurait pas pu être différente. Elle serait partie, tôt ou tard.

– Je suppose que tu es au courant. De là où tu es, toute cette histoire doit certainement t’amuser. Ou te désespérer. Tu te demandes ce que je fous, je parie.

Je m’allonge dans l’herbe.

– Ce soir-là, elle n’a pas été à L’Absinthe, en fin de compte. Chris me l’a dit. Il ne l’a pas vue depuis des semaines. Bien sûr, elle a pu sortir ailleurs, mais je n’y crois pas.

Depuis l’annonce du décès de Paola, ma vie est un véritable tourbillon ; je dors à peine, je me lève à l’aube pour bosser comme une bête à l’extérieur. Je tourne en rond. Ava me manque à en crever.

– Tu sais le pire ? Oui, bon, ça va. Je sais que tu sais, mais ne te la raconte pas trop sous prétexte que tu es omnisciente ! Bref, le pire, c’est que je pense qu’Ava a estimé agir dans mon intérêt.

Je l’ai compris en la voyant aux funérailles de Paola, cachée au fond de l’église. Elle s’est éclipsée avant que je puisse lui parler, mais elle est venue. Pour mon amie. Pour moi, je l’espère.

Ma fugitive…

Alors j’ai commencé à lui écrire des lettres. Comme des bouteilles lancées à la mer, des cailloux disséminés le long du chemin pour qu’elle retrouve la voie de la confiance. En moi peut-être, en elle surtout. Je n’attends rien en retour.

Ava n’est pas l’unique responsable de mes tourments. Il y a aussi eu la visite de ma mère, jeudi. Elle m’a montré ses failles, moi qui la pensais irréprochable… et c’est très bien ainsi, car depuis quelques mois, je lui ai prouvé que je n’étais pas le fils parfait que j’avais prétendu incarner. Nous repartons sur des bases plus saines, sans faux-semblants.

Et la lettre de Simon… En lisant les mots de mon père, une évidence m’a sauté aux yeux. En l’espace de trois mois, j’ai été confronté à la mort de deux êtres humains et, contre toute attente, je pleure plus la perte de celle que je ne connaissais que depuis quelques semaines, prouvant ainsi que la force des sentiments ne se compte pas en durée, mais bien en intensité.

J’ai constaté aussi que je n’avais plus de rancœur envers mon géniteur ; je ne sais pas quand elle a disparu. Après la visite de ma sœur, sans doute, et à chaque fois que je me suis senti heureux de travailler au jardin. Je lui suis reconnaissant pour cet inestimable cadeau. Sans le savoir, il a influencé ma vie pour le meilleur, comme un véritable père l’aurait fait, et j’ai réussi à lui dire merci à haute voix à plusieurs reprises.

Je repense à ce qu’il m’a écrit à propos de mon caractère pugnace. Je l’avais perdu un moment, mais je l’ai retrouvé.

Je veux me battre.

Et mon combat, c’est de faire comprendre à Ava quelle femme elle est.

Je sais qu’il y a tellement plus en elle que cette agressivité qu’elle arbore en façade. Si seulement elle pouvait se voir à travers mes yeux ! La plupart des gens prétendent avoir des qualités qu’ils ne possèdent pas : Ava, c’est le contraire. Elle s’invente des défauts !

Je consulte ma montre. Il est l’heure.

Je m’agenouille une nouvelle fois, ferme les paupières et plaque ma paume contre l’écorce gorgée de chaleur pour un dernier contact. Puis je me redresse.

– C’est quoi, ton plan, Paola ? Te réincarner en fleur ? En arbre ? Si c’est le cas, fais-moi plaisir, viens pousser dans mon jardin. Comme ça, on pourra continuer à discuter, tu veux bien ? J’en ai besoin. À bientôt, mon amie. Il faut que j’y aille, j’ai un rendez-vous. Souhaite-moi bonne chance !

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