Vertig (French Edition)
32 - Oliver
32
Oliver
J’ai agi comme le pire des connards, j’en ai pris conscience la nuit même de cette lamentable soirée. Quand j’ai réalisé à quel point je m’étais comporté de manière égoïste, j’ai abattu une cloison en m’acharnant comme une brute sur les débris de bois et de plâtre jusqu’à les réduire en miettes.
Ava n’a pas réagi comme je l’espérais, alors j’ai tourné les talons, semblable à un gamin qui boude. L’abandonnant, seule, face à ses craintes. Après lui avoir annoncé qu’une femme du même âge qu’elle allait mourir sous peu, je me suis barré. C’est tellement minable ! Moi qui me targue d’être quelqu’un sur qui on peut compter, moi qui répète à Ava que je suis là pour elle, voilà que je baisse les bras au premier obstacle. Mon chagrin n’excuse rien. J’aurais dû rester. J’aurais dû la serrer dans mes bras et rétablir le dialogue.
Cela fait plus d’une semaine que j’attends qu’elle se manifeste, plus d’une semaine à tourner et retourner ce que je lui ai dit. Je voudrais la voir, la sentir. Je voudrais la toucher. Entendre sa voix, écouter ses mots et surtout lui parler, lui avouer tout ce qu’elle est pour moi. Elle me manque.
Mes journées sont chargées, je fais en sorte qu’elles le soient. Pour m’obliger à penser à autre chose.
Le matin, après mon footing, je rends visite à Paola à l’hôpital, quand c’est possible. Je traîne ensuite au magasin de bricolage, même si je n’ai besoin de rien.
J’ai mangé chez Yves et Samia et récupéré des plants que mon parrain me gardait. Léa m’a convié à déjeuner elle aussi, et en contrepartie, j’ai pris les jumeaux un après-midi. Bilan : une vitre à changer pour la maison et une arcade tuméfiée pour moi. Mais bon, j’ai déjà connu pire.
Le reste de mon temps se partage entre plantations, isolation des combles avec Ushi et mes séances de pose pour Madeline. Ma nouvelle mission est bien différente de celle que j’effectuais auprès de Paola : je me rends à l’atelier de ma cliente, et elle m’observe. Pour l’instant, elle n’a pas touché à ses pinceaux, elle se contente de me regarder vivre. Moi qui craignais de devoir rester statique à ruminer mes pensées, j’ai le loisir de vagabonder au gré de mes envies dans cet espace rempli de livres et d’objets d’art.
Ce soir, je n’ai plus réussi à faire taire mes inquiétudes. L’incertitude me rongeait, je ne supportais plus de me triturer les méninges. Suis-je totalement idiot de m’acharner comme je le fais ? Est-ce que c’est perdu d’avance ? En désespoir de cause, j’ai appelé Betty à mon secours pour qu’elle m’apporte quelques éléments de réponse. J’ai conscience que c’est l’amie d’Ava et qu’elle ne voudra pas la trahir, mais avoir son opinion ne peut pas faire de mal… ou bien si, mais au moins, je saurai à quoi m’en tenir.
Le pub irlandais dans lequel elle m’a donné rendez-vous est bondé et bruyant. Sur l’écran derrière le bar, la retransmission d’un match de foot passionne les clients. À travers le groupe de supporters, assise à une table au fond de l’établissement, j’avise la secrétaire de VertiG qui me fait signe. Après avoir commandé deux bières, je la rejoins.
– Salut, j’ignorais qu’il y avait un match ce soir, s’excuse-t-elle aussitôt. J’avais envie de leur fish and chips, il est délicieux !
Dès que je suis installé, elle pousse son assiette au milieu.
– Sers-toi. Alors, Oliver, que se passe-t-il ?
– J’ai besoin de ton aide à propos d’Ava.
Elle engloutit quelques frites en me fixant de ses yeux maquillés d’un bleu électrique. Je reprends la parole.
– Je ne sais pas si elle te l’a dit, mais nous nous sommes…
– Je t’arrête tout de suite, m’interrompt-elle en s’essuyant les mains. Ava ne parle jamais de ses relations, ou de son absence de relations. Tout ce que je sais, c’est que vous aviez un truc ensemble, et que depuis une semaine, elle est très désagréable, donc je suppose que ça a merdé.
Je pioche des frites d’un air absent et les garde entre mes doigts.
– Il y a eu cette soirée où j’ai agi comme un con, avoué-je. Elle a saisi cette opportunité pour se réfugier dans sa coquille. J’ai peur qu’elle mette fin à ce qu’on commençait à créer. Qu’est-ce que je dois faire, Betty ? Tu crois que c’est mort ?
Sans me lâcher du regard, mon interlocutrice déchiquette méthodiquement sa serviette en papier.
– Je ne peux te donner que mon point de vue de meilleure amie à qui on ne dit rien, mais qui devine tout. Il se trouve que je ne suis pas experte en matière de relations amoureuses réussies, donc te conseiller sur ce que tu devrais faire ne me semble pas une idée judicieuse. Mais tu es perspicace, Oli, alors je vais te dire ce que je sais sur Ava, et tu en tireras les conclusions que tu veux.
Je hoche la tête, suspendu à ses lèvres. À quelques mètres de nous, c’est la liesse suite à un but marqué, mais je ne me laisse pas distraire par les exclamations enthousiastes.
– Ava est très secrète et elle n’est pas facile à approcher, me dit Betty. Elle s’est créé une carapace à toute épreuve. Pourquoi ? Je l’ignore, mais ça remonte à loin, elle était déjà comme ça lorsque nous nous sommes rencontrées. Tant qu’elle garde le contrôle, tout va bien ; mais quand un grain de sable enraye la machine, c’est la panique. Et tu es bien plus gros qu’un grain de sable…
Je soupire et me frotte le visage, désemparé, avant de lâcher :
– Tout le monde a peur de souffrir en s’investissant !
– Oui, c’est vrai, mais tout le monde n’a pas une mère narcissique et cruelle qui lui détruit l’ego en lui martelant qu’il ne vaut pas un clou, s’énerve Betty.
Elle marque une pause avant d’ajouter :
– Écoute, Oliver, la psychologie, c’est pas mon fort. Je ne vais pas prétendre savoir pourquoi Ava est comme elle est… Mais une chose est sûre, elle mérite d’être heureuse. Et s’il y a bien quelqu’un qui peut l’y aider, je pense que c’est toi.
– Tu crois ?
– Tu es là, non ? fait-elle avant d’avaler une bouchée de poisson.
Je m’apprête à la remercier pour cette discussion quand quelqu’un attrape une chaise et s’assoit à côté de nous.
– Bonsoir ! lance joyeusement Ushi. Ça a l’air sympa, votre petite conversation. Ça vous dérange si je m’incruste ?
Après avoir appelé Betty, j’ai invité mon vieux copain à me rejoindre au pub pour passer un moment avec lui, mais il n’était censé débarquer que plus tard, quand la secrétaire de VertiG serait partie. S’il a pris l’initiative de changer les plans, c’est pour la croiser, je m’en doute…
– Betty, tu te souviens de mon ami Ushi, commencé-je.
– Quel sans-gêne ! s’écrie-t-elle.
– Ne te fais pas une mauvaise opinion de moi en quelques secondes, je t’en prie, plaide mon copain.
– Je n’ai pas dit que ça me déplaisait.
Elle pose de l’argent sur la table puis se lève en s’exclamant :
– Bien, les garçons, je vous laisse parler chiffons, je me lève tôt demain !
– Tu t’en vas déjà ? déplore Ushi. Ne m’abandonne pas avec l’autre abruti !
Je lui file une claque derrière le crâne et fais un clin d’œil à Betty. Elle lève les deux pouces avant de se fondre dans le groupe de supporters. Ushi l’observe avec des étoiles plein les yeux.
– Quelle femme !
***
Assis au chevet de Paola en ce lundi matin, j’exécute un tour de magie avec des cartes, vestige de mes années d’animateur de colonies de vacances. Mon amie m’observe sans bouger.
– Il était raté, celui-là, souffle-t-elle de son timbre rauque.
– Je suis un peu rouillé, concédé-je en rangeant le paquet dans mon blouson.
– Tu peux me donner un peu d’eau, s’il te plaît ?
Je lui sers un verre avec une paille.
– Alors, du nouveau ? m’interroge-t-elle.
– Non, rien.
– Elle est venue me rendre visite hier.
Mon air ahuri amuse Paola, qui me sourit. Son regard est lumineux.
– J’étais très surprise, moi aussi, m’avoue-t-elle.
Entendre qu’Ava est venue ici me touche à un point que je n’imaginais pas.
– De quoi avez-vous parlé ? demandé-je.
– De rien. Elle a avancé la chaise à côté du lit, et nous nous sommes observées. Longtemps. Elle a tenu ma main, aussi.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas. Mais on devrait tous apprendre à communiquer de cette façon, tu ne crois pas ?
Avant que je ne puisse répondre, la porte s’ouvre sur une infirmière qui m’indique avoir besoin de rester seule avec Paola quelques instants. Je sors attendre dans le couloir et marche jusqu’à une fenêtre qui m’offre une vue sur le parc en contrebas ; à l’ombre de cyprès géants, des enfants jouent au ballon tandis que leurs parents discutent.
La vie est étrange.
Il y a quelques mois, j’étais perdu. Pourtant, mon existence n’aurait pu être plus simple : un boulot très lucratif, ma famille et Ushi pour m’entourer, un appart… Je n’avais vraiment pas à me plaindre. Mais c’est aujourd’hui, malgré le tourbillon dans lequel je suis pris, que je sais exactement quel chemin je dois suivre.
Quand l’infirmière sort, je rejoins Paola. Elle me paraît affaiblie, encore plus que tout à l’heure.
– Ils vont me ramener à la maison, déclare-t-elle sans préambule. Un protocole de soins palliatifs à domicile va être instauré.
J’ai l’impression que mon cœur tombe dans ma poitrine. Je serre les mâchoires et parviens tout juste à articuler :
– Bien, tu seras mieux chez toi.
Elle ferme les yeux.
– Je vois que tu m’en veux, souffle-t-elle. Tu peux le dire, tu sais.
– Tu avais précisé « pas de mensonges ».
Elle rouvre les paupières et plante ses iris bleus dans les miens.
– Je n’ai pas menti, Oli.
– Si, tu devais m’avouer si ça n’allait pas.
Elle hoche lentement la tête.
– Il fallait le comprendre dans le sens psychologique, pas physique. Je sais depuis longtemps que mes traitements sont inefficaces.
Je grimace et insiste :
– Tu aurais dû me le dire. Les amis ne se cachent pas des choses pareilles.
– Les amis ?
– Bien sûr ! L’amitié ne se mesure pas en quantité, mais en qualité.
Paola pose ses doigts sur mon poignet et le serre.
– Eh bien, nous n’étions pas encore amis quand nous avons fixé ces règles.
Je recouvre sa main glacée de ma paume.
– Tu t’enfonces, là. T’as pas assuré, reconnais-le.
Elle ricane, mais je la sens fatiguée.
– Que veux-tu, même les cancéreux ne sont pas dignes de confiance !
– Ça n’a pas d’importance, je vais te laisser te reposer. J’ai un jardin à finir.
J’attrape mon blouson et remets le siège à sa place. Sur le seuil, je me retourne pour dire au revoir à Paola. Elle ne m’a jamais semblé aussi sérieuse.
– Oli, j’aimerais sortir de ta vie de la même façon que j’y suis entrée, me dit-elle avec gravité.
Ma gorge se serre, j’ai peur de comprendre.
– En me payant ?
– S’il le faut ! Tu sais, à partir de maintenant, ce ne sera que la famille…
Je me considère comme quelqu’un de plutôt solide, mais la distance que j’ai à parcourir pour arriver près d’elle me paraît soudain infranchissable. Je ne m’étais pas préparé à lui dire adieu en venant ce matin. Les jambes lourdes, je m’approche du lit pour l’embrasser sur le front. Elle me saisit la manche.
– Crois pas que tu allais t’en tirer sans une de ces platitudes qu’assènent les mourants dès qu’ils en ont l’occasion.
Je secoue la tête.
– Arrête…
– Profite, Oliver. C’est vraiment trop court. À peine le temps de monter sur le manège qu’il faut déjà rentrer. Allez, dégage d’ici ! Et merci pour le tour supplémentaire.
Je grave dans ma mémoire son sourire à ce moment précis, sa voix, ses yeux où brille l’éclat perçant de la vie, avec ses joies comme ses désillusions.
Je ne peux pas croire que je vois Paola pour la dernière fois.
Je lui souris en retour. Je n’ai pas envie de flancher devant elle. Il ne le faut pas.
Face à l’ascenseur, je plaque ma main sur le mur pour me raccrocher à quelque chose de tangible. Je contracte les mâchoires, mais les sanglots qui me compressent la poitrine finissent par éclater. Les portes s’ouvrent et se ferment plusieurs fois avant que je ne parvienne à bouger.
J’essuie mes larmes et quitte l’hôpital dans un état second, marchant sans but, juste pour m’éloigner de cet endroit et de tout ce que je ne ferai pas avec mon amie.
Je m’arrête au milieu du trottoir. Des gens me bousculent, d’autres me scrutent avec étonnement. Les voitures passent. Des clients rient à la terrasse d’un café. Le monde continue de tourner. Alors que mes pas me ramènent vers le parking, j’éprouve une tristesse infinie et un sentiment profond d’injustice. Paradoxalement, je ne me suis jamais senti aussi vivant. Le soleil m’éblouit, et, peu à peu, la brume dans mon esprit se dissipe.
Il n’y a pas de temps pour les hésitations, pas de place pour les « plus tard ». Si on sait ce que l’on veut, il faut foncer pour le prendre. Risquer, essayer, tomber, se relever, essayer encore.
Un seul visage hante mes pensées, un seul nom me brûle les lèvres.
Celui d’Ava.
C’est vers elle que j’ai envie de courir pour lui confier ce que vient de me transmettre Paola. Et c’est exactement ce que je fais ! J’oublie le scooter pour m’élancer à pied à travers la ville, consumé par l’urgence, la nécessité de lui dire tout ce qu’elle doit entendre de ma part. Elle a peur d’être avec moi, quand moi, c’est justement de ne pas être avec elle qui me terrifie. Elle m’obsède, je suis affamé de sa présence, et le peu qu’elle voudra bien me donner me suffira. Avec elle, tout me semble plus intense.
Je suis amoureux d’Ava.
Ce n’était pas prémédité ni calculé. Mais c’est ainsi, l’amour ne se commande pas. J’aime cette femme qui croit qu’on ne peut pas l’aimer. Et j’évolue en équilibre sur un fil si ténu que j’ai une conscience accrue du vide qui m’habitera si elle décide de le rompre.
J’y crois, pourtant. Rien n’est encore perdu.
Quand j’arrive chez VertiG, Betty m’ouvre et me dévisage comme si j’étais un zombie ; en même temps, je ne me sens guère plus en forme qu’un mort-vivant. J’entre dans le bureau d’Ava, les poumons en feu ; le regard qu’elle me jette devrait m’achever.
Mais pas aujourd’hui.
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