Vertig (French Edition)
5 - Ava
5
Ava
– Mint !
Je lève la tête. Dans une cage circulaire en métal, une belle rousse déguisée en fée verte se contorsionne comme un chewing-gum. Elle me parle avec sa jambe droite passée derrière son cou. Fascinant.
– Chris veut te voir ; un problème avec ta table, je crois.
Toute la zénitude que j’avais commencé à ressentir en pénétrant au cœur de L’Absinthe s’envole. C’est quoi, cette embrouille ? Je me fraie un chemin jusqu’au bar. Chris joue à faire sauter le shaker comme dans Cocktail, enchaînant les remarques coquines et les sous-entendus graveleux, sous l’œil libidineux des clientes. La peau ébène, grand, tatoué, musclé, il a tout pour lui, sauf une attirance pour la gent féminine. Je l’ai appris (à mes dépens), mais les donzelles qui se pressent devant lui, les nichons sur le comptoir, l’ignorent clairement.
Agréable comme une porte de prison, j’interpelle le barman. Il m’offre son sourire ultra bright.
Ça sent le coup fourré.
– Ma puce ! me salue-t-il.
Aussitôt, la haine de son fan-club me tombe dessus comme la misère sur le pauvre monde.
– La ferme, Chris.
Certaines groupies se mettent la main sur la bouche, outrées. Je ne m’en préoccupe pas et poursuis :
– C’est quoi, le souci ?
Il se gratte la tête, embarrassé, et ses admiratrices manquent de s’évanouir à la vue de ses biceps saillants. Je lève les yeux au ciel.
– De vieux potes sont passés à l’improviste, m’annonce-t-il. Vu que t’es seule à ta table, j’ai pensé que je pouvais les installer avec toi. Ils vont pas te déranger.
Je grimace, et il ajoute :
– Sinon, tu peux t’asseoir au bar avec moi.
Gémissements de jalousie sur ma droite.
– T’es qu’un connard, Chris. Ce soir, la bouteille de champ’, tu sais où tu peux te la mettre ?
Couinements scandalisés sur ma gauche.
Le barman me fait un clin d’œil avant de s’approcher de moi et de chuchoter :
– Avec plaisir ! Fais pas ta sauvage, ils sont sympas, mes potes.
– Je suis pas là pour me faire des copains, répliqué-je, agacée.
À son poste, Chris en a vu d’autres. Ni mon attitude ni mon franc-parler ne le choquent. Il soupire néanmoins.
– Ça ne te ferait pourtant pas de mal ! Y’a pas que le cul dans la vie, Mint.
Je m’éloigne avec un sourire narquois et le majeur dressé.
Les relations amoureuses ne sont pas pour moi. Dans cette association de mots s’en cache un que je fuis comme la peste, le choléra et tout autre virus mortel, car il est aussi dangereux : l’amour. Une donnée bien trop incertaine, pernicieuse et incontrôlable pour que j’aie envie de m’y confronter. Pourquoi voudrais-je m’exposer et me livrer à un homme ? Pourquoi s’infliger les souffrances qu’implique n’importe quelle relation, d’ailleurs ? Aucune ne dure, aucune ne résiste à l’usure du temps…
Et surtout, qui souhaiterait être avec moi ?
Tant pis pour la place réservée, je boirai des shots au bar et me trémousserai jusqu’à m’écrouler par terre, ou dans les bras d’un homme. D’ailleurs, piquée par la curiosité, je coule un regard vers les potes de Chris. Pour le moment, il n’y a qu’un seul type effondré sur la banquette. J’espère qu’il n’est pas gay, parce qu’il est tout à fait à mon goût. Brun, charmant, plutôt grand, si j’en crois mon mètre étalon interne. Jean, tee-shirt noir avec smiley colérique rouge sur le devant ; il ne s’est pas foulé pour s’habiller, mais quand on est mignon, pas besoin d’en faire trop. Il arbore un regard lointain, hagard. Peut-être est-il soûl, ou défoncé.
Ce qui se passe sur la piste ne l’intéresse pas. J’ai beau me déhancher à deux mètres de lui, il s’en moque. D’autres gars, en revanche, m’ont remarquée et tentent des approches plus ou moins subtiles. Trop tard, les mecs. Smiley attise ma curiosité.
Je m’installe à ses côtés avec mon sourire mi-amical, mi-mystérieux (des années de travail). Il continue à fixer un point au loin. Mince, il est aveugle. Pourvu qu’il ne soit pas sourd aussi.
– Qu’est-ce que tu bois ?
Il tressaille, donc il m’entend. Lentement, il tourne la tête vers moi, donc il me voit. Yeux humides, visage fermé, il en tient une couche apparemment.
– Tu… tu es… bredouille-t-il. Chris nous a dit que… que tu avais réservé la table, c’est ça ?
Alléluia ! C’est un miracle, il parle !
– Comment sais-tu qu’il s’agit de moi ? lui répliqué-je. Je pourrais juste être une fille qui tente sa chance avec le beau taciturne…
– Il t’avait décrite.
– En bien, j’espère, demandé-je en me collant à lui.
– Blonde, sublime, entreprenante.
Je décide de me sentir flattée, même si Smiley dit ça comme s’il parlait d’une maison : véranda, deux chambres, accueillante.
– Gentil de sa part, minaudé-je. Tu bois quelque chose, alors ?
Au lieu de répondre, le brun se frotte le visage en soupirant. J’insiste.
– Je t’offre un shot, viens.
Je ne lui laisse pas l’occasion de refuser et le prends par la main. En ondulant du derrière, je nous amène au bar, où je commande deux absinthes à un Chris méfiant. Il nous sert et empoche mon argent, mais je vois bien qu’il désapprouve ma proximité avec son copain.
Smiley encaisse son verre sans broncher, et j’en fais de même. L’alcool me brûle l’œsophage. Le barman interpelle le brun.
– Ça va ?
– Pas trop, non… Je vais y aller, je crois. Tu le diras à Ushi, d’accord ?
Quoi ? Non ! Juste au moment où ça devenait intéressant !
Smiley se tourne vers moi avec un air désolé.
– Je suis navré, mais la journée a été merdique et j’ai besoin de rentrer chez moi.
Je sais, c’est moche, ce que je m’apprête à faire, mais je l’assume très bien. J’adopte mon attitude de demoiselle en détresse et soupire :
– Je comprends. Je suis déçue, c’est tout. Je me faisais une joie de faire la connaissance des potes de Chris.
Je lui colle mes seins contre le torse dans une ultime tentative pour le convaincre.
– Juste une dernière danse, peut-être, et on se quitte bons amis. Qu’est-ce que t’en penses ?
Son regard dérive vers mon décolleté et, à ce moment précis, j’acquiers la certitude que :
A) il n’est pas homosexuel.
B) c’est dans la poche.
– Danser, c’est pas trop mon truc, rétorque-t-il.
– On bavarde, alors.
Il tourne la tête, hésite, se passe la main dans les cheveux, puis finalement se dirige d’un pas décidé vers la piste. Je jubile et m’apprête à le rejoindre, mais Chris me retient. J’affiche mon air de biche innocente tandis qu’il pointe un doigt vers moi.
– Déconne pas, Mint ! Il n’est pas…
Je m’éloigne pour ne pas entendre la suite. C’est bon, je ne vais pas le bouffer, son pote ! Même si c’est précisément ce qui lui fait peur. Telmo et lui m’ont baptisée Mint à cause d’un mauvais jeu de mots entre « menthe » et « mante ». Ils m’accusent d’avoir les mœurs voraces de cet insecte sympathique. N’importe quoi ! Ce n’est pas après la tête des hommes que j’en ai…
Smiley et moi trouvons quelques centimètres carrés pour entamer notre face-à-face. J’apprécie qu’il ait choisi de danser, même si ça signifie qu’il pense que je suis une bimbo débile. Ça n’a pas d’importance : je ne suis pas là pour lui parler de mes problèmes, ni lui des siens. Nous n’allons pas discuter de cette tristesse dans ses yeux. Parce que je le vois bien, maintenant. Il n’est pas ivre ou perché, il semble juste perdu. Je l’avoue, cela m’intrigue.
Nous sommes arrivés à point nommé, le DJ envoie un vieux tube d’Eurythmics, This City Never Sleeps, un morceau calme qui invite au rapprochement. Je m’avance vers Smiley en ondoyant. Il a une odeur de santal et de citron qui me plaît beaucoup.
Au rythme lascif de la musique, je me déhanche, l’effleurant par intermittence. Ses yeux glissent sur mes courbes, et sa main gauche vient se poser sur ma taille. Je vois qu’on se comprend. Je tente d’intercepter son regard, mais c’est peine perdue, il se concentre sur ma bouche. Le voile de tristesse qui couvrait ses yeux s’atténue, laissant place à une sombre détermination ; comme si je devenais soudain le meilleur moyen pour lui d’oublier ce qui l’affecte. Je pousse le vice jusqu’à me mordre la lèvre. Sa respiration s’accélère.
C’est si facile…
J’ondule sur le tempo. Il bouge avec moi. Plusieurs morceaux s’enchaînent, je ne les entends plus. Il me tient tout contre lui, passant sa main dans mes cheveux. Ma proie est ferrée, ne reste plus qu’à l’achever. Je redresse la tête. Sa bouche frôle la mienne pendant plusieurs insoutenables secondes avant qu’il ne m’embrasse avidement. La puissance de son baiser m’excite au plus haut point. Sa langue a le goût anisé et amer de l’absinthe. J’ai envie de lui, et il est clair que lui aussi. Je lui susurre de me suivre. Docile, il se laisse entraîner vers le fond de la boîte. Je constate avec satisfaction qu’il ne snobe pas mes fesses, cette fois.
Je l’entraîne vers une porte marquée « Privé » qui mène à une arrière-cour où les employés viennent fumer. Pour le moment, elle est vide.
Pourquoi ici, dans ce patio un peu glauque ? Pourquoi ne pas attendre d’être chez lui, ou dans sa voiture ? Parce que je n’ai jamais ressenti cela, voilà pourquoi. Dans la façon dont il dévore mon corps des yeux, je perçois plus qu’un simple désir charnel. Il y a une urgence, un vide à combler. Sans doute ai-je peur qu’il change d’avis aussi…
Je n’ai pas de manteau, et la fraîcheur de l’air me saisit. Smiley me plaque contre le métal glacé de la porte que je viens de refermer. Sur son visage, plus aucune expression, si ce n’est une envie intense. Il passe une main sur mes seins, et moi sous son tee-shirt ; sa peau brûle malgré le froid.
Notre excitation accélère nos gestes et nos souffles. Je baisse ma culotte tandis qu’il s’équipe. Il m’enlace d’un bras et me soulève comme si je ne pesais rien, mes jambes s’enroulant autour de ses hanches. Soudain, il semble hésiter, le visage contre mon cou, sa respiration réchauffant mon épiderme. Adossée au mur, je lui fais comprendre qu’il peut continuer d’un mouvement du bassin. C’est l’autorisation qu’il attendait, et je m’accroche à lui pour résister à son étreinte brutale.
La musique, la foule des fêtards, le connard du restaurant à midi, l’ampoule qui grésille au-dessus de nos têtes, tout s’efface soudain. Je crie de plaisir et m’écrase contre mon amant pour l’accompagner à chaque mouvement. Nos corps bougent à l’unisson en une danse animale. Notre jouissance est rapide, sauvage, libératrice.
Encore essoufflée, je le repousse. Je me rhabille en vitesse et l’abandonne là, le jean baissé, pour rentrer dans la boîte. Ce que nous venons de vivre se passe de commentaires. Pourtant, au moment où la porte se referme, j’entends qu’il me lance :
– Attends ! Comment tu t’appelles ?
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