Vertig (French Edition)

Laureline Eliot · Chapitre 23 sur 42

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Vertig (French Edition)

23 - Ava

23

 

Ava

 

Avec sa robe noire à rayures jaunes style fifties et sa voilette, Betty ressemble à la femme fatale d’un film de détectives, alors qu’elle est juste venue manger à la maison. Elle s’affaire autour de mes plantes vertes, tout en me reprochant de ne pas en prendre suffisamment soin. Arrosage, cueillette des feuilles séchées, pulvérisation : elle prend son entretien mensuel très au sérieux.

Quand elle m’a offert ces spathiphyllum – je connais le nom parce qu’il y a toujours l’étiquette plantée dans la terre –, je l’ai prévenue que je ne m’en occuperais pas. Je n’ai rien contre la végétation d’intérieur, je n’ai juste pas envie d’en avoir. Je daigne néanmoins leur verser un peu d’eau de temps en temps, en général quand leurs feuilles avachies me dépriment trop.

Betty chantonne, guillerette, et je m’émerveille une fois de plus de sa joie de vivre. Son inspection terminée, elle s’assoit à côté de moi sur le canapé pendant que je finis de nous partager les portions de nourriture chinoise commandées chez le traiteur.

– Je suis tellement contente qu’on mange ensemble ! Ça faisait trop longtemps qu’on ne l’avait pas fait.

– Sers-toi, ça va être froid, dis-je, affamée.

– Attends ! réplique-t-elle en se dirigeant vers la cuisine pour explorer le frigo.

– Qu’est-ce que tu cherches ?

– Un truc à boire ! Faut fêter ça.

Ne trouvant rien dans le frigidaire, elle fouille dans le placard où je range l’alcool pour s’emparer d’une bouteille de vodka presque vide qui date de Mathusalem.

– En plus d’entretenir tes plantes, va falloir que je te fasse les courses aussi ! s’exclame-t-elle. Y’a rien pour s’amuser, ici ! Pas de cacahuètes pour l’apéro, puisque pas d’apéro non plus, pas de glaces au congélo. Comment tu fais quand tu as une peine de cœur ?

Je lui jette un regard oblique en mâchant une bouchée de nouilles sautées. Elle soupire.

– J’oubliais ! Pas de peine de cœur, puisque pas de…

– Cœur ? suggéré-je.

Elle secoue la tête énergiquement.

– Pas de mec, Ava !

Mon téléphone sonne au moment où Betty s’apprête à se lancer dans une énième tirade sur mon célibat prolongé.

– Réponds, c’est peut-être Iñaki qui pose encore des problèmes, me dit mon assistante d’un ton faussement scandalisé.

Elle adore que notre fougueux Madrilène pimente les missions qu’on lui confie.

– Allô ? lâché-je en décrochant.

– Je sais pas ce que c’est, ton plan, mais j’ai besoin de thunes, alors je t’écoute. Attention, je fais pas dans l’illégalité, hein ! Les mecs à capuche sont pas forcément des délinquants, je te signale.

Je reconnais l’aimable répartie du jeune homme du skate park. Décidément, j’apprécie beaucoup ce type. Je souris.

– Louis ! Je suis ravie de t’entendre. Ne t’énerve pas, VertiG est une agence tout ce qu’il y a de plus respectable.

Il renifle.

– Ouais, ben j’attends de voir. Faut faire quoi, exactement ?

Sous le regard interrogateur de Betty, je taquine ma recrue potentielle.

– En premier lieu, porter le string avec élégance…

– C’est quoi, ce bordel ? hurle Louis dans mon oreille. Non, non, non, j’fais pas ça, moi !

– Je plaisante, ricané-je. Je te propose que nous nous rencontrions pour en parler, si tu veux.

Plusieurs secondes s’écoulent sans qu’il réponde. J’entends presque les rouages de son cerveau travailler. Je pense que si je lui explique la teneur du boulot au téléphone, je vais le perdre.

– C’est en rapport avec les sports extrêmes, un truc dans le genre ? s’adoucit l’adolescent. L’escalade ?

– Non. Je t’envoie l’adresse et une heure de rendez-vous pour la semaine prochaine. Préviens si tu as un empêchement. Au revoir.

Et je raccroche.

Ayant englouti sa part de nourriture, Betty commence à picorer dans mon assiette. Elle m’interroge sur ce Louis qu’elle ne connaît pas. Je lui raconte l’épisode du parc, comment il a pris la défense du gamin, son assurance, son charme juvénile…

– Intéressant ! Je suis impatiente de le rencontrer. Tu crois vraiment qu’il va venir ? Vu la façon dont tu lui as parlé, on peut avoir des doutes.

J’ouvre les deux hautes fenêtres pour évacuer les odeurs de bouffe de mon salon.

– Fais-moi confiance, il viendra.

Betty hoche la tête en silence. Elle sait que ma capacité à cerner les gens rapidement est un des atouts majeurs de notre agence.

– C’est parfait ! s’exclame-t-elle. Avec le départ de Timothée pour ses études, nous n’avions plus ce profil-là dans l’équipe. Ce môme arrive à point nommé. Il nous faudrait peut-être un geek ou deux pour compléter. Il se trouve que dans mon cours de poterie, justement…

– Comment va Matt ? la coupé-je avant qu’elle ne me suggère une nouvelle fois de se charger du recrutement.

Dès que Betty rencontre un homme, elle me propose de lui faire passer un entretien. J’ai besoin de personnes un peu plus sélectives qu’elle pour cette mission et je le lui ai déjà indiqué. En évoquant sa conquête du moment, je détourne son attention de cette énième tentative pour me faire changer d’avis.

Désorientée, mon assistante termine ma portion de nouilles avant d’écarter les mains.

– Mais enfin, de quoi tu parles ? Qui est Matt ?

– Ton copain ?

– Oh ! Max ? grimace-t-elle. C’est fini ; ce mec était un mollusque géant. Lent, profiteur… J’avais envie de le gifler.

– Tu veux dire durant les trois jours qu’a duré votre idylle ?

Pendant que je débarrasse la table basse, elle s’allonge sur le canapé, étalant sa robe autour d’elle, et pose ses pieds sur le fauteuil voisin. Elle me regarde soudain avec malice.

– Ne crois pas que je n’ai pas remarqué que tu faisais diversion, petite maline. Mes aventures te passionnent autant que je m’intéresse au cours des actions à la Bourse de Paris. Mais je ne t’en tiendrai pas rigueur si, pour changer, nous parlions de tes amours…

Ce mot me fait émettre un bruit de gorge entre le hoquet et le couinement d’une souris prise au piège. Mes « amours » se résument à mes passades à L’Absinthe, ce dont Betty est parfaitement au courant. Sauf si elle a déployé son sixième sens. Auquel cas elle sait pour Smiley.

Pour être tout à fait honnête, je comptais un peu là-dessus. Je n’ai pas pour habitude de me confier sur mes relations, sans doute parce que mes quelques essais ne peuvent même pas prétendre à cette appellation, mais depuis samedi, ça me démange.

Ce qui est arrivé avec Oliver n’est rien d’autre qu’un jeu, il ne saurait en être autrement. Pourtant, je ressens le besoin d’en parler à quelqu’un. Et autour de moi, il n’y a personne à part Betty. Claire a actuellement des problèmes plus importants qui la préoccupent, et de toute manière, il ne me viendrait jamais à l’idée d’évoquer mes histoires de cul avec ma sœur. Même si nos échanges se sont multipliés ces derniers jours, je ne suis pas encore prête à lui confier quoi que ce soit.

Depuis deux jours, je retourne ce qui s’est passé dans ma tête, et c’est en soi déjà un souci. Pourquoi est-ce que je ne parviens pas à garder ma ligne de conduite face à Smiley ? À conserver cette distance salvatrice que je maintiens en toutes circonstances ? Ce type me rend dingue, dans tous les sens du terme ; j’ai envie de le frapper, et à la seconde suivante, de lui sauter dessus.

À côté de ça, je songe à l’agence. VertiG est mon bébé, mais Betty est mon associée et elle y est tout aussi investie. Je ne me vois pas lui cacher ce qui se trame avec l’un de nos employés. Mes défauts dépassent mes qualités, pourtant, le mensonge ne fait pas partie de ma panoplie.

– J’ai couché avec Oliver, lâché-je de but en blanc.

La voilette de travers, mon assistante se redresse comme un diable sort de sa boîte.

– Ah ! je savais qu’il y avait quelque chose entre vous !

Le ton de son commentaire ne me permet pas de déterminer si elle désapprouve ou pas. Les excuses ne sont pas dans mes habitudes, mais s’il le faut, je lui en présenterai. Pour moi, l’agence est la priorité, je ne la mettrai pas en péril pour une simple liaison. Je devrais pouvoir contrôler mes pulsions.

Avant que je dise quoi que ce soit, un sourire éclaire le visage de Betty.

– Tu veux qu’on en parle ? Il te plaît ? C’est sérieux ?

On entre dans le genre de discussions que j’exècre. En fait, mon associée s’en contrefout du fait que j’ai enfreint la règle de ne pas mélanger travail et plaisir. Elle voudrait juste qu’on décortique chaque seconde passée avec Smiley pour pouvoir pousser des cris hystériques. Le style de conneries que font les filles entre elles.

– Non, je voulais te le dire, c’est tout, signalé-je. Je dîne avec lui demain soir.

Le dire à voix haute rend la situation plus réelle encore, et un nœud se forme dans mon ventre. Cette sortie à venir est pour moi une source d’angoisse sans fin. Cela fait une éternité que je ne me suis pas prêtée à l’exercice d’un repas en tête à tête. Trop intime, trop d’imprévu, trop risqué.

Les yeux de Betty s’arrondissent de surprise, et elle bat des mains comme une otarie.

– Non, mais c’est du champagne qu’il nous faut ! Tu vas t’asseoir autour d’une table avec un homme et parler avec lui. Pour de vrai. Je suis ravie ; non, attends, abasourdie aussi. Mais surtout, enchantée. Oliver est exactement ce qu’il te faut !

Je m’abstiens de lui demander ce que ça signifie au juste et avant qu’elle ne s’excite outre mesure, j’ajoute en vitesse :

– Je m’étais engagée pour un dîner, donc je respecte ma parole. Après, je te garantis que ça va s’arrêter.

Betty se contente de hocher la tête, son enthousiasme retombant comme un soufflé face à mon pragmatisme. Elle nous sert un fond de vodka à chacune, et nous trinquons en silence.

Après avoir passé en revue avec moi le planning de la semaine, mon amie vérifie une dernière fois ses plantes adorées. Elle m’embrasse ensuite, prête à prendre congé, mais avant de franchir le seuil de mon appartement, elle se retourne vers moi, sérieuse.

– Contrairement à ce que tu veux faire croire au monde entier, tu as un cœur, Ava, et il bat. Il est peut-être rouillé pour ce qui est des hommes, certes, mais il palpite. Fort. Je te connais, je te vois tous les jours avec les clientes, et je peux t’assurer qu’il est en parfait état de marche. Laisse-le donc batifoler un peu. Bonne soirée !

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