Vertig (French Edition)

Laureline Eliot · Chapitre 18 sur 42

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Vertig (French Edition)

18 - Oliver

18

 

Oliver

 

Étalé sur un transat, torse nu, Ushi mate sans scrupule les joggeuses qui courent devant la péniche.

– Sacré poste d’observation, petit veinard, commente-t-il en connaisseur.

Yeux clos, visage tourné vers le soleil matinal, j’apprécie ce moment avec mon meilleur ami. Il est monté sur le bateau deux heures plus tôt alors que je dormais encore et il m’a réveillé avec une corne de brume, l’enfoiré. Je sais pourquoi ; j’étais aux abonnés absents cette semaine. J’ai passé tout mon temps chez Paola.

Nous commençons à trouver nos marques, elle et moi. Cette femme est un véritable rayon de soleil croisé avec un bulldozer. Rien ni personne ne peut se mettre en travers de son chemin, et elle garde le sourire en toutes circonstances. Le quotidien n’est pas de tout repos, et sa mère, qui a pris le relais pour les trois prochains jours, me regarde comme un extraterrestre, mais en dehors de ça mon bilan est plutôt positif, je trouve.

Chaque soir, j’ai prétexté des questions d’ordre professionnel pour appeler Ava ; j’avais besoin de l’entendre soupirer d’agacement dans le combiné. Elle ne m’a raccroché au nez qu’une seule fois, et je n’en suis pas peu fier.

– Alors, c’est sûr, tu vas t’installer dans la maison de ton père ? me demande Ushi en saluant une jolie brune qui lui fait un doigt d’honneur. Tu peux rester ici, sur la péniche, si tu veux.

– C’est ma maison, maintenant, je ne sais pas… Il faut bien que j’en fasse quelque chose.

Sur ce, je balance à mon meilleur ami son tee-shirt et ajoute :

– Habille-toi, tu me fais honte.

– Tu me fais perdre un sacré paquet de pognon, là ! grogne-t-il. J’avais parié avec Yves que tu refuserais ton héritage. Il va pouvoir emmener Samia en croisière avec tout ce qu’il a gagné, ce vieux singe !

Il retrouve son sérieux pour m’affirmer :

– Blague à part, je suis content pour toi, mon pote.

– Je vais effectuer quelques travaux avant d’emménager, et tu seras réquisitionné, évidemment. Allez, magne-toi, espèce de crétin. Je dois déposer un papier à Betty chez VertiG.

Ushi me suit à l’intérieur de la péniche, extatique.

– Betty… tu sais ce que ça m’inspire ?

– Non, et je ne veux surtout pas l’apprendre. Dépêche, j’y vais à pied.

– Ça te dérange si je t’accompagne ? Histoire que tu me présentes la future Mme Astier…

Au regard peu amène que je lui lance, mon meilleur ami éclate de rire.

– Relax ! Je plaisante !

– Qu’est-ce que tu peux être lourd…

– Je t’en prie, depuis que tu sais que Mint est Ava, tu es tout foufou !

– Foufou ? Je ne suis pas un chien.

– C’est pourtant bien ta queue que je vois frétiller, ricane Ushi.

Nous quittons le bord du fleuve pour nous engager dans la zone industrielle, en direction de l’agence.

– Tu confonds avec toi.

– Sans doute, admet mon pote, toujours hilare. Détends-toi, je serai sage. Croix de bois, croix de fer, même si j’ai déjà ma place en enfer ! Allez, répète-moi pourquoi elle te plaît tant, cette femme ; de ce que j’en sais, c’est pas vraiment ton type.

– Quel type ?

– La fille facile.

– Bon sang, ce que je déteste cette expression !

– Ouais, moi aussi, je me suis mal exprimé ; surtout que, soyons honnêtes, aucune fille n’est facile, elles ne sont que complexité et méandres ! Y’a deux minutes pour que je fume une clope ?

À l’ombre d’une entreprise de pièces détachées, je m’assois sur un plot de béton tandis qu’Ushi s’allume une cigarette.

– Mais tu vois ce que je veux dire, reprend-il. Elle est différente de tes ex. Elle semble entreprenante et décidée. Elle n’a pas froid aux yeux…

– Justement, c’est un aspect de sa personnalité qui m’attire. Son assurance me fascine. Mais il y a plus que ça. Elle est une contradiction vivante, je veux comprendre ce qui se cache en elle. On ne peut pas être à la tête d’une agence comme VertiG et être aussi froide qu’Ava veut bien le laisser paraître.

Silencieux, Ushi s’amuse à faire des cercles de fumée.

– C’est quoi, mon genre, selon toi ? lui demandé-je.

– Des livres ouverts, répond-il en souriant. Tes copines précédentes étaient toutes sympas, limpides, simples. Pas prise de tête. Mais je ne dis pas que c’est ton genre, c’est juste les filles avec lesquelles tu es sorti jusqu’à présent.

Il n’a pas tort. Mes deux principales relations sérieuses étaient vouées à l’échec, j’ai eu le temps de les analyser sous le soleil du Yucatán. J’étais investi à 100 %, je ne sais pas faire autrement, mais ces femmes ne me connaissaient pas. Comment l’auraient-elles pu, dans la mesure où je n’étais pas moi-même ? J’aimais la routine de ces relations, comme j’appréciais le confort de mon boulot. Je m’étais englué.

– Je sais pas… soupiré-je, revenant au sujet d’Ava. Peut-être qu’elle s’en contrefout de moi.

– Peut-être… ou peut-être pas. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a de l’adversité en face. Tu craques pour un coffre-fort, Oli. Tu vas galérer pour trouver la clé, et moi, je vais me marrer à te regarder faire.

Au bout de quelques minutes de marche, Ushi et moi atteignons enfin le bâtiment austère de VertiG. Mon ami siffle entre ses dents, ironique. C’est vrai que l’extérieur n’est pas engageant. Je sonne, et nous patientons quelques secondes à peine avant que Betty nous ouvre, les joues écarlates.

– Ah ! salut.

Je lui tends le RIB que je suis venu lui remettre. Derrière elle, je constate que le rez-de-chaussée est encombré de cadres contenant des images en noir et blanc.

– Tiens, tant que tu es là, tu peux m’aider à les mettre aux murs ? me demande-t-elle. Et pas de bruit, Ava est en rendez-vous.

Ushi s’avance avec une démarche de cow-boy.

– Besoin d’un homme fort, ma p’tite dame ?

Betty lève un sourcil, paumes sur les hanches, puis glousse en lui tapant l’épaule.

– Oui, mais vous ferez l’affaire.

La tête déconfite de mon ami vaut tout l’or du monde. La secrétaire le charge des cimaises pendant qu’elle et moi nous attaquons à une photo d’arums.

– C’est qui, ton copain ? chuchote-t-elle.

– Un mec que j’ai ramassé dans la rue. Je pourrai voir Ava quand elle aura fini ?

– Elle est énervée. Il nous manque un biker pour une cliente. Enfin, nous en avons un, mais il est actuellement en périple sur la route 66 pour une autre mission. Du coup, elle cherche un nouveau bad boy.

– Pourquoi pas moi ? proposé-je en grimaçant comme un pirate.

– C’est vrai que tu pourrais sûrement effrayer une classe de maternelle.

Ushi se marre, le faux frère.

Du bruit sur la mezzanine. Ava apparaît en compagnie d’un Viking en chemise à carreaux. Ils descendent l’escalier ; mon employeuse n’a pas l’air ravie. Comme à chaque fois, je suis soufflé par son énergie, sous laquelle affleure une fragilité que je n’arrive pas encore à saisir complètement.

– Monsieur Astier ? s’étonne-t-elle en me découvrant.

Elle arrive au rez-de-chaussée avec le géant. Ce dernier, qui constate qu’Ushi n’atteint pas un crochet, propose avec douceur de le porter, et s’exécute dans la foulée.

– Tout doux, l’ami, s’emporte mon copain. Va falloir me payer le restau avant de me toucher, hein !

Alors que je savoure chaque seconde de cet instant désopilant, Ava détaille Ushi.

– Et vous êtes ?

Trop heureux de s’échapper des bras du colosse, mon ami se précipite vers elle.

– Le meilleur ami d’Oliver. Mon nom est Ushi, et je suppose que vous êtes Ava ? Il m’a beaucoup, beaucoup parlé de vous.

Je le fusille du regard, mais ni lui ni ma boss ne m’accordent la moindre attention.

– Vous avez une moto ? s’enquiert-elle. Vous cherchez du travail ?

– Non. Et non plus, coquine ! Vous auriez pu me débaucher si vous proposiez un vrai job d’escort, mais là…

Si Ava est déçue, elle n’en laisse rien paraître. Elle évalue Ushi du regard.

– On ne s’est pas déjà vus ? demande-t-elle.

– Oh ! non, je crois que je m’en souviendrais, et vous aussi.

Je sais pertinemment que mon meilleur ami n’entreprendrait jamais rien envers une femme qui me plaît, mais une bouffée de jalousie me fait serrer les poings ; ça suffit.

– Mademoiselle Langlois, est-ce qu’on peut se voir dans votre bureau ? Maintenant.

Au ton que j’emploie, tous les regards se tournent vers moi, en particulier celui de l’intéressée, qui paraît étonnée. Néanmoins, elle obéit après avoir sommé Tom, le Viking, d’aider Betty avec les cadres. Ushi m’indique avec un clin d’œil qu’il m’attend dehors.

Une fois la porte de son bureau fermée, Ava s’assoit sur l’accoudoir d’un fauteuil.

– Je vous écoute, dit-elle tout en déboutonnant le haut de son chemisier.

Bien sûr. J’avais presque oublié à qui j’avais affaire. Elle veut prendre le pouvoir sur notre échange, comme d’habitude. À la naissance de ses seins, je vois le grain de beauté que j’avais remarqué à L’Absinthe. J’inspire une profonde goulée d’air.

– C’était à propos de…

– Vous savez, Oliver, me coupe-t-elle en ondulant vers moi, si vous vouliez profiter de ma compagnie, il suffisait de le dire.

Elle se colle à moi, et je sens la rondeur de sa poitrine contre mon torse.

Résiste, Oli !

Je déglutis. J’aurais dû me douter qu’Ava me ferait payer mon audace.

Tentatrice, elle susurre :

– Moi, je n’ai pas honte d’avouer que j’aimerais beaucoup…

Sa main glisse le long de mon dos.

Résiste, merde !

–… beaucoup…

Elle effleure mes fesses.

Sois fort !

–… beaucoup…

Elle lèche mes lèvres lentement. Je crève d’envie de l’embrasser.

Quand elle glisse sa main sous mon tee-shirt, je me dis que j’ai assez résisté. Sa bouche se plaque sur la mienne, et je parviens à articuler trois mots dans un dernier regain de lucidité :

– À une condition.

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