Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Au nom de mon fils

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Prologue

 

 

Jackson, Mississippi

Fin novembre

Marcus étouffa un juron. Un filet de sueur lui coulait dans le dos et sur les flancs. Le chauffage était mal réglé, il régnait une chaleur étouffante dans la pièce.

Il avait bien essayé d’ouvrir la fenêtre, mais elle était collée par de la peinture. Il était en train de se liquéfier. Pour couronner le tout, l’adhésif qui fixait le micro sur sa peau tirait sur ses poils à chacun de ses mouvements.

Asa l’avait collé trop serré. Normalement, cela n’aurait pas dû être si gênant. L’opération devait durer vingt minutes. Donny Simmons effectuerait la livraison et Marcus lancerait à Asa la « formule magique » dans son micro.

Sauf que Donny Simmons avait plus d’une heure de retard !

Marcus pesta de nouveau. Il avait une de ces soifs.

Pour oublier l’effet de serre et l’épilation progressive de son torse, il détailla le salon miteux autour de lui : une moquette usée et puante sur laquelle il s’était assis parce que le seul fauteuil semblait encore plus dégoûtant, des murs sales, de vieux meubles et une énorme télévision qui devait avoir vingt ans d’âge.

Un frisson le parcourut soudain. Est-ce que quelque chose allait mal ou devenait-il seulement paranoïaque ? Depuis deux mois qu’il fréquentait Donny et ses amis, leur méfiance avait dû déteindre sur lui.

Il se rassura en songeant à ses hommes postés dehors. Mais eux aussi devaient s’impatienter. Il faisait zéro degré, et la météo annonçait pour la nuit une tempête de verglas. La neige fondue rendait toute circulation infernale.

Rien d’étonnant à ce que Donny soit en retard, conclut Marcus.

En tout, dix hommes attendaient son signal : quatre dans une voiture banalisée, plus loin dans la rue, et six agents des forces spéciales dans une fourgonnette de plombier garée devant la maison d’à côté. La semaine précédente, il y avait passé plusieurs heures : on y tremblait de froid.

Il reporta son attention sur les camés qui fumaient dans le salon, avachis en attendant la livraison. Charles, le frère de Donny, Janice, sa petite amie, et un dealer de troisième catégorie nommé Billy.

Charles gisait sur un canapé défoncé et portait un T-shirt défraîchi. Sous le logo ailé d’une marque de moto était inscrit un message :

« Si tu peux lire ces mots, c’est que la poufiasse est tombée. »

Charmant, ce Charles.

Janice était affalée sur une chaise longue déglinguée près du canapé. Ses longs cheveux gras cachaient son visage, elle tenait une cigarette entre ses doigts crasseux.

Billy, lui, tournait en rond dans la cuisine et regardait par la fenêtre à carreaux toutes les trois minutes. Quelles substances avait-il prises et depuis combien de temps ? se demanda Marcus.

Il se repassa mentalement la réunion de préparation qui avait eu lieu la veille. Debout, dans la salle de réunion de la police, il s’était désigné :

— Je serai dans le salon, habillé comme aujourd’hui. Merci de ne pas me tirer dessus.

Tout le monde avait ri, puis on était passé aux choses sérieuses. A midi, le juge Watson avait signé le mandat de perquisition ainsi que les mandats d’arrêt pour Donny, Charles et Billy.

Le plan consistait à attendre que Donny soit là pour conclure l’affaire.

Marcus dirait : « C’est bon »

Et tout se déclencherait.

Les forces spéciales feraient irruption, arrêteraient les suspects et feraient s’allonger Marcus à terre. La patrouille sécuriserait le périmètre. L’opération devait pouvoir s’effectuer avec un minimum d’énervement, sans qu’un seul coup de feu ne soit tiré. Du moins, Marcus l’espérait. Sa véritable identité ne serait pas dévoilée.

Voilà ce qui devait se passer.

Donny était ordinairement ponctuel dans ses livraisons, chose peu courante chez les drogués. De même, tous les mardis à 16 heures, Billy était là pour prendre la livraison. C’était la première fois en deux mois qu’il y avait du retard dans la transaction.

Un bruit de voiture interrompit Marcus dans ses réflexions. Donny se garait dans l’allée. Le pot d’échappement devait traîner par terre pour faire un pareil raffut.

Marcus se levait quand Donny entra précipitamment par la porte arrière de la maison, portant un sac de voyage en Nylon. Il n’était pas seul, et Marcus se figea.

Tessa.

Bêtement, il avait cru la protéger en lui disant non. Mais elle était là, accrochée à Donny comme à un ticket gagnant, pour quelques grammes de produit. Marcus l’observa, tandis qu’elle le saluait froidement, sans laisser soupçonner qu’ils n’étaient pas que de simples connaissances de bar.

— Il était temps, maugréa Charles. Qu’est-ce que t’as foutu ?

— J’essayais de ne pas finir dans un arbre.

Donny parlait d’une voix perchée et éraillée.

— C’est une vraie patinoire dehors.

— Donny, faut toujours que t’exagères, railla Janice.

— Vas-y, mords-moi, chérie.

— Tu peux toujours rêver.

— Assez bavé, intervint Marcus. Mettons-nous au boulot. J’ai quelqu’un qui attend.

— Avec moi, ça fait deux, approuva Billy.

Il vint se planter près de Marcus.

— Déballons cette m…

Boum, boum, boum.

Le bélier transperça la porte.

Quelqu’un avait tout fait foirer, songea Marcus. Il se coucha. Les membres des forces spéciales firent irruption dans la pièce, armés de pistolets-mitrailleurs 9 mm.

— P… Qu’est-ce que… ? s’écria Charles.

Il tomba sur le canapé sans achever sa question.

Janice se mit à hurler. Donny se retrouva par terre avec Marcus. Billy sortit un Glock 9 mm.

— Police… Jette ton arme, tu es en état d’arrestation ! cria Tanker, le chef de l’unité.

Aussitôt, Billy saisit Tessa et lui posa l’arme sur la tempe.

— Jette la tienne ou je la bute.

— Tu ne pourras pas t’échapper, mec. La maison est encerclée. Lâche-la.

Tanker parlait d’une voix calme. Toute son équipe avait débarqué dans le salon, les fusils-mitrailleurs pointés sur Billy.

Etendu aux pieds de Tessa, Marcus avait l’œil rivé sur le Glock. Tessa tremblait de peur mais le regardait avec une entière confiance. Il n’était pas question qu’il sorte son arme dans une telle situation. C’était le meilleur moyen de les faire tuer tous les deux.

Billy avait certainement pris du speed, il était en pleine crise de schizophrénie. Dans dix secondes, il allait perdre les pédales et se mettre à tirer. En roulant avec force sur Tessa, Marcus devait pouvoir la déséquilibrer le temps que Tanker fasse son boulot.

Il croisa le regard du chef de l’unité et, après un imperceptible signe de tête, fonça dans les mollets de Tessa.

Elle tomba à la renverse en hurlant, échappant à l’arme qui la menaçait. Dans sa chute, elle entraîna vers le bas le bras de Billy, qui tira quelques coups au passage. Tessa se tut brutalement. Tanker s’élança et Billy se retrouva au sol avant même que l’écho des coups de feu ne se soit tu.

— Policier touché ! s’écria l’adjoint de Tanker. Policier touché !

Marcus se retourna : de quel policier s’agissait-il ? Une douleur à l’épaule le traversa alors sauvagement. Son bras était en feu, mais le reste de son corps semblait aussi glacé que la neige fondue qui tombait dehors.

Pas de bol. Sa vision de la pièce bondée s’assombrit en périphérie, alors que le volume sonore s’amplifiait. Près de lui, Tessa gisait les yeux ouverts, fixant d’un regard sans vie le plafond jauni.

NON !

Une balle l’avait touchée entre les yeux, un filet de sang s’échappait par le coin de sa bouche. Quelque chose mourut en lui.

— Appelez une ambulance ! hurla Asa.

Puis il se pencha au-dessus de Marcus.

— Elle… ? bafouilla Marcus.

Asa ne répondit pas immédiatement.

— On s’occupe d’elle. Accroche-toi, mon vieux. Les secours arrivent.

Marcus déglutit péniblement. Les propos d’Asa ne le rassuraient pas, au contraire. Les balles égarées de Billy avaient pu le toucher gravement et une mare de sang s’agrandissait sous lui.

Asa se dépouilla de son pull, le roula en boule et l’utilisa pour lui comprimer la poitrine sans cesser un instant de parler.

— Beau travail, mon vieux. Hodges va être aux anges. Il y a une tripotée de drogue ici. Il doit y avoir aussi du cash. Hé, tu restes avec moi, hein ?

— Evidemment, marmonna Marcus.

Mais Asa mentait. Hodges allait être furax en apprenant comment l’affaire avait tourné. C’était un échec sur toute la ligne, songea Marcus dans une demi-conscience. Tessa était morte et il ne pouvait pas dire à Asa ce que cela représentait pour lui. Il devait faire comme si elle n’était qu’une droguée de plus, victime d’une fusillade.

— Ça va aller, murmura-t-il.

Il y voyait de moins en moins.

— Tu sais, j’ai failli tomber dans les pommes à cause de la chaleur en vous attendant. Mais tu dis rien à Hodges, hein ? J’aimerais tellement respirer un peu d’air frais…

Il avait de plus en plus de mal à aligner les mots.

— J’ai senti que quelque chose n’allait pas… Tu connais cette sensation ?

Puis, ce fut le noir complet.

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