Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 7

7

 

Le vent se leva. Au même moment, le tonnerre gronda au loin. Cally s’écarta de la voiture, affolée. Elle tourna sur elle-même.

— Harris ? Harris, où es-tu ?

Le siège-auto avait disparu mais le doudou était resté là. Elle scruta le jardin, la voiture, les alentours.

— Harris ! Harris, mon chéri, réponds-moi !

Les nuages s’approchaient à vive allure et des éclairs zébraient le ciel.

— Auriez-vous perdu quelque chose, madame Burnett ?

C’était la voix de Gregor. Cally pivota sur elle-même et resta momentanément sans voix, près de la voiture. Elle avait la bouche sèche et la peur y mettait comme un goût métallique.

— Où est-il ? Qu’avez-vous fait de lui, enfant de salaud ?

— Oh ! Madame Burnett, ce n’est pas ainsi que doit s’exprimer une lady du Sud. Je vous pardonne étant donné les circonstances. Le stress révèle parfois nos plus mauvais côtés. Mais il révèle aussi parfois le meilleur chez certains. C’est du moins ce que j’ai appris.

— Je me fiche éperdument de ce que vous avez appris. Où est mon fils ?

— Parfaitement en sécurité, je vous assure. Frank va l’emmener faire une petite promenade. Vous le récupérerez quand nous en aurons terminé ici.

— Que voulez-vous dire ?

— Quand nous aurons terminé notre travail ici, vous retrouverez Harris sain et sauf. Frank va juste le garder afin de nous garantir que vous ne serez pas tentée de révéler à qui que ce soit ce que vous avez découvert dans ma chambre.

La panique étranglait Cally. C’était un cauchemar.

Au claquement d’une portière, elle se dirigea vers l’endroit d’où venait le bruit.

Gregor s’interposa devant elle, en pointant une arme.

— Je ne ferais pas cela à votre place, madame Burnett… Au fait, vous m’avez surpris.

Il avait adopté le ton d’un père qui gronde son enfant.

— Fouiller la chambre d’un hôte… je n’aurais jamais cru cela de vous. Votre respect des bonnes manières et de l’intimité est une des raisons pour lesquelles j’avais choisi River Trace.

Le tonnerre grondait de plus en plus. L’orage approchait.

— C’était… par accident.

La peur la faisait bégayer.

— J’ai renversé la liqueur… Je n’avais pas l’intention de regarder dans le tiroir. J’essayais juste d’éponger… je…

— Pas d’excuses, madame Burnett. Cela ne vous va vraiment pas. Jamais d’excuses. C’est ma philosophie personnelle.

— Je vous en prie. Je ne dirai à personne ce que vous avez prévu. Mais ne faites pas de mal à Harris, je vous en prie.

Elle était sur le point de perdre tout contrôle.

C’est un cauchemar. C’est juste un cauchemar.

Un crissement de pneus sur le gravier lui déchira le cœur. Ils lui enlevaient son enfant. Elle ébaucha un pas en boitillant vers l’allée. Gregor agita son arme en secouant la tête. Luella la retint par le bras.

— Madame Burnett, nous ne lui ferons pas de mal. Tant que vous vous tairez, il ne risquera rien. On vous le rendra sain et sauf pas plus tard que mardi soir. En revanche, si vous tentez d’appeler la police ou d’intervenir de quelque façon que ce soit…

Sa voix se perdit dans une bourrasque de vent.

Non, je n’y arriverai pas.

Cally perdit tout à fait son sang-froid.

— Non, je vous en prie, non. Ne faites pas ça.

Elle s’agrippa au bras de Gregor.

— Je ferai n’importe quoi. Je vous en prie, je n’en parlerai à personne. Par pitié, rendez-le-moi.

Gregor secoua la tête.

— Harris restera avec nous jusqu’à ce que tout soit terminé. Quand nous aurons pu partir en toute sécurité, nous vous ferons savoir où vous pouvez le trouver.

— Mais pourquoi ?

Cally pleurait, son nez coulait. Elle n’avait jamais su pleurer avec grâce, c’était le cas une fois de plus mais elle s’en moquait.

— Pourquoi faites-vous cela ?

Gregor ricana affreusement.

— Pour l’argent, bien sûr. Vous avez une idée de ce qu’engrange le casino lors d’un week-end comme celui-ci ?

Cally secoua la tête, incrédule.

— Environ douze millions. De dollars. Et ils ne les déposeront à la banque que mardi matin. Les banques sont fermées pour le week-end du Memorial Day.

— Mais votre carrière… la société pour laquelle vous travaillez ?

— Ma société !

Gregor éclata d’un rire profond, horrible et rauque. L’estomac de Cally se noua.

Puis le rire s’estompa, un nouveau crissement de pneus lui succéda. Etaient-ils de retour ? Peut-être avaient-ils renoncé à enlever Harris. Une lueur d’espoir la réchauffa. Gregor semblait ne s’être aperçu de rien.

— Ma société est sur le point de capoter et plusieurs personnes pensent que je devrais aller en prison.

Gregor s’exprimait avec amertume. Il ne parlait plus pour elle mais déclamait.

— Vous savez ce que nous faisons, n’est-ce pas ?

Elle secoua la tête.

— Nous sommes une société militaire privée dont on a loué les services en Irak. Storm’s Edge.

— Mon Dieu…

Storm’s Edge avait fait la une de l’actualité la semaine précédente.

— Oui, ce Storm’s Edge-là, confirma Gregor. La société qui subit actuellement une enquête judiciaire.

Il secoua la tête d’un air de dédain.

— Avec mes hommes en Irak, j’ai violé trop de lois administratives ineptes. Mais j’ai fait en sorte que le boulot soit fait quand personne n’y arrivait ou ne le voulait. J’ai enquiquiné messieurs les bureaucrates au passage. C’est toujours la même chose : vous les aidez à gagner une guerre et les gratte-papier vous bottent le cul. Oh ! Ils ont tout un tas de termes techniques pour ça, mais en fin de compte ça se résume à ça : après tout le sale boulot que j’ai fait, ils veulent me traîner devant les tribunaux. Voilà pourquoi j’ai besoin d’argent, de beaucoup d’argent pour commencer une nouvelle vie ailleurs. Cambrioler le Paddlewheel, c’est un moyen plutôt indolore de m’en procurer.

Cally écoutait, abasourdie. Etait-ce un horrible cauchemar ou la sinistre réalité ?

Le sable soulevé par le vent lui fouettait le visage et les bras. Elle fit la grimace. Gregor avait-il bien dit indolore ?

— Pourquoi êtes-vous poursuivi en justice à titre personnel ?

Il ne répondit pas tout de suite. Il semblait regarder droit devant lui, à travers elle.

— A cause d’autre chose. Appelons ça… un problème féminin.

Il rit encore, cruel et rauque.

Elle frissonna, reprit la parole pour cacher sa réaction.

— Mais vous avez l’intention de blesser des gens. D’utiliser des explosifs, des armes à feu.

— Etant donné que les agents de sécurité n’en ont pas au Paddlewheel, c’était un choix évident. Ne vous inquiétez pas. Si tout se déroule comme prévu, personne ne devrait être blessé. Juste quelques explosions pour faire diversion.

— Vous croyez vraiment pouvoir vous en sortir ?

Elle baissa les yeux vers les pissenlits couchés par le vent à ses pieds, elle avait deviné la réponse avant même d’avoir achevé la question.

Les cinq shérifs adjoints du comté de McCay ne feraient pas le poids face à ces hommes super-entraînés.

Plusieurs articles parus dans la presse avaient appelé à augmenter les effectifs de la police afin de traiter tous les nouveaux problèmes engendrés par la présence des casinos. Mais étant donné les restrictions budgétaires et le reste… rien n’avait été fait. Les hommes de Gregor, qui travaillaient pour Storm’s Edge, étaient parfaitement capables de tenir la dragée haute à la police locale.

Gregor ne répondit pas. C’était inutile.

Un éclair zébra le ciel.

Il est dangereux de rester dehors sous l’orage.

Cette pensée idiote lui traversa l’esprit tandis que le tonnerre grondait autour d’eux.

Un rire nerveux monta en Cally et elle le refoula, ne laissant échapper qu’un petit bruit qui ressemblait à un cri étouffé.

Lorsqu’elle releva les yeux, Marcus traversait la pelouse dans leur direction. Un instant, elle craignit qu’ils ne lui fassent du mal. Son inquiétude se mua en confusion quand Gregor lui répondit enfin.

— On a tout ce qu’il faut pour que ça marche.

Marcus prit la parole, sans la quitter des yeux.

— Qu’est-ce qui se passe, Gregor ?

— Oh ! J’expliquais juste la situation à Mme Burnett.

Stupéfaite, Cally crut s’étouffer.

— Mon Dieu, vous êtes avec eux…

Marcus serra les dents et s’adressa à voix basse à Gregor en la regardant droit dans les yeux. Elle ne pouvait comprendre ce qu’il disait à cause du bruit de l’orage.

Elle baissa de nouveau le regard : le vent avait finalement arraché les fleurs de pissenlits. Elle allait perdre la tête.

Bien sûr que Marcus était avec eux. Un agent de sécurité, mieux, un garde du corps était le complice idéal pour qui projetait de braquer un casino. Il devait connaître tous les moyens imaginables pour entrer et sortir de l’établissement. C’est probablement lui qui leur avait fourni les plans qu’elle avait découverts dans le bureau.

— Oui, madame Burnett, notre plan prévoit toutes les éventualités. Voyez-vous, il nous fallait l’aide d’un homme de l’intérieur et Marcus s’est fait une joie de nous l’apporter. Il a lui-même quelques problèmes financiers. Et maintenant, nous pouvons aussi compter sur votre aide.

Elle observait les deux hommes avec une horreur grandissante.

— Vous voulez que je vous aide ?

— Ce ne sera peut-être pas nécessaire. Mais nous savons que vous ferez tout ce qu’il faut pour que cette opération réussisse. N’oubliez pas : il faut que nous réussissions. Car dans le cas contraire, vous ne reverrez jamais votre fils vivant.

Elle voulut protester mais ne put que hocher la tête, vaincue. Elle était prête à tout ce qu’ils demanderaient si cela pouvait sauver Harris.

Une nouvelle fois, le tonnerre ébranla le ciel zébré d’un éclair — beaucoup plus proche. De grosses gouttes de pluie se mirent à tomber dans l’allée.

— Rentrons. Nous finirons ça après le dîner.

Gregor avait repris sa voix de parent mécontent.

Cally le fixa, hébétée.

— Le dîner ?

— Bien sûr ! Nous allons dîner comme prévu. C’est bien du chou collard que j’ai senti, non ? Tout peut-il être prêt dans une demi-heure ?

Il n’attendit pas sa réponse et marcha sur les pissenlits sans tête.

Elle retint un sanglot. Sa vie venait d’être saccagée comme ces fleurs.

Il pleuvait pour de bon et Luella la tira par le bras. Elle avait assisté à la scène sans dire un mot.

— Allons, ma chérie. Rentrons.

Sans répondre, Cally laissa Luella la ramener vers la maison en boitant sous la pluie battante.

* * *

— Mais qu’est-ce qui t’a pris, Gregor ? Il n’a jamais été question de kidnapping !

Depuis une demi-heure, Marcus discutait de ce nouvel accroc au programme dans la chambre de Gregor en compagnie de Johnson et de Sams. Il ne réagissait peut-être pas de manière adéquate, mais jouer les associés indignés lui semblait de bon ton.

— Parle moins fort, grogna Gregor.

Etendu dans un fauteuil de relaxation, il réchauffait son verre de liqueur, mais son regard contredisait son apparence décontractée.

Marcus, lui, n’avait pas touché à son verre.

— Il n’y a aucune raison de s’inquiéter pour cet enfant, poursuivit Gregor. Cela n’aura aucune incidence sur notre plan. Tout se déroulera comme convenu.

Il avala une gorgée d’alcool.

— Comment ça, aucune incidence sur notre plan ? tonna Marcus. Ça change tout, au contraire.

Il n’avait pas besoin de se forcer pour jouer les outragés.

Ce changement détruisait sa stratégie consistant à faire intervenir les forces spéciales avant le braquage. Désormais, il n’était plus possible d’agir en toute sécurité.

Il ne voulait prendre aucun risque avec la vie de Harris.

Des images de la fusillade six mois plus tôt lui revinrent à la mémoire.

— Avec un kidnapping, les fédéraux seront sur le coup, Gregor. Ce n’est pas ce dont nous étions convenus. Tu prends un risque qui…

— Tu as foutrement raison : je prends un risque.

Gregor se redressa dans son fauteuil.

— Tu n’as rien à voir avec cette partie de l’opération. Tu ne cours aucun danger tant que nous ne franchissons pas les portes du Paddlewheel.

Marcus se pencha vers Gregor jusqu’à se trouver pratiquement nez à nez avec lui.

— Mais vous n’en sortirez pas sans moi, donc tu me sers des foutaises et tu le sais parfaitement. Ce kidnapping n’est pas un ajout dans le plan — c’est le grain de sable qui fait tout foirer.

Marcus se leva et rejoignit la grande fenêtre au bout de la pièce pour s’éviter de frapper Gregor. Sa colère n’était pas feinte. Il n’avait aucun mal à jouer celui qui essaie de refréner ses émotions. L’idée qu’on puisse faire du mal à Harris lui serrait le cœur. Il faudrait qu’il analyse pourquoi, plus tard.

Gregor se cala dans son fauteuil et but une nouvelle gorgée de liqueur de pêche.

— Marcus, je ne reconnais plus l’homme que j’ai embauché pour ce travail. Ces problèmes ne devraient pas te concerner à moins… que tu ne te sois trouvé une petite amie.

Marcus fit mentalement la grimace. Gregor attendait sa réaction.

— Bien sûr que non. Mais toute la beauté de ce plan tenait à sa simplicité. Si tu continues à ajouter des complications, on va finir par se faire coincer.

— J’ai été très précis quant à ce qu’on te demanderait. A l’époque, tu m’as dit que tu étais prêt à le faire y compris, je cite, « tout ce qui s’avérerait nécessaire ». Eh bien, voilà ce qui s’avère nécessaire. Il va falloir te faire à cette idée.

— Même s’il en coûte la vie à ces gens. C’est bien ça, Gregor ?

— Cela reste à déterminer.

Gregor se pencha pour se resservir de liqueur.

— S’ils deviennent une menace, il faudra les éliminer.

C’était ce que Marcus soupçonnait depuis que Cally lui avait ouvert la porte, la veille au soir. Gregor n’hésiterait pas à tuer les Burnett — et les Wiggins — s’ils le gênaient. Il devait trouver le moyen de les protéger et de retrouver Harris avant de contacter ses supérieurs à Jackson.

Gregor poursuivit :

— Je comprends ta colère. Nous avons pris une décision sans toi. Nous y étions obligés. La question est la suivante : es-tu prêt à continuer ?

Gregor glissa un regard à Sams et Johnson. Marcus connaissait ce regard et savait ce qu’il devait répondre. S’il hésitait, il constituerait lui aussi une menace pour le plan de Gregor. Il opta donc pour la seule réponse qu’il pouvait choisir étant donné les circonstances.

— Evidemment que je suis prêt. Mais ne me tenez plus à l’écart, à l’avenir. Ça me fout en rogne.

OceanofPDF.com