Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée
Chapitre 6
6
Dimanche après-midi
Après avoir tendu le lit king size, Cally prit un instant pour contempler son ancienne chambre. Les murs étaient plus jolis à l’époque où ils étaient verts. Elle haussa les épaules tristement.
Après la noyade de Jamie, elle avait essayé de repeindre leur chambre et d’arranger différemment les meubles, comme le conseillent les ouvrages sur la gestion du deuil. Mais cette nouvelle décoration n’avait absolument rien changé à sa solitude. Elle se sentait irrémédiablement perdue et terriblement marquée. Elle s’était donc installée au rez-de-chaussée, dans les anciens appartements des domestiques.
Harris étant né six mois plus tard, elle n’avait guère eu le temps de penser à sa solitude. Aujourd’hui, ses fantômes avaient disparu et elle était plus à son aise dans cette chambre qu’après la mort de Jamie.
Elle ramassa le seau contenant les produits de nettoyage et gagna la salle de bains attenante. Elle s’arrêta au passage pour remplir la carafe d’eau-de-vie. Gregor Williams semblait apprécier l’alcool maison. En reposant la carafe en cristal sur le bureau, elle bouscula le pichet qui lui avait servi à la remplir. Elle le rattrapa à deux mains mais renversa la carafe.
Avec une bordée de jurons fort peu élégants, elle saisit une serviette et entreprit d’éponger le liquide qui collait.
Oh ! là, là ! Quel désastre !
Triple idiote !
L’alcool coula sur les flancs du bureau, sur le buvard et jusque dans un tiroir partiellement ouvert. La serviette était saturée. Cally alla chercher de l’eau dans la salle de bains en pestant.
Après avoir nettoyé les flancs du bureau, elle passa au tiroir. Il était beaucoup plus arrosé qu’elle ne l’avait cru.
Elle en sortit du papier à lettres à l’en-tête de River Trace et, dessous, un dossier également trempé. Ce dossier appartenant à un client, elle hésita à le sortir.
Mais le tiroir sentait fort la pêche et le dossier flottait pratiquement sur une nappe de liqueur. Certaines pages semblaient trempées.
Je vais juste l’ouvrir et l’étaler sur la serviette. Sinon, ces documents seront inutilisables.
Elle ne voulait pas espionner Gregor Williams, mais il préférerait sûrement qu’elle sauve ses papiers au lieu de les laisser s’imbiber de liquide jusqu’à son retour du lac. Avec un peu de chance, ces pages ne comportaient rien d’important ou d’irremplaçable.
Elle ouvrit le dossier. Il contenait un plan d’architecte détrempé. En essayant de l’éponger, elle lut malgré elle le titre écrit en haut :
« Caméras de sécurité du PADDLEWHEEL »
— Qu’est-ce que… ?
Les plans du Paddlewheel ?
Elle tourna la page : cela semblait bien être un plan du casino.
Elle se mit à éponger le papier machinalement. Mais au fur et à mesure qu’elle tournait et essuyait les pages, sa décision de ne pas espionner s’envola.
Elle n’en croyait pas ses yeux. Elle avait entre les mains les plans complets du Paddlewheel ainsi que ceux du générateur et du système de sécurité.
Elle arriva à la dernière page : c’était un nouvel exemplaire du plan du rez-de-chaussée, marqué d’indications en rouge. Les accès et portillons de sécurité étaient surlignés. Une pièce était entourée en rouge.
Quelques mots étaient écrits au stylo :
« Salle de comptage
Place du détonateur »
Qu’étaient venus faire réellement ses hôtes ?
Elle inspira profondément en se traitant d’idiote. Elle avait dû mal interpréter. Peut-être Gregor et ses hommes travaillaient-ils pour une entreprise chargée d’évaluer la sécurité dans des établissements comme le casino.
Mais elle soupira aussitôt : elle se raccrochait à une chimère. Ces hommes étaient des militaires, pas des civils.
Elle consulta sa montre. Déjà 17 heures. Elle avait commencé à faire les chambres un peu tard.
Ils allaient revenir pour 18 heures. Si elle voulait fouiller leur chambre, elle devait se dépêcher.
Elle épongea le dossier du mieux qu’elle put et le remit dans le tiroir. Sans plus se soucier de discrétion, elle fouilla rapidement le placard, mais ne trouva rien. Elle inspecta ensuite les tiroirs de la commode.
Toujours rien.
Cependant, comme elle relevait le cache-sommier du lit à colonne, une grande mallette rectangulaire apparut. C’était une mallette pour armes. Elle en avait déjà vu : Jamie en possédait plusieurs.
Elle prit le temps de retrouver une respiration calme puis tira la mallette à elle. Les loquets s’ouvrirent sans difficulté. Il y avait quatre armes dedans.
Deux ressemblaient à des petites mitrailleuses, une troisième était une carabine équipée d’une lunette spéciale. Il y avait aussi un .38 spécial semblable à celui qu’elle cachait en haut de son armoire.
La présence de ces armes l’ébranla comme si elle avait reçu un coup. Elle réfléchissait à toute allure tout en restant inerte, assise par terre devant la mallette.
Des bribes de conversations qu’elle avait eues avec Gregor lors de ses précédentes visites lui revinrent à l’esprit. Ses questions sur les environs et la police locale… En fait, il lui soutirait des informations.
Ces hommes n’étaient pas venus pour fêter la retraite de Gregor mais pour cambrioler le casino. Personne n’utilisait ce genre d’armes pour la chasse. Il faut que j’aille chercher Harris et que je sorte d’ici !
Elle referma la mallette et la repoussa sous le lit. Peu importait que Gregor s’aperçoive qu’elle avait fouillé sa chambre. Elle serait le plus loin possible quand il rentrerait.
D’un bond, elle se leva et descendit en courant jusque dans la cuisine. La pièce était vide. Luella devait être rentrée chez elle se reposer avant le dîner.
Des choux collards mitonnaient sur la cuisinière, parfumant la pièce de leur senteur corsée. Luella avait aussi découpé des gombos : elle avait laissé son couteau sur la planche à découper, près de l’égouttoir à vaisselle. Tout semblait normal.
Cally se précipita dans le couloir, vers la chambre de Harris. Il devait être en train de dormir. Elle s’arrêta avant de l’arracher à son lit.
Réfléchis, Cally, réfléchis. De quoi d’autre as-tu besoin ?
Des clés. Il lui fallait ses clés de voiture.
Elle fouilla son sac à main. En vain. Harris déplaçait sans cesse ses clés mais il y avait un double dans le placard. Elle l’ouvrit brusquement et le fouilla.
Où sont-elles ?
Elle était si bouleversée qu’elle n’arrivait pas à se concentrer. Dans une corbeille pleine d’écharpes, elle tomba sur un porte-clés Mickey.
Zut, pas les bonnes.
C’étaient les clés de leur ancien chalet de chasse en bord de rivière à Palmers. Ils avaient résilié leur adhésion et vendu le chalet après la mort de Jamie.
Elle vida le panier par terre et fouilla parmi les écharpes. Le trousseau de rechange n’y était pas. Soudain, elle se rappela.
C’était le trousseau qu’elle utilisait actuellement. Harris lui avait chipé l’original la semaine précédente et elle ne l’avait pas encore retrouvé. Peut-être le trousseau de rechange se trouvait-il sur la table près de la porte de service.
Au moment de quitter le placard, elle se rappela son arme à feu. Juchée sur la première étagère, elle s’étira au maximum pour l’atteindre. Ses doigts rencontrèrent la crosse, mais elle glissa et se tordit la cheville.
Serrant les dents à cause de la douleur qui irradiait dans son mollet, elle glissa l’arme dans son sac et se traîna jusqu’à la chambre de Harris. Elle tenta de le réveiller doucement mais il dormait à poings fermés. Si elle le secouait, il allait se mettre à hurler et il serait d’autant plus difficile de quitter la maison.
— Harris, mon chéri, réveille-toi, s’il te plaît. Harris, ma puce, réveille-toi.
Elle consulta sa montre et le souleva doucement. Elle avait gaspillé trop de temps. Gregor et ses hommes allaient rentrer d’une minute à l’autre.
Munie du doudou, elle sortit. Harris dormait toujours à poings fermés et pesait de tout son poids. Elle allait devoir l’installer dans la voiture et retourner chercher les clés. Elle trouverait certainement le trousseau sur la commode près de la porte de service. C’était là qu’elle l’avait laissé en revenant des courses, la veille.
Dehors, le vent cinglait, la température avait chuté et le ciel était d’un vert menaçant. Elle fit le tour de l’auvent en courant et boucla Harris dans son siège-auto.
Par miracle, il dormait encore. Ignorant sa cheville douloureuse, elle regagna, mi-courant, mi-claudiquant, la porte de service. Dire que le matin même elle avait plaisanté, devant cette porte, avec Marcus et Harris à propos de leur prise !
Ce n’était pas le moment d’y penser. Yes ! Les clés étaient bien là, sur la commode en acajou.
Au moment où elle s’en emparait, la porte principale s’ouvrit et des voix masculines résonnèrent au rez-de-chaussée. Cally se figea, cessant pratiquement de respirer. Les hommes se dirigeaient vers la cuisine. Elle empocha ses clés au moment où Gregor entrait dans le foyer arrière.
— Bonsoir, madame Burnett. Est-ce une odeur de chou collard que je sens ?
Elle hocha la tête en souriant, incapable de parler.
— Ça sent rudement bon, fit Sams, derrière Gregor.
Il fallait qu’elle dise quelque chose.
— Oh ! c’est la recette de Luella. Je suis sûre que vous allez vous régaler. Je vais voir si je peux l’aider. Voulez-vous prendre un verre dans la bibliothèque, messieurs ?
— En voilà une riche idée, commenta Gregor.
Il la scrutait avec une expression bizarre.
— Le dîner devrait être prêt d’ici… d’ici quelques minutes.
Cally s’en retourna dans la cuisine aussi vite que possible. Après avoir refermé la porte derrière elle, elle traversa la pièce, le couloir et ressortit par l’entrée de service. Elle était presque à sa voiture quand elle releva la tête.
Oh ! Luella remontait l’allée en direction de la cuisine ! Cally hésita. Elle ne pouvait pas la laisser pénétrer dans la maison, mais elle n’avait pas non plus le temps de lui expliquer la situation. Or, Luella allait exiger une explication.
Cally se tourna vers la voiture. Un magnolia lui bloquait la vue. Est-ce que Harris dormait toujours ? Mince, elle ne pouvait abandonner Luella, laquelle ne regardait pas dans sa direction.
Elle commença à l’appeler mais, de crainte que Gregor et ses hommes ne l’entendent, s’élança dans l’allée.
Luella sursauta.
— Oh ! Tu m’as fait peur, Cally. Que se passe…
— Je n’ai pas le temps de t’expliquer. Il faut que tu montes dans la voiture immédiatement.
Luella voulut parler, mais resta sans voix, sans doute sentait-elle que ce n’était pas le moment, songea Cally. Hochant la tête, elle la suivit à travers la pelouse jusqu’à la voiture.
Cally la prit par le bras pour la presser.
— Où est Bay ?
— Je l’ai envoyé chercher un peu plus de lait. J’ai tout utilisé pour la pâte à beignets. Il n’est pas encore revenu.
— Ce n’est pas grave. Nous le récupérerons plus tard. Pour le moment, il faut partir d’ici. Immédiatement.
Lorsqu’elles arrivèrent à la voiture, Cally traînait pratiquement Luella derrière elle.
Cally ouvrit la portière, se pencha à l’intérieur et se figea : Harris avait disparu.
OceanofPDF.com