Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 8

8

 

Marcus s’approcha de la porte entrouverte et y jeta un œil. La chambre de Harris était plongée dans le noir, seule une veilleuse posée sur la commode l’éclairait faiblement. Cally s’y était réfugiée, assise dans le fauteuil à bascule, crispée sur une petite couverture qu’elle tenait contre son cœur.

Marcus déglutit. Que venait-il faire là ? Elle n’avait sûrement pas envie de le voir. Elle était sûrement furieuse contre lui.

Mais comme elle avait pleuré dans ce fichu baby-phone, il n’avait pu s’empêcher de la rejoindre. Il tenait l’appareil à la main. Il en avait marre de l’espionner à distance. La veille, sa berceuse ; là, ses pleurs.

Il aurait voulu la rassurer : tout allait s’arranger, il allait retrouver Harris. Mais il ne pouvait rien dire.

Alors qu’était-il venu faire là ? Il n’en avait pas la moindre idée.

— Cally ?

Surprise, elle leva les yeux. La veilleuse révéla ses larmes.

— Qu’est-ce que vous voulez ? murmura-t-elle.

— Je ne sais pas… Je vous ai entendue dans l’Interphone et je ne pouvais pas… Je voulais voir comment vous alliez.

Plusieurs émotions se succédèrent sur son visage : choc, incrédulité, colère. Elle garda le silence un moment, se contentant de se balancer tandis que la pluie cinglait les carreaux.

— Vous êtes mêlé à ça.

Elle parlait d’une voix glaciale et se leva pour venir se planter devant lui, une colère froide au fond des yeux.

— Et vous voulez savoir… comment je vais ?

Elle s’était exprimée avec retenue mais sa voix était montée d’un ton sur la fin.

Marcus acquiesça, elle le gifla. Il avait vu venir le coup mais ne fit rien pour l’en empêcher. Le bruit de la gifle résonna dans la pièce.

— Espèce de salaud. Quand je pense que vous avez pêché avec lui ce matin.

Elle se mit à lui frapper le torse à coups de poing.

— Salaud ! Comment est-ce que vous avez pu ? Comment ?

Elle criait et des larmes inondaient son visage.

Ne pouvant rien faire pour lui venir en aide, il la laissa frapper et s’emporter. Quand elle se mit à le griffer, il lui prit les poignets.

— S’il est tout seul avec eux, c’est parce que… je l’ai laissé dans la voiture. Il… il a peur du noir et fait des cauchemars. Il n’a pas son doudou et ne peut pas… pas dormir sans. Vous… vous croyez qu’ils le savent ?

Elle avait les yeux pleins de larmes. Son nez coulait. Ses longs cheveux roux s’échappaient de sa tresse. Elle respirait par hoquets.

Elle l’observa un moment puis se blottit contre lui.

Il fut surpris qu’elle ne lui assène pas un coup de genou dans l’entrejambe. Il embrassa ses cheveux et la serra contre lui tandis qu’elle pleurait. Elle devait avoir besoin du réconfort d’une présence. Il aurait éprouvé la même chose à sa place. Que pouvait-il faire de plus pour elle ? Lui dire la vérité ?

Mais s’il le faisait, elle risquait de s’en servir pour conclure un marché avec Gregor, s’imaginant sauver Harris. Or, si elle lui disait la vérité, son fils et elle ne courraient que plus de dangers.

Il ne pouvait prendre ce risque. Il allait retrouver Harris avant le braquage et ne dirait rien à Cally avant que l’enfant ne soit en sécurité.

Elle s’imagine que je suis un monstre.

Il s’y attendait, mais cela lui faisait quand même un mal de chien.

Il se dégagea, lui remit le baby-phone et tourna les talons. Il était presque arrivé à la porte quand elle l’interpella d’une voix apaisée.

— Pourquoi avez-vous fait cela ?

— Quoi ?

— Pourquoi vous êtes-vous montré amical envers nous ? La pêche ce matin, le café hier soir ? Et là, que faites-vous ?

Il se redressa et plongea ses yeux dans les siens. La réponse à sa question était trop effrayante et Cally n’était pas en état d’accepter ce pour quoi il était venu la voir. Ce qu’il avait envie de faire depuis qu’elle lui avait ouvert la porte dans son chemisier mouillé.

Il finit par baisser les yeux, de peur qu’elle n’y lise la vérité.

— Si vous saviez ce qui allait se passer dès le début, pourquoi vous êtes-vous conduit comme si vous aviez de la sympathie pour nous ?

— Je ne faisais pas semblant.

Il releva les yeux et affronta son regard étonné. Lui aussi était surpris de s’être ainsi confié.

Qu’est-ce que je fous ?

Sors d’ici, North, avant de te ridiculiser complètement.

Cally le contemplait, l’air stupéfait, l’Interphone à la main. Puis quelque chose changea dans son regard.

Il aurait dû se méfier, prendre le temps de l’interpréter. Mais elle s’approcha de lui, l’enlaça et se mit à l’embrasser fougueusement, se hissant pratiquement sur lui.

Le baby-phone tomba par terre avec fracas tandis qu’elle plaquait son bassin contre le sien et ses seins contre son torse. Sous cet assaut sensuel, il oublia tout.

Se serrant plus fort contre lui, Cally aspira sa lèvre inférieure et passa les bras autour de son cou, l’attirant vers elle. Quand elle glissa la langue entre ses lèvres, il capitula.

Il lui passa les mains autour de la taille et la souleva, pour qu’elle soit à la même hauteur que lui. Puis, il la plaqua contre le mur et la maintint à sa hauteur tandis qu’elle tirait sur la fermeture de son jean. Il déboutonna son chemisier.

Elle avait glissé une main dans son boxer et il lui tenait la tête en arrière, l’autre main glissée dans son soutien-gorge, quand il prit le temps d’observer son visage.

Elle avait un regard glacial, dur et fixé sur le lit d’enfant placé derrière lui.

Elle était ailleurs et une larme coulait le long de sa joue.

Marcus se figea et, lorsqu’elle posa les yeux sur lui, faillit la lâcher.

— Qu’y a-t-il, Marcus ?

Une nuance d’affolement pointait dans sa voix tandis qu’elle resserrait ses jambes autour de lui.

— Je vous ferai tout ce que vous voudrez. Je coucherai avec tous les hommes de Gregor si vous me rendez mon fils. C’est ça que vous voulez ?

Il secoua la tête, luttant pour la tenir malgré le choc. Il n’avait pas été aussi excité depuis une éternité et ce n’était vraiment pas la chose à faire. Elle le savait aussi bien que lui.

— Mais non. Enfin, Cally, il n’est pas question de ça.

Mais si elle avait cru qu’il en était question, c’était qu’il jouait particulièrement bien son rôle.

— Pourquoi, vous croyez que je n’en serais pas capable ? Je suis prête à faire n’importe quoi si… si vous me le rendez. Je vous en prie.

Sa voix se brisa et elle craqua complètement, dans ses bras, la tête sur son épaule. Ils étaient toujours appuyés contre le mur de la chambre.

Marcus la reposa par terre, reboutonna doucement son chemisier et ferma son jean. Il la ramena au rocking-chair, la fit asseoir et prit la petite couverture posée sur le confident pour l’en entourer. On aurait dit une poupée de porcelaine brisée.

Il avait de la peine pour elle. Pour ce à quoi il l’avait exposée, par sa bêtise. La pluie tambourinait sur le toit. Il était temps qu’il s’en aille, avant de tout lui dire — qui il était vraiment, ce qu’il faisait vraiment là.

Parce qu’elle le dirait à Gregor. Elle venait de lui prouver qu’elle était vraiment prête à tout pour récupérer son fils.

Il fit un détour par la bibliothèque avant de regagner sa chambre sous les combles. Il avait besoin d’un verre et d’une douche froide. Il prit un verre en cristal et se servit une ration.

Il ne s’arrêta pas à la première, en but une deuxième. Le visage de Cally, sa voix désespérée le hantaient. Il secoua la tête pour chasser ces visions puis, capitulant entièrement, prit la bouteille sous le bras et s’engagea dans l’escalier.

Il pensait à Cally et à Harris, sans regarder où il allait. Il était parvenu au premier palier quand il trébucha — à cause de l’alcool ou par simple maladresse — et s’étala de tout son long sur le ventre. Par miracle, la bouteille ne se brisa pas.

Il resta étendu là un moment, étonné et affolé, puis carrément furieux. Qu’est-ce qui lui avait pris ?

Je m’étais juré de ne plus jamais y toucher.

Il se releva brusquement et gagna la cuisine à grands pas. Là, il vida d’une main tremblante le scotch de dix ans d’âge dans l’évier.

Il en rachèterait une bouteille à Cally plus tard.

Il avait eu trop de mal à surmonter l’alcool après la mort de Tessa. Il s’était juré de ne plus jamais se laisser aller ainsi. D’ailleurs, Hodges piquerait une crise s’il l’apprenait.

Salut, je m’appelle Marcus. Je suis un policier alcoolique infiltré.

Cela vaudrait presque le coup de lui dire, pour voir la tête du lieutenant.

* * *

Sous une pluie battante qui bombardait le pare-brise, Sams se gara le long de la route, près d’un champ de coton abandonné. Il était avec Rob Johnson. Une usine de matelas du nom de Mattress World Corporation, fermée pour le week-end, se trouvait à quelques centaines de mètres d’eux. Ils la rejoignirent au pas de course.

Les explosifs qu’ils transportaient dans leurs sacs à dos n’étaient pas lourds. Les torches au magnésium pesaient moins de soixante-dix grammes pièce. Des réveils mécaniques légers allaient servir de détonateurs.

Ils installèrent quatre torches chacun en divers points de l’usine. Mattress World Corporation disposait d’un système de détection de fumée et d’arrosage, mais ce dispositif vétuste ne détecterait pas huit torches allumant quelques centaines de mètres d’ouate de coton.

Un gardien de nuit dormait dans son véhicule à l’extérieur du bâtiment. Il ne s’aperçut même pas de leur présence.

Au total, il ne leur fallut qu’un quart d’heure pour pénétrer dans l’usine, installer le dispositif et ressortir.

Quarante minutes plus tard, ils atteignirent le pont de River Road.

Si la pluie avait cessé, le vent avait beaucoup forci. Sams se gara sur le bas-côté et avec Johnson, il sortit le matériel du coffre. La nuit les préservait des regards indiscrets.

Plastique, détonateurs, câble, transmet…

Sams vérifiait qu’il n’avait rien oublié quand un froissement dans l’herbe lui donna des sueurs froides. Il perdit le fil. Il redoutait de se retrouver nez à nez avec un serpent dans ce maquis. Il détestait les serpents. Venimeux ou pas.

Il secoua la tête pour se ressaisir. Il n’aimait pas envisager les problèmes potentiels. Il était à vingt-quatre heures de la fortune.

Il descendit dans le fossé et pataugea dans l’eau croupie pour installer les minuteurs et les explosifs sur la gaine qui courait sous le pont. Cette petite gaine métallique renfermait toutes les lignes téléphoniques entre le casino et le relais téléphonique, huit cents mètres plus loin.

Ce pont de seulement quinze mètres de long n’était pas un grand ouvrage d’art mais, une fois qu’il serait neutralisé, le Paddlewheel serait coupé du reste du monde et l’on ne pourrait plus y accéder que par le Mississippi.

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