Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 8

8

 

 

Luke se pencha devant le canapé où Carol était assise, son visage presque aussi blanc que le mur derrière elle.

— Vous êtes sûre que je ne peux pas aller vous chercher quelque chose ? Une aspirine, une boisson quelconque ?

Elle secoua la tête, mais ne répondit rien.

Il poussa un lourd soupir et s’assit à côté d’elle.

— Je pourrais appeler un docteur. Il vous donnerait quelque chose de plus fort, qui vous aiderait à dormir…

Elle secoua la tête avec un peu plus de vigueur cette fois.

— Non, pas de médicaments. Je ne peux pas dormir, pas ici en tout cas…

Ses yeux se firent suppliants.

— Je vous en prie, murmura-t-elle, emmenez-moi. N’importe où, dans un endroit où je serai en sécurité.

Elle avait le visagse défait. Le cœur de Luke se serra.

— D’accord, je vais faire ça. Donnez-moi seulement quelques minutes, O.K. ?

— Oui.

Elle se laissa retomber sur les coussins.

La maison était tout illuminée et envahie d’agents de sécurité et de policiers. Ils avaient déjà réveillé et interrogé les quelques domestiques qui étaient logés sur place, mais, dormant au dernier étage, ceux-ci n’avaient rien vu ni rien entendu.

Dans un coin, Cornell s’entretenait avec le responsable de la Stellar-Security, lequel était blanc de rage. Il venait d’accabler son personnel de reproches pour s’être laissé déborder par un intrus. Pour un peu, Luke aurait eu pitié d’eux.

Enfin presque…

L’homme avait neutralisé l’agent de garde à la porte principale et l’avait laissé ficelé et bâillonné dans les buissons. Il avait procédé de la même manière avec ceux qui gardaient les deux coins de la façade. Luke n’avait pas tort quand il disait que la maison avait besoin d’un système d’alarme high-tech et aussi efficace que possible…

Cornell, qui avait fini de parler au responsable de la Stellar, s’approcha. Il jeta un coup d’œil incertain en direction de Carol, puis fit signe à Luke. Mais dès que celui-ci se fut levé du canapé, Carol le suivit.

— Vous pouvez aussi bien parler devant Mme Ashton, souligna Luke.

— D’accord, dit le policier en tirant à lui une table basse pour s’asseoir devant eux. Alors, voyons un peu ce que nous avons : pour le moment, seulement votre description d’un homme d’à peu près un mètre quatre-vingts pour quatre-vingts kilos, qui portait des vêtements sombres. Pas grand-chose… D’autant que l’herbe est tellement drue sur la pelouse que nous n’avons pas de trace exploitable. Il va falloir nous y prendre autrement pour savoir qui était cet homme. Savoir par exemple pourquoi il était là…

Il regarda Carol.

— Madame Ashton, il semble bien que c’était vous qu’il cherchait, puisqu’il était dans la chambre des maîtres. Mais s’il avait simplement voulu vous tuer, il se serait assuré que vous ne puissiez pas vous accrocher à la balustrade, en vous balançant par-dessus…

— Il se doutait peut-être que, dans ce cas, je lui aurais fait la peau, gronda Luke. Peut-être qu’il voulait bel et bien la tuer et qu’il a dû changer ses plans, parce que c’était trop risqué avec moi dans les parages…

Cornell hocha la tête.

— C’est possible et peut-être aussi qu’en fait, il cherchait quelque chose dans la chambre des maîtres, quand vous l’avez dérangé. Est-ce que nous pourrions monter ensemble ? Voir si quelque chose a été emporté ?

— D’accord, répondit Carol, d’une voix lasse mais plus ferme.

Elle se leva du canapé et, cette fois, ne chercha pas à s’appuyer sur le bras de Luke. Elle s’avançait avec beaucoup de dignité, comme si c’était son devoir qui la tenait par la main.

Dans l’escalier et le couloir, tout était très silencieux, nota Luke. Mais à peine eurent-ils passé les lourdes doubles portes que la rumeur de la pièce, transformée par les enquêteurs en scène de crime, leur sauta au visage. Luke échangea un regard étonné avec Cornell. Carol dut le surprendre car elle expliqua, d’un air amer :

— La pièce est parfaitement insonorisée. Comme cela, personne ne pouvait entendre mes cris…

Elle entra sans attendre, les laissant digérer cette information.

— Je voudrais que ce salopard soit encore vivant pour que je puisse le tuer moi-même, murmura Luke entre ses dents.

Les coins de la bouche de Cornell se soulevèrent dans un demi-sourire.

— J’aurais du mal à vous arrêter pour ça, car c’était visiblement une ordure de première classe…

Ils entrèrent à leur tour, mais se tinrent sur le seuil, tandis que Carol allait et venait dans la pièce entre les enquêteurs.

Elle ne paraissait pas rechercher trop précisément quelque chose et ouvrait une boîte à bijoux, un tiroir…

Luke l’observait et un soupçon grandissait en lui. Carol opérait sa recherche avec trop de détachement, comme si elle voulait dissimuler le fait qu’en réalité, elle recherchait un objet précis. Comme elle vérifiait d’un coup d’œil s’il la regardait, il détourna la tête et fit semblant de s’intéresser au travail d’un technicien proche de lui. Une ou deux secondes plus tard, son regard revint se poser sur elle. Elle venait d’ouvrir un tiroir de commode et de passer la main à l’intérieur, d’un côté, puis de l’autre. Ses yeux s’agrandirent et elle refit le même manège. Enfin, elle baissa brièvement les paupières et referma le tiroir.

Luke croisa son regard. Elle traversa la chambre pour le rejoindre.

— Quelque chose a disparu ? demanda-t-il d’un ton exagérément nonchalant.

Carol croisa frileusement les bras sur sa poitrine et secoua la tête.

— Non, rien, je vais retourner dans la chambre que j’occupais pour m’étendre quelques minutes…

De toute évidence, elle mentait, et une pointe de déception piqua Luke.

— Juste une seconde, lui dit-il.

Il fit un signe à l’un des agents de sécurité en faction dans la pièce.

— Mme Ashton va se reposer. Vous gardez sa porte.

— Très bien !

Carol eut un regard surpris, se demandant visiblement pourquoi ce n’était pas lui qui venait veiller sur son repos.

— J’arrive dans quelques minutes, se justifia-t-il. J’ai encore quelques questions à poser à l’inspecteur.

L’explication eut l’air de la rassurer un peu, mais pas entièrement. Elle ne paraissait que partiellement satisfaite de devoir se placer sous la protection d’un autre agent.

Luke n’avait en fait rien à demander à l’inspecteur Cornell. C’était seulement une ruse pour que Carol quitte la chambre. Dès qu’elle fut partie, il s’approcha de la commode qu’elle venait de fouiller et ouvrit le tiroir qui avait attiré son attention. Il était entièrement vide, ce qui était plutôt surprenant, les autres étant remplis de vêtements. Mais qu’y avait-il donc, au fond, qu’elle avait cherché en vain ?

Il palpa précautionneusement les quatre coins, puis le fond. Rien. Alors, il retourna sa main, paume en l’air, et ses doigts rencontrèrent du métal froid et un câble électrique. Qu’est-ce que c’était ?

Il sortit le tiroir et le déposa sur le lit. L’objet était fixé à la commode elle-même, au-dessus du tiroir.

Cornell traversa rapidement la pièce, sourcils froncés.

— Vous avez trouvé quelque chose ?

— Si on veut. Donnez-moi un coup de main…

Ensemble, ils écartèrent la commode du mur.

— Ça ira, dit Luke.

Il s’accroupit pour examiner l’arrière de la commode. Le petit câble sortait du mur.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? s’étonna le policier.

— Vous avez une lampe de poche ?

— Toujours !

Le policier lui tendit une torche de la taille d’un stylo.

Luke s’accroupit de nouveau pour examiner le mur, puis, il inspecta les moulures des portes de la commode. Il finit par y repérer une sorte d’œil circulaire, incrusté dans le creux d’une volute de bois. Il l’en retira avec précaution.

— C’est ce que je pense ? demanda Cornell.

— Selon toute vraisemblance, oui. C’est une caméra miniature… Et elle était en service.

Du même mouvement, ils se tournèrent vers le lit, exactement dans l’axe. La caméra pouvait certainement filmer tout ce qui se passait là, conclut Luke.

— Le salaud, l’immonde salaud ! jura-t-il.

— Je ne vais pas vous contredire, répondit flegmatiquement le policier.

Luke ouvrit le corps du tout petit appareil.

— Il semble qu’il y avait une carte vidéo, là-dedans. Mais elle n’y est plus.

L’inspecteur hocha la tête et grommela :

— Vous y croyez, vous, au type qui s’introduit dans une chambre pour voler des vidéos représentant un couple marié ?

— Pas vraiment, non, répondit Luke. Il doit y avoir autre chose.

— Je vais prévenir mes gars qu’ils doivent rechercher une carte vidéo, annonça le policier. Mais peut-être qu’Ashton l’a prise…

Il réfléchit un peu et soupira.

— Je ne comprends rien du tout à cette affaire. Plus ça va, plus ça devient étrange…

— S’il y a une caméra, dit Luke, il peut bien y en avoir une deuxième…

— Compris ! lança Cornell, qui se mit à fouiller un autre meuble.

Luke posa la petite caméra sur le plateau de la commode. Plus il en apprenait sur Richard Ashton et plus il le méprisait. Manifestement, cette caméra avait servi à enregistrer les brutalités dont il accablait sa malheureuse épouse.

La vraie question était : qui était au courant de l’existence de ces vidéos ? L’intrus ? Etait-ce lui qui avait retiré la carte-mémoire ou bien Richard Ashton lui-même, pour que personne d’autre que lui ne voie ces images ?

Luke pesta : il allait devoir en parler à Carol, et ce n’était pas une perspective réjouissante…

* * *

Quelques coups légers furent frappés à la porte de la chambre. Carol remonta le couvre-lit sur sa poitrine.

— Qui est là ?

— Luke. Je peux entrer ?

Elle se redressa et s’adossa à la tête de lit.

— Oui, oui…

Il se glissa dans l’entrebâillement, referma le battant derrière lui et tira le verrou.

Carol soupira : normalement, cette précaution aurait paru exagérée, étant donné le nombre de policiers et de vigiles qui patrouillaient dans la maison. Mais après ce qui s’était passé, aucune précaution n’était de trop…

Luke s’assit sans façon sur le rebord du matelas.

— Je suis au courant pour la caméra…

Carol garda le silence en retenant son souffle.

— Je suis désolé, s’excusa Luke, je suis peut-être brutal.

— Non, non, c’est entre autres pour ça que je vous fais confiance ; vous êtes honnête et franc. Avec vous, au moins, je sais à quoi m’attendre et croyez-moi, cela veut dire beaucoup pour moi.

Elle écarta ses cheveux de son visage.

— Maintenant, vous connaissez un de mes secrets ; mon mari aimait filmer tout ce qui se passait dans cette chambre.

Luke se tut et lui tendit sa main, paume en l’air. Il resta ainsi, dans une position d’attente.

C’était encore autre chose qu’elle aimait chez lui. Il ne lui prenait pas la main et, d’une façon générale, ne faisait rien sans s’assurer d’abord qu’elle le voulait bien. Il était patient, calme et ne la forçait à rien. Il paraissait parfaitement comprendre combien elle redoutait le plus petit contact humain, après toutes ces années à n’être jamais touchée que par un monstre.

Elle refoula quelques larmes inattendues et entrelaça ses doigts aux siens.

Il reprit doucement :

— Vous cherchiez la carte vidéo, n’est-ce pas, quand vous étiez dans la chambre ? L’avez-vous trouvée ? Et rapportée ici, ou quelque part ailleurs ?

— Non. C’est vrai, je l’ai cherchée. J’ai oublié de le faire plus tôt. Elle était là depuis si longtemps que j’avais quasiment oublié son existence. Et puis, quand j’ai vu tout ce monde dans la chambre, je m’en suis souvenue. Je ne veux pas que ma honte soit visible et devienne la vidéo de délassement de quelques flics dans un commissariat, ou pire, finisse sur un site internet.

— Votre honte ?

Carol était à la torture et détourna son regard.

— Vous savez, lui dit-il toujours très doucement, vous n’êtes pas du tout obligée de me faire des révélations, mais si jamais vous avez la moindre idée de ce qui peut expliquer l’irruption de cet homme dans la maison, alors il vaudrait mieux me le faire savoir…

— Le seul objet disparu, à ce que j’ai pu voir, est cette carte-mémoire vidéo. J’ai donc tendance à penser que c’est la raison de cette intrusion. Seulement à part montrer… comment Richard me brutalisait, je ne vois pas l’intérêt qu’il peut y avoir à visionner cette carte. Est-ce que cela intéresse vraiment quelqu’un ?

Luke la regarda un long moment, les dents serrées, puis il confia lentement :

— J’aimerais pouvoir chasser toute cette douleur et remonter le temps, pour vous épargner tout ce qu’il vous a fait.

Carol souleva la main de Luke jusqu’à ses lèvres et l’embrassa.

— Merci, cela semble vous toucher beaucoup. Je ne sais pas bien pourquoi… vous vous sentez aussi concerné, mais… je tiens à vous dire que ça compte beaucoup pour moi. Il y avait si longtemps que personne n’avait… eu un peu d’attention envers moi.

— Je voudrais… vous serrer dans mes bras, Carol, je peux ?

Cette requête la surprit tellement qu’elle tressaillit.

Il se raidit instantanément.

— Non, on dirait que je ne le peux pas. Excusez-moi, je pensais…

De nouveau, elle posa sa main sur la sienne.

— J’aimerais beaucoup que vous fassiez cela, chuchota-t-elle.

Il repoussa le couvre-lit et se glissa dessous, tout habillé, puis passa son bras autour de la taille de Carol et l’attira contre lui, son dos contre sa poitrine.

— Tout à l’heure, je vous ai dit que je vous emmènerais ailleurs, mais il ne reste plus que quelques heures avant l’aube. Il y a un agent de sécurité qui garde la porte de cette chambre et lorsque la police sera partie, il restera une douzaine de vigiles opérant en binômes, cette fois, pour ne pas se laisser surprendre. Si vous le voulez bien, on pourrait se reposer un peu avant d’imaginer un nouveau plan dans la matinée. Vous voulez bien attendre jusqu’au matin ?

En réponse, elle enfonça sa tête dans l’oreiller, contente d’avoir son bras autour d’elle. Celui de Richard paraissait toujours peser une tonne, comme une sorte d’ancre qui l’aurait attachée et retenue au fond de l’eau. Mais avec Luke, c’était un cercle protecteur, qui la mettait en confiance, comme si, pour la première fois de sa vie, elle comptait enfin pour quelqu’un.

* * *

La première chose qu’elle fit en se réveillant le lendemain matin fut de satisfaire à une résolution qu’elle avait prise mais qu’elle appréhendait un peu. Elle appela Leslie et lui retira sa clientèle. L’avocate ne prit pas la nouvelle avec très bonne humeur et la conversation tourna vite au vinaigre.

Ensuite, Carol réfléchit à une destination où fuir avec Luke. N’importe où qui ne soit pas cette maison où elle avait vécu pendant toutes ces terribles années. Cinq ans. Non, quatre ans et demi, car les six premiers mois de leur mariage, Richard et elle avaient vécu dans une plus petite maison, à une heure de route de Savannah.

Voilà où elle allait se diriger, et tout de suite !

Luke fut probablement un peu surpris qu’elle veuille occuper une maison qu’elle avait partagée avec Richard, mais il n’en laissa rien paraître et ils se mirent en route à bord de sa vieille Thunderbird. C’était plus sûr que sa voiture à elle, qui avait un GPS facilement traçable, argua-t-il.

En route, elle se livra sur son passé, multipliant les confidences. Comment elle avait rencontré Richard, alors qu’elle n’était qu’une serveuse de restaurant surmenée et mal payée. Comment ce riche industriel l’avait tirée d’une vie de pauvreté pour une autre, qu’elle n’aurait jamais pu imaginer. Comment ils avaient vécu le début de leur amour dans cette maison.

Ces six premiers mois, elle les avait traversés dans une sorte de brouillard. Ils avaient été heureux, oui, jusqu’à la première dispute. Celle-ci avait eu comme point de départ une broutille, dont Carol ne se souvenait même pas. Ce n’était pas tant cela qui l’avait marquée que la réaction démesurée de Richard. En voyant qu’elle n’était pas d’accord avec lui, il était devenu livide et ses yeux s’étaient assombris. Puis il avait viré au rouge brique et avant que Carol ait pu comprendre quoi que ce soit, il lui avait balancé son poing en pleine figure.

Il avait tout d’abord paru aussi horrifié qu’elle d’un tel geste et elle, elle avait été trop choquée et trop occupée à soigner sa mâchoire endolorie pour seulement imaginer pouvoir le quitter. Il avait passé les deux semaines suivantes à être aux petits soins pour elle, afin d’effacer son geste. Il s’était excusé, encore et encore, avait veillé à tous ses désirs et juré que jamais, non, plus jamais, il ne lèverait la main sur elle. Et elle l’avait cru, bien qu’elle fût encore en colère.

Mais leur lune de miel avait bel et bien pris fin ce jour-là et la magie de leur petite retraite en amoureux s’était dissipée. L’un et l’autre le savaient, bien qu’aucun des deux ne l’ait admis. Richard acheta la grande maison de ville et ils déménagèrent. Plus jamais ils ne retournèrent dans ce petit nid douillet. Pourtant, Richard ne vendit pas cette maison. Il la fit entretenir et nettoyer périodiquement, au cas où ils auraient voulu y revenir pour des vacances ou un week-end. Mais jamais ils ne l’avaient fait. Y retourner ne présentait donc aucun danger, se rassura Carol.

Luke gara sa voiture sous un arbre, à un jet de pierre de la maison.

— Comme ça, on ne nous verra pas de la route.

— Il n’y a pas grand-monde qui y passe, de toute façon, précisa Carol.

Elle sortit du véhicule en même temps que lui et ils se rejoignirent devant le coffre. Luke en ouvrit le capot et prit leurs sacs ; pour elle, le plus grand qu’ils avaient pu trouver dans la maison, et un petit en bandoulière pour lui.

Ils avancèrent vers la maison et Carol pianota sur le clavier accroché au mur près de la porte.

— Pas courant, commenta Luke.

— Richard préférait ce système aux clés classiques pour toutes les maisons où il ne se rendait pas souvent. Il trouvait cela plus simple que d’avoir à chercher celles-ci au fond d’un tiroir ou chez un concierge.

— D’après ce que j’ai lu de lui, ce n’était pas un homme très spontané…

Elle hésita.

— Il ne ressemblait pas non plus au portrait que faisaient de lui les journaux. Mais vous avez raison, il n’était pas très spontané, il… contrôlait beaucoup ses faits et gestes.

Elle repoussa ces souvenirs désagréables et pénétra dans la maison. Tout y était parfaitement propre : le vestibule, le salon…

— Allons voir la cuisine, proposa-t-elle. Si, comme je le pense, le gardien a rempli les placards, je peux nous faire un petit déjeuner. C’est-à-dire, si j’arrive à me souvenir comment on cuisine…

Elle allait s’avancer, mais il la retint.

— Je dois d’abord inspecter la maison, expliqua-t-il, et m’assurer qu’aucun visiteur indésirable ne nous y a précédés.

Carol se rembrunit devant ce rappel du danger toujours possible, mais elle ne fit aucun commentaire.

— Cette maison est tout de même assez grande, ajouta Luke. Je ne peux vous laisser toute seule pendant que j’en fais le tour. Il faudrait venir avec moi.

— Ça me convient très bien.

Il lui tendit les clés de sa voiture et tira son pistolet, dont il arma la culasse.

— Ecoutez-moi, dit-il doucement. S’il y a quelqu’un et que… je suis en difficulté, je veux que vous vous mettiez à courir, que vous partiez sans vous occuper de ce qui m’arrive et que vous ne vous arrêtiez pas jusqu’à ce que vous vous trouviez dans un endroit où il y aura du monde autour de vous. C’est promis ?

Elle se raidit.

— Je ne peux pas vous promettre ça. Je ne suis pas une poule mouillée. Dans ce genre de situation, je peux vous aider. Taper sur le type avec une lampe, ou je ne sais quoi…

— Pas question, répondit-il d’une voix ferme. Je ne veux pas que vous risquiez d’être blessée.

Elle soupira lourdement.

— Ecoutez-moi, plaida-t-il. Si vous êtes près de moi alors que j’essaie de lutter pour ma vie, je ne serai pas aussi efficace et je pourrais bien être blessé ou tué.

Elle croisa les bras dans une attitude butée.

— Vous essayez de me faire me sentir coupable ?

— Pourquoi ? Ça marche ? répliqua-t-il en souriant.

— Oui. Bon, d’accord, souffla-t-elle. Si cela arrive, je vous laisserai pour aller chercher de l’aide.

— Merci, Carol.

— Je vous en prie, répondit-elle, les lèvres pincées.

Luke sourit à la dérobée et indiqua :

— Bon, commençons par l’escalier.

La maison lui avait paru plus petite que celle de Savannah avant d’y entrer, mais soudain il en doutait. Il y avait tout autant de pièces à l’étage et de cachettes possibles. Seul avantage, il n’y avait pas de mezzanine par laquelle on pouvait se faire jeter dans le vide, par-dessus la rambarde.

Il chassa ce mauvais souvenir et commença l’inspection des chambres et des salles de bains. Carol le suivait en passant parfois sa main sur quelque objet qui devait lui rappeler un souvenir, agréable sans doute, à en juger par l’ombre rêveuse dans ses yeux. Luke en conçut quelque jalousie. Il aurait dû se réjouir qu’elle ait au moins connu quelques moments agréables au début de son mariage. Mais il n’était manifestement pas aussi généreux qu’il l’aurait voulu.

Après avoir vérifié tout l’étage, ils reprirent un autre escalier, au bout du couloir, qui les ramena dans la cuisine.

— Satisfait ? lui demanda Carol en posant sur un buffet les clés qu’il lui avait confiées.

— Tout à fait.

— Alors, allons manger, je meurs de faim.

Sans attendre de réponse, elle se précipita vers le réfrigérateur.

— Rappelez-moi bien de remercier le gardien, lorsque tout cela sera fini. Il tient la maison vraiment propre et pleine de provisions. Il y a du lait et des œufs, de quoi faire une bonne omelette. Vous aimez ça, les omelettes ?

— Bien sûr, mais je peux aussi me contenter de céréales. Rien ne vous oblige à cuisiner, vous savez…

Il ouvrit un placard, près du réfrigérateur, à la recherche de corn flakes quelconques…

Carol l’arrêta en posant sa main sur la sienne.

— Je sais pertinemment que je ne suis pas obligée de faire la cuisine pour vous. Mais j’en ai envie. D’accord ?

A son regard, elle disait vrai. Aussi, il referma doucement la porte du placard.

— Je peux vous aider ?

— Non. Allez vous asseoir et ne restez pas dans mes jambes.

Il rit.

— Voici l’avènement d’une nouvelle Carol. Un chef, et pas seulement cuisinier. Chef Carol !

— Chef Carol ? Ça ne sonne pas mal… je pourrais bien y prendre goût.

Elle chantonna en coupant des dés de jambon et de poivrons, puis les versa dans une poêle, sur le feu.

Tandis qu’elle préparait leur petit déjeuner, Luke fit un pot de café et remplit une carafe de jus d’orange. Il avait l’habitude de manger dans des assiettes en carton et avec des couverts à jeter, mais Carol était évidemment habituée à un tout autre genre de vie. Aussi, il fouilla les tiroirs et disposa la table comme sa mère le lui avait appris, bien des années plus tôt.

Carol lui servit un beau morceau d’omelette et en glissa un plus petit sur sa propre assiette.

— Moi, je les aurais prises en carton, dit-elle. Comme ça, on n’aurait pas à s’occuper de faire la vaisselle.

Il eut un rire bref.

— Moi aussi, c’est juste que je pensais…

Le sourire de Carol disparut.

— Quoi donc, que j’étais snob ?

— Mais non, que vous étiez habituée à… mieux, voilà tout.

Elle mit la poêle dans l’évier et revint s’asseoir sur le tabouret de bar, à côté du sien.

— Excusez-moi, fit-elle, je suis un peu trop sensible sur cette question-là. Vous comprenez, j’ai tenu un rôle pendant longtemps, prétendant être quelqu’un que je ne suis pas. Je commence à peine à me souvenir de la personne que je suis réellement.

Ils mangèrent en silence, mais dans un silence amical. Ensuite, ils débarrassèrent la table.

— C’est la meilleure omelette que l’on m’ait servie depuis des années, la félicita Luke.

— C’est vrai, elle était bonne. J’en suis la première surprise, il y avait des années que je n’avais pas fait la cuisine.

— Et où était-ce ?

— Oh ! A Chester, à quelques heures d’ici, vers l’ouest. C’est là que je vivais, avant… avec mes parents.

Il secoua la tête.

— Je ne crois pas en avoir jamais entendu parler.

— Très peu de gens savent où c’est, c’est juste une bourgade sur la State Road 126, avec quelques centaines d’habitants qui sont fermiers ou travaillent dans des villes plus importantes.

— Et que faisaient-ils, vos parents ?

— Ils tenaient une petite gargote. Moi, j’y étais serveuse, tout en finissant mes études. Mon père m’a appris à cuisiner, entre deux « coups de feu ».

— C’est là que vous avez rencontré Richard ? demanda Luke pour l’encourager à continuer.

— Oui, il voyageait pour son travail. C’était avant qu’il ne devienne tellement riche… mais pour moi, il l’était déjà au-delà de tout entendement. J’avais dix-neuf ans, lui vingt-neuf. Il était beau, il était amusant… La première fois qu’il est venu, c’était parce qu’il était perdu. Je lui ai indiqué quelle route il devait prendre pour se rendre où il voulait aller. La deuxième fois, il est venu pour moi et moins d’un an plus tard, nous étions mariés. En ce temps-là, et pour quelques mois encore, il était mon preux chevalier…

Ses lèvres prirent un pli amer.

— Mais qu’est-ce que je raconte ? Il n’a jamais été un preux chevalier et n’a pas changé après notre mariage. Il était déjà l’homme qu’il était. C’est moi qui étais aveuglée par sa richesse, son physique avantageux et ses belles manières…

Les bras croisés, elle s’adossa à l’évier.

— Je n’aurais peut-être pas dû revenir ici, où je suis environnée de souvenirs qui me ramènent inexorablement vers le passé. Avons-nous été heureux, mon mari et moi ? Oui, un temps, dans cette maison. Mais cela s’est très vite terminé et c’était il y a longtemps. Je n’ai jamais compris pourquoi il me maltraitait et pourquoi j’ai mis tant d’années à réagir, alors qu’il était bien évident qu’il fallait fuir et laisser le passé derrière soi. Mais cela ne m’est pas possible tant que le meurtrier de Richard et celui de Mitch court toujours. Je ne peux pas recommencer ma vie en étant obligée de me cacher…

Au nom de son ami, Luke s’assombrit. Il n’avait même pas eu le temps de commencer à faire son deuil. Il était obligé de refréner ses émotions et de se focaliser sur son premier devoir : assurer la sécurité de Carol.

— Je voudrais partir, reprit celle-ci, me retrouver quelque part où le fantôme de mon mari ne me poursuivra plus. Quand nous y serons, j’appellerai l’inspecteur Cornell et Alex Buchanan pour voir où en sont les enquêtes. Je suis une femme riche, Luke. Je peux engager les meilleurs détectives privés. J’ai vécu dans une sorte de cauchemar, dans une prison mentale où je n’avais pas le loisir de penser à moi. Mais c’est fini. Je veux mettre mes forces et les moyens qu’il faudra pour arrêter ce tueur et que je n’ai plus jamais, jamais, à me cacher.

— Ça me paraît une bonne idée, commenta Luke. Prenons l’autoroute et nous réfléchirons à un endroit où aller.

Il se dirigea vers le vestibule et y prit les sacs. Il allait ouvrir la porte quand il se rendit compte qu’il avait oublié les clés de voiture. Elles devaient être sur le buffet. Il y jeta un coup d’œil, elles n’y étaient plus.

— Carol ! hurla-t-il en lâchant les sacs, fuyez ! Courez, vite !

Quelque chose de lourd et dur s’abattit sur sa tête, et une douleur fulgurante lui traversa le crâne.

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