Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 9

9

 

Carol traversa le salon en courant, aussi vite qu’elle le put, tandis que Luke se débattait avec son agresseur. Celui-ci était muni d’une batte de base-ball et Luke semblait en grande difficulté. Carol hésita un instant. Laisser Luke était une chose terrible, mais elle se souvenait de ce qu’il lui avait dit un peu plus tôt ; il lui avait fait promettre que s’il arrivait quelque chose, elle n’essaierait pas de l’aider, mais chercherait à s’enfuir.

Elle traversa la cuisine et s’engouffra dans l’escalier à l’arrière de la maison, vers l’étage. Il y avait toujours des bruits de lutte au loin, ce qui était encourageant. Luke n’avait pas encore eu le dessous, il continuait à se battre contre l’homme qui l’avait attaqué.

Mais un coup de feu éclata et Carol se figea sur place. Qui avait tiré ? Et où ? Dans la cuisine ou bien dans l’escalier principal ? Elle attendit, dans un silence absolu, un autre son qui pourrait la renseigner. Mais il n’y eut plus rien.

Avec précaution, elle avança dans le couloir de l’étage. Toutes les portes étant fermées, celui-ci n’était éclairé que par le peu de lumière qui venait de la cage d’escalier. Bien sûr, elle aurait pu allumer, mais n’osait pas.

Elle se dirigea vers l’escalier principal, s’aplatit contre le mur, puis avança pas à pas sur le palier… Une main se plaqua brusquement sur sa bouche et une autre la pressa contre un corps dur et chaud. Elle mordit violemment les doigts qui prétendaient lui fermer la bouche. L’homme tressaillit, poussa un gémissement étouffé, mais ne relâcha pas sa prise. Au contraire, il la serra de plus près et la traîna en arrière, vers l’une des chambres, dont il referma la porte derrière eux.

Il la fit pivoter, sans retirer sa main, et elle plongea son regard dans deux yeux d’un magnifique brun chocolat. Elle faillit s’évanouir de soulagement. C’était Luke.

Il retira la main de sa bouche : elle était sacrément rougie !

— Je suis désolée, murmura-t-elle.

Mais déjà, il s’éloignait vers la fenêtre. Il tira les doubles rideaux et regarda vers le sol. Carol se précipita vers lui.

— Il n’y a pas de balcon dans cette maison et une véranda en brique sur tout l’arrière. On ne peut pas s’enfuir par ces fenêtres-là.

— Et côté façade ?

Elle secoua la tête.

— C’est pareil. Si nous avons de la chance, on pourra peut-être tomber dans les buissons, mais ils ne sont pas spécialement doux…

Elle fit une grimace désolée et effleura les cheveux de Luke : ils étaient raides de sang séché sur le côté.

Mais Luke s’écarta et se dirigea vers la porte.

— Il vous faut des points de suture, protesta-t-elle. Est-ce que vous voyez double ? Est-ce que vous avez été blessé ailleurs ? J’ai entendu un coup de feu…

Il mit un doigt sur sa bouche pour lui faire garder le silence. Elle hocha la tête : elle avait compris.

Il ouvrit la porte et s’avança légèrement dans l’entrebâillement.

Mais soudain, Carol fut saisie par-derrière et une lame brilla le long de son cou. Terrifiée, elle retint son souffle.

Luke se retourna brusquement.

— Comment êtes-vous entré ? demanda-t-il d’une voix sourde.

— Peu importe, répondit l’homme, à quelques centimètres de l’oreille de Carol.

Sa voix semblait déformée.

— En tout cas, je la tiens et je ne la lâcherai pas avant d’avoir obtenu ce que je veux !

Luke fit un pas en avant, mais il s’arrêta net quand l’homme plaqua un peu plus son couteau sur le cou de Carol.

— Lâchez-la, ne lui faites pas de mal.

— Si vous ne voulez pas qu’il lui arrive malheur, écartez-vous !

— Qu’est-ce que vous voulez ?

— Je veux qu’elle dise ce qu’elle a fait !

— Mais je n’ai rien f…

Il lui tira les cheveux.

— La ferme !

Elle haleta, essayant instinctivement de suivre son mouvement pour avoir moins mal.

— C’est toi qui l’as tué, reprit l’homme. Je sais que c’est toi. La seule question est… qui est ton complice ? Qui a tenu l’arme pour que tu gardes les mains propres. ?

— Vous êtes entré par les salles de bains, c’est ça ? intervint Luke. Celle-ci communique avec une autre ?

— Oui, et alors ? Qu’est-ce que ça peut vous faire ?

— C’est important. Cela nous apprend, par exemple, que vous connaissez cette maison aussi bien que Carol, parce que vous y avez séjourné. Ce qui explique aussi que vous connaissiez le code d’accès. Alors, la seule question, pour moi, c’est : quel frère êtes-vous, Daniel ou Grant ?

Carol étouffa une exclamation de surprise. L’homme qui la tenait toujours jura sourdement et il retira sa lame, puis il poussa Carol vers Luke. Elle faillit tomber à ses pieds, mais il la rattrapa et tout de suite, la fit passer derrière lui, lui faisant un rempart de son corps, face à l’intrus.

Ce n’était plus un couteau que l’homme tenait dans sa main, il avait dû le ranger dans sa poche. A la place, il les menaçait d’un pistolet, celui de Luke. Il avait dû le lui prendre quand ils luttaient à l’étage en dessous, songea Carol.

Luke défia l’intrus :

— Vous étiez plus impressionnant que cela à l’hôpital, quand vous n’aviez ni batte de base-ball ni pistolet… Si vous posiez ça ? Enlevez votre masque, que nous puissions parler d’homme à homme, Grant…

L’homme jura de nouveau entre ses dents et retira sa cagoule d’un coup sec. C’était bien Grant, qui les regarda l’un après l’autre, le visage rouge et furieux. Il n’abaissa pas son arme.

— Comment avez-vous su ? demanda-t-il.

— C’était un pari à une chance sur deux, répondit Luke.

Mais soudain, il se figea et regarda sur sa droite, vers la porte ouverte de la salle de bains.

— Bon sang, qu’est-ce que c’est que ça ? s’écria-t-il.

Grant s’élança pour voir ce qui se passait, mais bondissant vers le couloir, Luke entraîna Carol avec lui hors de la chambre. Grant poussa un cri de rage. Il n’avait pas été trompé trop longtemps par la ruse de Luke.

— Par là ! chuchota celui-ci.

Il ouvrit une porte et poussa Carol à l’intérieur. Mais au lieu de la suivre, il la referma. Carol se pelotonna dans ce petit débarras où elle ne pouvait même pas tenir debout.

Des bruits de pas martelaient le couloir. Pourquoi Luke ne s’était-il pas enfermé avec elle ? Bien sûr, elle connaissait la réponse. Il détournait l’attention de Grant sur lui, pour mieux la mettre à l’abri et lui laisser une chance de s’enfuir.

Un cri résonna au bout du couloir, puis un coup de feu, absolument assourdissant dans ce petit espace réduit. D’autre pas, rapides le long du couloir. Qu’était-il arrivé ? Est-ce que Luke allait bien ? Avait-il été tué ou blessé ?

Elle revit en pensée son mari étendu, raide mort sur le sol de la cuisine, dans la petite maison. Seulement, ce n’était pas le visage de Richard qui s’imposait à elle, mais celui de Luke, tout pâle.

Non ! Il fallait qu’elle aille à son aide.

Elle tourna le bouton de porte, déterminée à le trouver, et puis soudain, elle se figea. Il lui avait bien fait promettre de s’échapper si elle le pouvait, sans chercher à lui porter secours. Pourrait-elle seulement appeler la police ? Son téléphone portable était dans son sac à main, à l’étage en dessous. Luke devait avoir le sien sur lui. Mais pourrait-il s’en servir ? Le téléphone n’avait-il pas été brisé quand Luke avait lutté avec Grant ?

Carol poussa un long soupir. Que pouvait-elle bien faire ?

Prendre la voiture de Luke était exclu, elle n’en avait pas les clés. Mais Richard gardait un véhicule au garage, derrière la maison, en cas de besoin. Les clés y étaient aussi, dans un placard fermé qui s’ouvrait avec le même code que celui pour la porte d’entrée. Si elle parvenait à se glisser hors de la maison sans être remarquée, alors elle pourrait peut-être prendre cette voiture, filer jusqu’en ville et aller chercher de l’aide.

L’image effrayante de Luke gisant dans son sang lui traversa de nouveau l’esprit. Toute sa vie d’adulte, elle avait fait de mauvais choix. Elle avait épousé le mauvais mari, elle avait cru qu’il regrettait de la frapper et qu’il y avait une chance de le voir changer jusqu’à ce que, au bout du compte, elle ait été tellement paralysée par la peur que c’était miracle qu’elle ait pu s’enfuir.

Voilà qu’elle était devant un autre choix. Si elle faisait ce que Luke lui demandait, elle pourrait demander de l’aide. Mais la ville la plus proche était bien à une demi-heure de voiture, une heure aller-retour sans compter le temps nécessaire pour s’introduire dans le garage. Si par malheur il était blessé, Luke tiendrait-il ce temps-là ?

Elle carra les épaules. Après tout, c’était une chance à courir. Elle connaissait chaque secret de cette maison, le moindre recoin, la moindre alcôve où se cacher, les pièces communiquant entre elles. Bien sûr, Richard avait peut-être donné à son frère les codes d’accès pour qu’il vienne passer quelques jours, mais il était bien peu probable qu’il ait pris le temps de lui montrer tous les secrets de la maison. Elle avait donc un avantage sur Grant.

Elle poussa doucement la porte du placard, jeta un coup d’œil par l’entrebâillement, et curieusement, toutes ses appréhensions disparurent tout d’un coup, comme par enchantement. Elle avait pris sa décision et pour une fois, c’était la bonne, elle le savait. Si elle devait mourir là, ce serait comme une femme de bien, prête à tout pour sauver la vie d’un homme de la même valeur. C’était mieux que de passer le reste de sa vie à se demander si elle avait bien fait tout ce qu’il fallait pour secourir Luke.

Elle se pencha davantage au-dehors et inspecta avec soin le couloir faiblement éclairé. Elle tendit l’oreille, à l’affût du moindre bruit. Rien. Le silence. Aucune ombre passant sur les portes ou les murs. Allons, il était temps de se montrer brave. Elle retira ses chaussures à talons et les déposa dans un coin du placard. Pieds nus, elle courut sur le plancher qui craquait à son passage, vers l’escalier, sur l’arrière de la maison. C’était plus sûr, car on ne pouvait l’y voir que de la cuisine, à la différence de l’autre escalier, sur lequel donnaient plusieurs pièces. Là encore, elle descendit les marches avec beaucoup de précautions, l’oreille aux aguets. Tout était tranquille. Bien trop tranquille. Où était Luke ? Grant ?

En atteignant le bas de l’escalier, elle jeta un regard circulaire sur la cuisine. Personne. En deux enjambées, elle se trouva sur le seuil du salon, où elle se posta encore, tous les sens en éveil. Où donc étaient-ils partis ? Au-delà, elle pouvait apercevoir le hall et la porte d’entrée largement ouverte. Etait-ce un piège ? Est-ce qu’on la guettait, à l’affût, attendant qu’elle essaie de sortir de la maison ?

— Où êtes-vous, Luke ? Est-ce que tout va bien ?

Elle opéra un retrait vers la cuisine, en essayant de réfléchir à la situation. Une arme. Il lui fallait une arme, quelque chose pour se défendre ou pour protéger Luke. Elle avisa le bloc de couteaux de boucher sur le plan de travail et choisit le plus gros du lot. Sa lame était longue de vingt-cinq centimètres environ. La seule idée de devoir peut-être s’en servir contre un être humain lui tordait l’estomac. Avec une hésitation, elle le reposa et en choisit un plus petit. Elle s’en servirait s’il le fallait, mais seulement en dernier ressort.

Elle dissimula la lame dans la manche de son chemisier, laissant dépasser la poignée, sur laquelle elle referma ses doigts. Pour une grande part, l’arme était cachée, mais prête à jaillir et à être brandie, s’il le fallait. Dans un placard, elle choisit aussi une petite, mais lourde poêle en fonte. D’une quinzaine de centimètres seulement de diamètre, mais bien pesante, la poêle pourrait faire de sérieux dommages si elle devait la balancer dans la figure de quelqu’un.

Cette seule idée faillit la rendre malade et lui faire reposer l’objet mais elle n’était pas la seule qui avait besoin de protection. Elle devait se montrer courageuse et tant pis s’il fallait pour cela frapper Grant.

Elle revint dans le salon et cette fois, il y eut quelque chose : une voix basse et familière, puis un cri bref qui s’interrompit brusquement. Abasourdie, Carol battit des paupières. Ce cri aussi semblait familier et c’était une voix de femme. Y avait-il quelqu’un d’autre dans la maison ?

Carol s’avança dans le salon. Un mouvement à la limite de son champ de vision la fit se tourner brusquement, la poêle en l’air. Elle faillit la laisser tomber : c’était Luke, un doigt sur les lèvres pour la faire taire.

Impulsivement, elle referma ses bras autour de la taille de son garde du corps et se serra contre lui. L’expression de surprise qui passa alors dans les yeux de Luke la rendit un instant honteuse de son audace, mais il referma lui aussi ses bras autour d’elle et embrassa ses cheveux, près de son oreille.

— Je suis content que vous soyez saine et sauve, vous aussi, chuchota-t-il. Mais j’aurais préféré que vous restiez à l’abri dans le placard ou encore mieux, que vous vous soyez enfuie dans les bois.

Carol s’écarta un peu de lui en secouant la tête.

— Pas question de vous laisser. Vous feriez bien de trouver une façon de m’inclure dans vos projets.

Il fronça les sourcils.

— Vous aviez promis.

— Je sais. Mais c’est une promesse que je ne suis pas capable de tenir.

Apparemment, il n’appréciait pas ce genre de réponse. Il paraissait sur le point d’entamer une controverse avec elle, quand d’autres sons se firent entendre. Cela ressemblait à des mots furieux, menaçants, mais prononcés sur un ton bas et presque confidentiel, terminés par un choc, comme si l’on frappait quelqu’un.

— D’où est-ce que ça vient ? chuchota Carol.

En gardant le silence, Luke désigna une porte au fond de la pièce. Il lui prit la poêle des mains et la posa sur un coin de table.

— Je l’ai vu s’engouffrer par là, murmura Luke.

— C’est un bureau, précisa Carol. Il retient une prisonnière, là-dedans. Une femme. Nous ne pouvons pas la laisser !

Les lèvres de Luke se pincèrent.

— Je sais. Essayez de ne pas vous mettre dans mes jambes. C’est trop vous demander de ne pas venir vous placer devant la gueule d’un revolver, par exemple ?

— Je ne suis pas idiote !

Il sourit.

— Non, vous ne l’êtes pas. Vous êtes belle, très contrariante et insupportablement adorable, mais vous n’êtes pas idiote.

Elle lui rendit son sourire.

Ils longèrent le mur, pour que l’occupant du bureau ne pût les voir.

Quand ils furent près du seuil, Luke fit signe à Carol de ne plus bouger et de rester là.

Elle acquiesça, soucieuse de lui montrer qu’elle avait confiance en lui. Si une occasion de l’aider s’offrait, elle le ferait, mais il n’était pas absolument nécessaire de l’en prévenir à l’avance. Après tout, il ne fallait pas le déconcentrer, comme il l’avait dit.

D’autres cris étouffés se firent entendre. Carol porta la main à sa gorge.

Luke serra les dents et jeta un coup d’œil dans la pièce. Instantanément, il se figea, puis il entra.

Tout d’abord, Carol ne bougea pas. Mais comme Luke ne revenait pas, elle s’avança sur la pointe des pieds et jeta à son tour un œil dans le bureau.

Le couteau qu’elle tenait toujours lui en tomba des mains.

* * *

Luke venait d’atteindre le fauteuil où Grant était assis quand il y eut un bruit sourd : le couteau de Carol, comprit-il. Elle était sur le seuil de la porte. Son cœur se serra, mais il ne pouvait rien pour elle. Du moins pas tout de suite.

Malgré le bruit, Grant n’avait pas bougé. Il pleurait dans ses mains, les épaules secouées de sanglots. Avant toute chose, Luke referma sa main sur le pistolet que Grant avait laissé sur le bureau. Le frère de Richard leva alors vers lui un regard noyé.

— Allez-y, tirez, ça ne me fait plus rien, maintenant.

— Où est le couteau ? demanda Luke en le tenant en respect.

Il y eut un nouveau cri de douleur, qui venait de l’écran large de télévision, pendu au mur. Luke tressaillit et se força à ne pas regarder. Il avait déjà eu sa dose en entrant dans la pièce.

— Le couteau, répéta-t-il. Et pour l’amour du ciel, coupez cette télé !

Grant tâtonna sur le coussin du fauteuil, tout en lui tendant le couteau. Luke ne pouvait pas laisser se dérouler la vidéo. Il n’allait pas non plus attendre indéfiniment que Grant mette enfin la main sur la télécommande. Il n’hésita pas une seconde et tira un coup de feu dans l’écran. Celui-ci vola en morceaux et devint instantanément noir, tandis qu’une odeur de brûlé s’élevait dans la pièce. Au moins, Carol n’était plus obligée de se revoir, brutalisée par son mari.

— Je suis désolé, Caroline, dit Grant. J’ignorais… Pourquoi n’en as-tu jamais parlé… ?

Carol traversa la pièce et alla extraire la carte vidéo du lecteur. Elle la garda dans sa main.

— C’était ma honte, mon fardeau. Je n’avais pas de raison particulière de le partager. D’ailleurs, ni Daniel ni toi ne m’avez donné beaucoup de raisons de penser que vous m’aideriez si je vous en parlais.

Grant essuya ses yeux encore brillants de larmes.

— Tu étais serveuse de restaurant, expliqua-t-il. Nous avons cru que tu l’avais épousé pour son argent. Mais cela ne veut pas dire que nous ne t’aurions pas aidée si nous avions su…

Il secoua la tête.

— Et quand Richard a été tué, j’ai cru que tu avais payé quelqu’un pour le faire. J’ai même cru que tu avais changé le testament pour pouvoir récupérer son argent.

— Pourquoi vous êtes-vous introduit dans la maison hier soir ? demanda brusquement Luke tout en coulant un regard inquiet à Carol.

— Parce que je savais que Richard avait caché des caméras et des enregistreurs. Je voulais visionner les vidéos pour vérifier si l’une d’elles montrait Caroline en train de tuer Richard ou de parler du testament.

Il secoua la tête.

— Mais peu importe, maintenant, que tu l’aies tué ou non. Il méritait de mourir pour ce qu’il t’a fait. Mon Dieu, je suis tellement désolé !

Il mit la tête dans ses mains. Tandis qu’il parlait, le visage de Carol était devenu d’une pâleur de cendres.

— Comment ça, d’autres enregistreurs ? demanda-t-elle.

Sans cesser de tenir Grant en respect, Luke vint se placer à côté d’elle.

— Répondez à la question, lui dit-il.

Grant s’affala contre le dossier de son fauteuil et essuya ses yeux.

— Richard m’en a montré un, il y a longtemps, dans son bureau, expliqua-t-il. Il essayait alors de confondre quelqu’un qu’il soupçonnait de livrer des secrets industriels à ses concurrents. Il plaisantait en disant qu’il aurait pu s’en servir à la maison également, pour vérifier que le personnel ne dérobait pas l’argenterie discrètement. Une fois que j’étais chez eux, j’ai vérifié la chambre d’amis où je me trouvais et j’ai effectivement déniché la caméra, cachée dans le tiroir d’une commode, exactement comme dans son bureau. Depuis ça, je me suis toujours dit qu’il devait y en avoir aussi dans les chambres.

De sa main gauche, Luke chercha celle de Carol. Elle la mit dans la sienne et il la pressa doucement.

— Ce n’est pas Carol qui a tué votre frère, dit-il, et je n’ai pas besoin d’un enregistrement pour savoir cela.

— Merci, murmura-t-elle.

— Grant, reprit Luke, mon téléphone est cassé, vous en avez un ?

Le beau-frère de Carol mit la main à sa poche.

— Doucement, prévint Luke, immédiatement en alerte. Sans geste brusque.

Grant tira lentement le téléphone de sa poche.

— Venez le poser ici sur cette table basse, puis retournez à votre place.

Grant fit ce qu’on lui demandait. Quand il fut à bonne distance, Luke se saisit du téléphone et le tendit à Carol.

— Voulez-vous appeler la police ? Vous savez, il faut faire le 911.

Elle appela, donna l’adresse où ils se trouvaient, puis s’assit sur le canapé à côté de Luke, face à Grant.

— Je pense que vous avez inventé toute cette histoire de Carol, meurtrière de votre frère, reprit Luke. C’est vous qui l’avez tué, et vous avez tué Mitch, aussi. Etes-vous venu assassiner Carol ?

Les yeux de Grant s’agrandirent de stupeur et il secoua vigoureusement la tête.

— Non, non, je le jure ! Je n’ai voulu faire de mal à personne, je n’ai même pas emporté d’arme. J’ai pris la vôtre pour que vous ne me tiriez pas dessus, c’est tout.

— C’est pour m’en empêcher que vous avez fait feu sur moi ?

— Préventivement, oui. Mais je suis venu pour parler. Je voulais que Caroline dise la vérité.

— En général, ceux qui veulent savoir la vérité ne se présentent pas en assommant les gens à coups de batte de base-ball, tonna Luke.

Le visage de Grant devint très rouge.

— Je voulais avoir l’avantage, expliqua-t-il encore. Je voulais vous forcer à m’écouter. D’accord, je m’y suis très mal pris. Mais il faut me comprendre, je pensais qu’elle avait tué ou fait tuer Richard, alors j’avais peur.

— Je n’en crois toujours pas un mot, lâcha Luke.

— Moi, si, tempéra la douce voix de Carol à côté de lui. Grant a toujours été un impulsif, et pas beaucoup meilleur que moi au jeu des mauvais choix.

Elle sourit tristement.

— Je sais, en plus, que tu aimais profondément ton frère. Je suppose que tu t’es laissé emporter par ton chagrin à croire que j’avais quelque chose à voir avec sa mort.

— Tu es bien plus indulgente que je ne le mérite, marmonna Grant.

— C’est aussi mon avis, ponctua Luke sans cesser de le tenir en respect.

— Pour être tout à fait honnête, reprit Carol, je ne suis qu’à moitié convaincue que ce n’est pas toi qui l’as tué.

— Moi ?

Le visage de Grant redevint très rouge, de nouveau.

— Comment peux-tu penser une chose pareille ? J’aimais Richard.

— Je sais, mais vous vous disputiez beaucoup, tous les deux.

— A propos d’argent, c’est vrai, admit Grant. L’argent, c’était tout pour lui…

Sa bouche prit un pli amer.

— Ça comptait plus que la famille.

Luke commençait à en avoir soupé des gémissements de Grant et de l’indulgence de Carol envers lui. Son beau-frère l’avait, par deux fois, menacée d’un couteau. Il y avait encore une petite tache de sang à l’endroit où il avait appuyé la lame sur sa gorge. Et quand il l’avait basculée par-dessus la rambarde, il aurait pu la tuer. Il ne méritait pas de la pitié, mais plutôt un bon coup de poing. En pleine figure.

— Vous parliez d’un testament, tout à l’heure. A quoi faisiez-vous allusion ?

De nouveau, Grant lança un regard en direction de Carol, mais un regard amer et envieux. Luke fit un geste avec le canon du pistolet, juste pour attirer son attention.

— Ne la regardez pas. Regardez-moi plutôt et répondez à ma question.

— Pourquoi vous ne la lui posez pas, à elle ? répliqua-t-il. Peut-être qu’elle a tué Richard, peut-être que non, je ne sais pas… Et depuis que j’ai vu ce que j’ai vu, ça m’est égal. Mais changer le testament de Richard, ça, ça n’est pas correct. Même s’il était fâché contre moi, il ne m’aurait pas laissé que cinq millions de dollars. Et il n’a jamais été fâché contre Daniel. Pourquoi le punirait-il, lui aussi, en ne lui laissant que cette somme ? Je veux savoir où est passé le véritable testament. Celui qui a été enregistré au tribunal est forcément un faux.

Carol secoua la tête.

— Je ne sais rien de tout cela et je ne suis pas au courant si c’est le cas. Tout ce que je sais, c’est que Richard en a rédigé un juste après notre mariage et je suppose que c’est celui qui a été enregistré.

— Qu’avez-vous à faire de ce testament ? demanda Luke. Vous êtes déjà millionnaires, votre frère et vous.

— Daniel l’est, oui, mais pas moi. J’ai mis tout l’argent que j’avais dans ma société et au cas où vous n’auriez pas remarqué, les temps sont durs depuis quelques années… Je suis au bord de la faillite et ma fille se prépare à entrer à l’université. Cinq millions de dollars, c’est un cautère sur une jambe de bois. Nous allons tout perdre…

Au-dehors, les sirènes de police se rapprochaient. Grant crispa les doigts sur les bras de son fauteuil.

— Oh ! N’y pensez même pas, l’avertit Luke.

Grant poussa un juron étouffé et se laissa retomber dans le fauteuil.

Carol gardait encore une fois le silence. Luke n’aurait pas demandé mieux que la serrer contre lui et la réconforter, lui promettre le calme et la tranquillité. Mais cela aurait été un mensonge, car quelqu’un avait bel et bien tué Richard et Mitch. Etait-ce Grant ? Oui, probablement. Sinon, le véritable tueur courait toujours et Carol était sérieusement en danger.

Les sirènes s’arrêtèrent brusquement, toutes ensemble, mais les projecteurs des voitures de police continuèrent à scruter la nuit, diffusant leur lumière jusque dans la maison.

— Je vais aller leur ouvrir, dit Carol en traversant la pièce.

Mais elle s’arrêta sur le seuil, regarda autour d’elle, puis baissa les yeux vers la carte vidéo. Elle parut vouloir la casser entre ses doigts, mais ne semblait pas en trouver la force.

On frappa vigoureusement à la porte.

— Police, ouvrez ! Nous avons reçu un appel.

— Donnez-moi ça, dit Luke, je vais la détruire.

Il n’était pas certain de le faire. Il ne voulait pas regarder cette vidéo et moins encore la laisser voir à d’autres, mais si jamais elle contenait des indices permettant d’identifier le tueur ?

Carol s’avança vers lui, mais au moment de lui tendre la carte, elle hésita un instant.

— Promettez-moi, lui dit-elle, de ne pas la regarder et de la détruire à la première occasion.

La gorge serrée par la culpabilité, Luke ne pouvait lui répondre. Il ne pouvait s’engager à la légère et Carol ne méritait pas qu’on lui mente.

— Luke ?

Ce regard, sur lui… ce regard !

Il fut obligé de s’éclaircir la gorge.

— Je vous le promets.

Il se maudit intérieurement quand le soulagement se peignit sur le si beau visage de Carol. Elle lui tendit la carte et il l’enfouit dans sa poche, puis alla ouvrir à la police.

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