Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 16

16

 

Marcus dirigea le canot parmi les arbres, les broussailles et les débris jusqu’à la rampe gravillonnée. Le chalet du gardien était juste en face. Dès qu’il aurait trouvé un téléphone et mis Cally en sécurité, il repartirait afin d’arrêter Gregor à lui tout seul. Sa déontologie avait du plomb dans l’aile.

Ils s’apprêtaient tous deux à faire une chose qu’ils regretteraient ensuite. Du moins lui ne la regretterait-il pas. Cally si. Il devait la protéger y compris de lui-même, s’il le pouvait.

En aurait-il la force ?

Dix minutes plus tard, Cally l’aida à enfoncer la porte de M. Sydney.

— Où croyez-vous qu’il soit ? Parti faire les courses ?

Marcus pénétra dans le chalet, étonné de parler d’une voix si coupante. Cally grelottait ; elle enfila une veste qui traînait dans l’entrée.

— Le téléphone est juste là.

Elle désigna le salon et s’éloigna, sans doute à la recherche de vêtements secs.

La pièce était décorée de façon spartiate. Un poêle Franklin, un fauteuil relax en vinyle usé et une télévision en étaient les pièces maîtresses. De nombreuses cannes à pêche ornaient les murs, disséminées parmi les trophées naturalisés.

Toute la pièce sentait le poisson frit et le feu de bois. Un râtelier en occupait un angle : deux fusils, trois carabines et plusieurs armes de poing. Sydney était bien équipé pour le travail ou pour un petit coup de force, songea Marcus.

— J’ai trouvé des vêtements, annonça Cally dans la pièce voisine.

Elle réapparut, chargée de pantalons de sport et de sweat-shirts.

— Vous devriez prendre une douche, Cally. Ça vous réchaufferait. Vous claquez des dents. J’en ai pour quelques minutes au téléphone.

Elle se figea alors qu’elle enfilait un sweat.

— Et Harris ?

Pas moyen de lui dorer la pilule.

— Faites-moi confiance. Je dois appeler. Asa sait ce qui se passe. Avec un peu de chance, il a déjà contacté Hodges. Mais je dois l’appeler au cas où il ne l’aurait pas encore fait.

— Mais si…

— Cally, on n’a aucun intérêt à ne pas appeler maintenant. Gregor a peut-être chaviré. Si tel est le cas, nous avons besoin d’aide pour retrouver votre fils.

— Vous pensez qu’il est déjà mort, c’est ça ?

Elle parlait d’une voix blanche.

Marcus reposa le combiné et la prit dans ses bras. Elle avait enfilé un sweat immense. Ses cheveux étaient encore mouillés et elle semblait très tendue. Par inquiétude ou parce qu’il la serrait contre lui ?

— Non, je ne pense pas qu’il soit mort. Gregor le retient quelque part. Il est peut-être chez un ami de Gregor ou d’un de ses hommes. Nous allons le retrouver mais pour cela il faut appeler des renforts. Le plus tôt sera le mieux.

— On ne peut vraiment pas attendre ? murmura-t-elle contre lui.

— Non, car de deux choses l’une. Si Gregor a bel et bien fait naufrage, il ne pourra pas appeler la personne qui retient Harris et cette personne ne saura plus quoi faire de lui. Mais si Gregor n’a pas fait naufrage, son plan est très sérieusement compromis et il sera plus pressé de s’enfuir que de récupérer votre fils.

Elle parut se détendre un peu.

Il avait envie de la garder encore contre lui, mais elle releva la tête.

— Les hommes envoyés par votre patron seront prudents ? Ils ne tueront pas Gregor et ne lui feront rien tant que nous n’aurons pas retrouvé Harris ? Ils ne feront pas de bêtise ?

— Non. Ils ne feront rien de tout ça, faites-moi confiance.

Pourvu que les événements lui donnent raison !

Il scruta le regard de Cally. Elle avait le nez rouge, le menton égratigné mais l’œil sec. Il lui caressa la joue.

— Vous pourriez me garder comme ça encore un peu ?

Il la serra plus fort et elle cala son menton contre son torse.

— Merci.

Il rit dans sa barbe.

— Ce n’est pas vraiment une corvée !

Elle se mordait la lèvre inférieure, son cœur battait contre le sien et il eut envie d’elle.

Il avait menti, sur la berge. Il ne l’avait pas embrassée par soulagement d’être sain et sauf. Avec elle, il se prenait à rêver de choses qu’il avait crues définitivement impossibles.

Il se pencha vers elle pour l’embrasser mais elle prit une profonde inspiration et glissa hors de ses bras.

— Vous avez raison, je le sais. Appelez-les.

Elle disparut dans la salle de bains, qui donnait sur le salon.

Elle était plus sage que lui. Il fixa la porte de la salle de bains jusqu’à ce que la douche coule. Puis il composa le numéro.

Deux heures s’étaient écoulées depuis le braquage. Hodges avait déjà eu vent de l’explosion car ses hommes faisaient partie des forces spéciales du secteur. Il était en route et tenta de sermonner Marcus pour n’avoir pas appelé plus tôt, mais la communication était si mauvaise que le lieutenant abandonna et les deux hommes s’en tinrent à l’essentiel.

L’enlèvement de Harris. Le braquage. La rivière.

Marcus resta en ligne le temps que Hodges aboie ses ordres afin de déclencher une alerte Amber.

Puis Hodges lui annonça la mauvaise nouvelle :

— L’homme que tu as aperçu dans le faisceau des phares, près de l’embarcadère du Paddlewheel, c’était Asa. Il a subi de graves brûlures, il est aux urgences à Murphy’s Point.

Marcus soupira lourdement, tandis que Hodges poursuivait :

— Le détachement spécial devrait être sur place dans une heure. Attendez-les. Pour le moment, c’est la police locale qui s’en occupe. Ils ont été retenus par un incendie dans une usine. Toute la police du comté est là-bas. On a mis une éternité à trouver le shérif.

Marcus ne saisissait qu’un mot sur deux à cause de la friture, mais l’agacement de Hodges à l’encontre de la police locale était on ne peut plus clair.

— Comme ils ont fait sauter le pont de River Road, les véhicules d’urgence ont mis un certain temps pour accéder au casino. Un esprit brillant a fini par s’apercevoir qu’on pouvait le rejoindre en passant par les champs qui entourent le passage hydraulique. Des hélicoptères sont en route. Ils vont commencer les recherches au-dessus de la rivière.

— Le bateau à bord duquel ils se sont enfuis a pratiquement chaviré, précisa Marcus. Je ne sais pas s’ils sont encore là-bas. Ils sont peut-être tous noyés à l’heure qu’il est.

— Espérons-le.

Heureusement que Cally ne pouvait pas entendre ça, songea Marcus.

— Dans combien de temps l’alerte Amber sera-t-elle diffusée par hélicoptère ?

— En ce moment même. Le FBI va sûrement vouloir envoyer une équipe. La fiesta bat déjà son plein.

— Autre chose, annonça Marcus, il y a un blessé à River Trace. Kevin Tucker.

Il patienta encore en ligne, le temps que Hodges demande qu’une ambulance soit envoyée sur place.

— Mon lieutenant, je vous rejoins sur la piste d’atterrissage. C’est là que Gregor a prévu de retrouver son pilote.

— Faites gaffe à vous. Et attendez les renforts, Marcus. Une heure, pas plus… c’est le temps qu’il leur faut pour vous rejoindre, mais attendez. C’est un ordre. Il est hors de question que je perde encore un homme cette nuit.

— Oui, mon lieutenant.

La douche coulait toujours quand Marcus raccrocha et il avait une heure à tuer.

Il fixa l’armoire vitrée où étaient rangées les armes. Il aurait aimé l’ouvrir sans la démolir, si possible. Il étudiait le problème quand Cally sortit de la salle de bains enroulée dans une fine serviette de bain.

Un nuage de vapeur la suivait et des boucles mouillées encadraient son visage. Sa peau était rosie de chaleur. Un violent désir traversa Marcus.

Il avait envie de terminer ce qu’ils avaient commencé au bord de la rivière. Mais la sécurité de Cally passait avant ses désirs personnels. Or, c’était seulement en restant sur sa faim qu’il pourrait la garder en sécurité.

— Des nouvelles de Harris ? demanda-t-elle, pleine d’espoir.

Il secoua la tête, navré.

— Cally, tout va bien se passer.

Elle hocha la tête non sans se mordre la lèvre inférieure. Allait-il pouvoir poursuivre la conversation sans la toucher ? Le souvenir de ce qui s’était passé au bord de l’eau était encore trop frais.

— En l’occurrence, l’absence de nouvelles est peut-être bon signe, non ? reprit-elle.

— Exactement.

Ce mensonge lui coûtait mais c’était ce qu’elle avait besoin d’entendre — un pieu mensonge pour ne pas sombrer. L’absence de nouvelles n’était pas bon signe, mais elle n’avait pas besoin de le savoir.

Tout faire pour maintenir le calme chez les civils.

— Tout va bien, Cally.

— Non, tout ne va pas bien. Vous dites toujours cela. Je sais pourquoi. Je suis désolée d’être dans cet état et vous croyez qu’il faut me mentir pour m’empêcher de devenir folle. Je…

Elle se mit à pleurer et c’en fut fait de lui. Sa conscience professionnelle s’évanouit. Il ne pouvait plus conserver sa froideur.

— Tout va bien se passer, murmura-t-il.

Il avait hésité un moment, mais elle ne parut pas le remarquer.

Il ne pouvait pas la laisser tomber. Ç’eût été trop cruel. Il fit donc ce qu’il désirait faire : la prendre dans ses bras. Elle se mit à pleurer pour de bon.

— Je sais que c’est difficile, Cally. Vous faites preuve d’une grande force. D’un grand courage. Vous allez vous en sortir. C’est vrai, cette absence de nouvelles n’est pas réjouissante, mais ce n’est pas horrible non plus. Accrochez-vous.

Ce fut à lui qu’elle s’accrocha. Pelotonnée dans ses bras, elle semblait indifférente au fait qu’il soit imprégné de l’eau de la rivière dont elle venait de se laver. Elle pleurait de tout son cœur, tremblait d’angoisse.

Il la garda dans ses bras, lui massant le dos en prenant le plus grand soin de ne pas déborder de la serviette usée, parce qu’il ne pouvait pas la posséder.

Pas comme ça, pas là, alors qu’elle était désespérée à cause de son fils.

Il murmurait des paroles réconfortantes dans ses cheveux. Elle respira dans un hoquet sans relever la tête. Peu à peu, ses larmes cessèrent et lorsqu’elle se calma enfin et leva les yeux vers lui, il se figea, la main sur sa taille.

Elle avait le nez rougi, les yeux bouffis mais l’intensité de son regard lui fit réviser sa décision de ne pas la toucher. Ce regard n’exprimait plus la peur ni le chagrin. Il ne ressemblait pas non plus au regard qu’elle lui avait jeté dans la chambre d’enfant la veille. Il exprimait le désir et l’urgence.

Il la dévisagea. Est-ce qu’il ne commettait pas une nouvelle erreur d’interprétation ?

Elle retira ses bras qu’elle avait passés autour de sa taille.

Non, cela ne pouvait pas se produire. Parce qu’il ne serait pas capable de lui dire non si elle passait à l’étape suivante.

Il n’avait pas envie de lui dire non.

Une part de lui-même — celle qui l’avait désirée quand elle lui avait ouvert la porte à River Trace, celle qui n’avait pas reculé lorsqu’elle avait tenté de le séduire dans la chambre d’enfant, alors qu’elle ne le faisait que pour récupérer son fils — cette part de lui-même désirait toujours aller jusqu’au bout de ce qu’ils avaient commencé.

Mais il n’allait rien se passer. Et tant mieux car il ne serait pas capable de résister si elle le provoquait.

Ce fut alors que tout bascula.

Cally recula et posa la main sur le nœud qui retenait sa serviette. Il l’arrêta avant qu’elle ne la dénoue.

— Vous êtes sûre ?

C’était une question idiote puisqu’elle semblait très sûre de ce qu’elle faisait.

— J’ai besoin que vous m’aidiez à oublier tout ça un moment.

Il secoua la tête et posa la main sur la sienne pour arrêter son geste.

— Je sais ce que je veux, insista Cally en le regardant droit dans les yeux.

C’était comme si elle voyait tout en lui. Il ne pouvait pas se cacher, même si c’était elle qui prenait un risque.

— Je ne veux pas que vous le regrettiez.

— C’est le cadet de mes soucis. Et vous, vous craignez de le regretter ?

Elle retira sa serviette… Il ne trouva rien à ajouter.

Il ne pouvait que contempler, sans voix, toute cette peau laiteuse. Elle était parfaite avec ses seins lourds et ses hanches rondes. Il n’avait plus la force, la résolution ni la volonté de fuir.

Oubliant les règles et le professionnalisme, il l’attira à lui. Elle dut sentir combien il la désirait en se calant contre son bassin. Il recula, mais elle l’attira contre lui.

Elle le serra plus étroitement encore et glissa une main entre leurs corps pour ouvrir la fermeture de son jean. Marcus renonça à toute velléité de résistance quand elle glissa la main à l’intérieur. Il écrasa ses lèvres sur les siennes et l’empoigna à pleines mains, ne se détachant que pour l’entraîner dans la chambre.

Une couverture tenait lieu de dessus-de-lit. Elle sentait vaguement le feu de bois, mais peu importait puisque Cally était au beau milieu. Elle lui retira ses vêtements mouillés en déposant des baisers tout le long de son torse et de son abdomen.

Quand elle voulut s’aventurer plus bas, il la saisit par les hanches et la fit basculer sur le dos.

Il la pénétra. Elle écarquilla les yeux et sourit doucement.

Elle murmurait des paroles incompréhensibles qu’il ne chercha pas à comprendre et, quand elle passa les jambes autour de lui, tout se résuma à leurs deux corps enlacés.

Elle avait une peau soyeuse et sentait bon le shampooing, le savon, la femme. Elle vint avant lui en enfonçant les mains dans son torse. Il l’embrassa encore, s’enfonça plus loin en elle, se souleva une dernière fois et vint à son tour dans un spasme en murmurant son nom.

Il la contempla un long moment.

Ses lèvres étaient rougies et enflées par les baisers. Son regard, peu à peu, quittait son expression rêveuse et vague, redevenait clair. Que pensait-elle ? Il n’était pas certain de vouloir l’entendre.

Elle allait regretter d’avoir couché avec lui. Quand ? Telle était la question.

Il était toujours sur elle, en équilibre sur un coude, essoufflé, quand le bruit d’un avion volant à basse altitude rompit le silence. L’engin passait pour la deuxième fois quand Marcus comprit.

— Marcus, je…

— C’est sûrement l’avion de Gregor.

— Alors il faut y aller…

Cally se tortilla sous lui. Son corps réagit, pas exactement comme il l’aurait voulu. La tête lui tournait encore. Cally s’échappa du lit pour s’habiller en hâte. Il aurait dû l’imiter, mais ne pouvait s’arracher à sa contemplation.

— Il va falloir faire vite.

Sans remettre de soutien-gorge, elle enfila un horrible T-shirt rose et un jean délavé.

— Pourquoi est-ce que tu ne bouges pas ?

Elle lui jeta à la tête un pantalon de sport et un T-shirt.

— Allons, remue-toi.

— D’où sors-tu ces vêtements propres ?

— Sydney a des petites amies qui dorment ici.

— Tu en sais des choses sur lui.

— Normal. On est copains.

Marcus s’habilla, légèrement jaloux, tandis que Cally trouvait une paire de boots presque à sa taille appartenant à l’une des amies de Sydney.

— Toi qui sais tant de choses sur Sydney, tu sais peut-être comment ouvrir l’armoire où sont rangées les armes ?

— Absolument.

Ils se rendirent dans le salon, et elle passa le bras derrière le meuble, en sortit une petite clé cylindrique.

— Un copain, tu dis ?

— Jamie et lui chassaient souvent ensemble.

Elle ouvrit l’armoire et en sortit une carabine calibre 270 pour la chasse au cervidé. Elle fouilla ensuite le tiroir situé sous le râtelier en quête de munitions. L’arme de Marcus reposait quelque part au fond du Mississippi. Cally se passa un holster autour de la taille.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Je viens avec toi.

— C’est de la folie.

— Tu as raison. Toute cette histoire est démente.

De toute évidence, elle incluait dans le lot ce qu’ils venaient de faire dans la chambre.

— Tu ne sais pas du tout où tu es, alors je viens avec toi. Tu es obligé de me faire confiance, exactement comme je te fais confiance pour me ramener mon fils. Tu ne t’imagines pas l’effort que cela me demande de laisser quelqu’un d’autre contrôler la situation. Je n’ai jamais laissé personne s’occuper de nous depuis la mort de Jamie. Tu dois me laisser t’accompagner. Des objections ?

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