Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 7

7

 

Dès que Luke rejoignit Caroline, celle-ci insista pour dîner avec lui. Ensuite seulement, elle lui raconterait ce qui l’avait tellement choquée quelques minutes auparavant. Elle semblait vraiment tenir à ce repas, comme si elle avait besoin d’un peu de « normalité » pour ne pas s’effondrer. Elle paraissait à bout de nerfs. Aussi, il accepta sans poser de question. En outre, ils étaient tous les deux à jeun depuis plusieurs heures : manger un morceau ne pouvait leur faire de mal.

Caroline lui fit signe de l’attendre dans le grand jardin d’hiver, et elle revint peu de temps après avec un plateau chargé de verres et de sandwichs. Aussitôt, il sauta sur ses pieds pour le lui prendre des mains et le poser sur la table basse.

— Est-ce qu’une… femme de chambre, une cuisinière ou l’un de vos employés ne pourrait pas porter cela à votre place ? Vous venez à peine de sortir de l’hôpital…

Elle s’assit en rougissant un peu.

— Bien sûr, vous avez raison… Je vous avoue que je n’ai même pas pensé à demander. Il va nous falloir un moment, au personnel comme à moi, pour apprendre à faire les choses différemment, maintenant que Richard n’est plus là…

Luke fronça les sourcils.

— Différemment ?

— Je vous en prie, prenez un sandwich. J’ai aussi fait du thé glacé. Je suis sûre qu’il fait horriblement chaud dans votre voiture…

Son sourire embarrassé et sa remarque en disaient beaucoup plus long qu’elle ne le soupçonnait probablement, songea Luke. Cela confirmait une impression qu’il avait eue quand elle lui avait ouvert la porte et l’avait fait entrer. Le personnel devait faire à peu près comme si elle n’existait pas. Il était inimaginable, par exemple, que Richard Ashton ait pu venir lui-même ouvrir sa porte. Un maître d’hôtel, une bonne, quelqu’un, aurait introduit son visiteur, lui aurait offert un siège et un rafraîchissement.

Mais au lieu d’accroître encore son embarras en lui faisant remarquer l’évidence : qu’elle aurait dû jeter dehors, avec perte et fracas, tous les imbéciles qui étaient supposés travailler pour elle, il engloutit à la hâte la moitié d’un sandwich et vida un grand verre de délicieux thé glacé.

Caroline, elle, mangea très peu, probablement préoccupée de surveiller ses bonnes manières.

Elle était assise très droite sur son fauteuil, l’avant-bras gauche posé sur ses genoux et sa serviette à la main. Après chaque bouchée, elle essuyait le coin de sa bouche, que ce soit nécessaire ou non, remarqua Luke. En outre, elle ne le regardait pas directement, mais conservait les yeux le plus souvent baissés.

Pour voir sa réaction, il posa ostensiblement un pied sur la table, enfreignant délibérément une des règles du savoir-vivre.

Les yeux de Caroline s’agrandirent momentanément de surprise, puis elle détourna aussitôt son regard, but une gorgée de thé et s’essuya la bouche avec sa serviette.

Toujours pour la tester, Luke repoussa son assiette.

— C’était délicieux. Merci.

Comme il s’y attendait, Caroline cessa instantanément de manger, alors même que son assiette était encore aux trois quarts pleine.

— Je vous en prie. Y a-t-il quelque chose qui vous ferait plaisir ?

Il retira son pied de la table basse et soupira.

— Franchement, oui. J’aimerais savoir ce qui vous a tellement effrayée. Que se passe-t-il ?

Caroline pinça les lèvres et son regard erra au-delà de la baie vitrée, vers la grande piscine au milieu de la pelouse.

— Vous savez nager ? lui demanda-t-elle.

Sans comprendre, il suivit son regard.

— Euh… Oui, naturellement !

— Cela doit être agréable… J’ai toujours voulu apprendre.

— Vous avez une piscine de cette taille et vous ne savez pas nager ?

Elle secoua la tête.

— Elle appartenait à Richard, pas à moi.

Elle s’arrêta un instant, puis reprit :

— Non, je ne sais pas nager. Mon mari disait toujours que je ne devais pas m’exposer au soleil, parce que j’avais la peau très pâle. Mais ce n’était pas sa vraie raison pour m’empêcher d’apprendre la natation, bien sûr.

— Et quelle était donc cette raison ?

— Me faire peur. Richard aimait inventer mille et une façons de faire pression sur moi, de m’intimider. J’étais certaine que tôt ou tard il me donnerait… ce qu’il appelait… une « bonne leçon » dans cette piscine. Il n’en a pas eu le temps, c’est tout.

Luke se pencha vers elle.

— Parlez-moi de ces « leçons », dit-il doucement.

Elle secoua la tête.

— Non, ce sont des choses que je ne suis pas prête à partager. Avec personne.

— Vous avez commencé à le faire, pourtant. Vous m’avez confié… quelques détails de votre vie : comment votre mari contrôlait vos faits et gestes, comment il permettait — incitait, peut-être — son personnel à vous ignorer complètement. Ça, je l’ai constaté moi-même…

Elle baissa les yeux.

— C’est vrai…

— Si vous vouliez dissimuler tout cela, alors pourquoi en révéler une partie ?

Caroline esquissa un sourire très amer.

— Parce qu’en fait, je voudrais bien ne pas avoir à admettre la vérité, devant quiconque. J’aurais voulu garder ma honte pour moi seule. Il y a quelques mois, pour la première fois, je me suis ouverte d’une partie de tout cela auprès de quelqu’un en qui je croyais pouvoir avoir pleine confiance.

— L’avocate de votre mari, Leslie Harrison ?

— Oui.

— Il s’est passé quelque chose ? Quelque chose dans laquelle elle est impliquée ?

Caroline regarda fixement dans la direction de la piscine avant de répondre.

— Alex et vous, vous aviez raison d’avoir des doutes à son sujet…

Elle se leva de son fauteuil.

— Venez, je vais vous raconter pourquoi je vous ai appelé.

Luke bondit de son siège et se précipita à sa suite à travers la grande maison, jusqu’à une pièce près de l’entrée qui devait être le bureau de son mari. Elle tira quelques enveloppes d’un tiroir et lui en tendit une.

— Lisez ceci, tout d’abord.

Le court billet qu’elle contenait était écrit en caractères d’imprimerie très appliqués.

« JE SAIS QUE TU L’AS TUE ET QUE LE TESTAMENT EST UN FAUX. MAIS TU NE T’EN TIRERAS PAS COMME ÇA . »

— Comment est-ce que cela vous est parvenu ?

— Ma femme de chambre me l’a apporté. A priori, c’est arrivé par le courrier normal.

— Quand ?

— Aujourd’hui, je pense. Elle me l’a donné tout à l’heure, quand je suis rentrée à la maison.

— Il faut prévenir Alex et l’inspecteur Cornell.

Caroline eut un rire bref et amer.

— Pourquoi ? Pour fournir à la police un nouvel indice de ma culpabilité ?

— Au contraire. Une preuve qu’on vous veut du mal. Que vous êtes la cible.

Elle se raidit.

— Que voulez-vous dire ?

— Que c’est très probablement le tueur qui vous envoie cette lettre anonyme. Il essaye de vous faire peur. Peut-être même que c’est dans ce seul but qu’il a tué Mitch. Mais il en poursuit un autre, aussi : vous torturer, vous faire culpabiliser.

— Eh bien, si c’est son but, il est parfaitement atteint.

Luke voulut faire le tour du bureau pour la réconforter, mais elle leva la main.

— Attendez, dit-elle, ce n’est pas tout. Leslie a essayé de me faire signer quelque chose, tout à l’heure. Cela ressemblait à un simple pouvoir, et je lui ai dit que je voulais m’occuper moi-même de toutes mes affaires, mais que je réfléchirais à sa proposition. Elle a essayé de me reprendre le document, mais je l’ai tout de suite rangé dans ce tiroir. Cela a eu l’air de la rendre nerveuse. Or, après que j’ai reçu la lettre anonyme, j’ai voulu relire ce qu’elle voulait que je signe…

Elle montra d’autres feuillets sur le bureau.

Luke les prit en main. Le premier, en effet, paraissait être la page de garde d’un simple pouvoir. Il commença à lire la deuxième, la parcourut entièrement, passa à la troisième et reposa le document.

— Je comprends pourquoi elle était nerveuse et ne tenait pas à ce que vous lisiez avant de signer. S’imaginait-elle vraiment que vous alliez lui céder comme ça une large part des actions Ashton et faire d’elle une associée ?

— Apparemment. A la façon dont j’ai laissé le monde entier prendre barre sur moi ces dernières années, je ne suis pas surprise qu’elle ait cru pouvoir m’imposer sa volonté aussi facilement.

Elle leva vers lui ses yeux très bleus.

— Vous êtes l’exception, Luke. Vous n’avez pas cherché une seule fois à prendre avantage de moi, ni à me faire faire quelque chose contre ma volonté. Vous êtes la première personne qui m’ait écoutée et qui ait accepté de vous charger de mes intérêts. Je n’aurais jamais pensé toute seule à engager Alex par exemple, vous l’avez fait, et sans doute aurais-je signé ce pouvoir extravagant, si vous ne m’aviez pas mise en garde, tous les deux, en me parlant de vos soupçons…

Ses yeux s’emplirent tout à coup de larmes.

— … Et moi, comment je vous remercie de ce que vous faites pour moi ? enchaîna-t-elle. Votre ami a été tué, à cause de moi.

Sans réfléchir, Luke fit le tour du bureau et l’attira contre lui, pour la réconforter. Surprise, elle se raidit un peu, puis se laissa aller dans ses bras. Et lui aussi se laissa aller. Etonnamment, cela lui faisait du bien de la tenir contre lui. Cela apaisait momentanément son chagrin.

— J’ai perdu un très grand ami, aujourd’hui, murmura-t-il dans ses cheveux. Mais s’il y a une chose que je sais, c’est que Mitch ne voudrait pas que vous et moi, nous nous sentions responsables de sa mort. Il voudrait que nous fassions justice.

Comme elle ne répondait rien, il l’écarta un peu de lui et plongea ses yeux dans les siens.

— Ce n’est pas notre faute, Caroline.

— Mon cerveau peut le comprendre, chuchota-t-elle, mais mon cœur a plus de mal…

Elle croisa les bras sur sa poitrine.

— Qu’allons-nous faire, à présent ?

Il résista à l’urgence de la reprendre contre lui.

— Premièrement, vous devriez virer cette chère Leslie.

Caroline pâlit et leva vers lui des yeux effrayés.

— Je sais bien. Je le ferai, mais pas aujourd’hui. Ce n’est pas facile, vous savez, parce qu’elle m’a aidée à échapper à Richard. J’ai une grande dette envers elle.

— Vous ne lui devez pas votre richesse, vos biens, les actifs des sociétés de votre mari et c’est pourtant ce qu’elle a essayé de vous prendre. Elle a tout simplement tenté de vous voler en espérant que vous n’y verriez que du feu.

— Vous avez raison et je vais y mettre bon ordre, mais pas aujourd’hui.

Il n’aimait pas beaucoup cet atermoiement, mais c’était sa décision à elle seule.

— A mon avis, n’attendez pas trop longtemps, Caroline. Leslie en sait bien trop long sur vous et ce que vous possédez, ce qui la rend très dangereuse dans la mesure où, comme vous l’avez vu, on ne peut plus lui faire confiance.

Il montra la lettre anonyme et le « pouvoir à avocat ».

— Vous allez parler de tout cela à Alex et à Cornell ? demanda-t-il.

Elle cligna plusieurs fois les yeux, comme si elle ne comprenait pas.

— Vous me posez la question ?

— Bien sûr, je ne vais tout de même pas vous donner des ordres, vous êtes une adulte…

Mais il comprit tout à coup sa surprise. Richard Ashton ne lui aurait rien demandé, lui. Il lui aurait ordonné de le faire.

Mal à l’aise, il tangua un peu.

— Ecoutez, Caroline, je n’ai rien de commun avec votre défunt mari. Je ne vous veux aucun mal et je ne veux pas non plus vous dicter vos actions, ni vous contrôler. Richard Ashton et moi sommes deux personnes très différentes.

Elle se mit à rosir joliment.

— Je vois ça et je vous fais toutes mes excuses, j’essaierai de ne plus jamais vous confondre avec lui à l’avenir. Peut-être serait-ce plus simple si vous cessiez de m’appeler Caroline. C’était Richard qui y tenait, pas moi. Mon nom de jeune fille, en effet, est Caroline Bagwell, mais mes parents et mes amis m’ont toujours appelée Carol. Richard trouvait que cela faisait commun, alors il exigeait que l’on m’appelle Caroline.

Profondément touché qu’elle pût l’assimiler ainsi à un ami ou un parent, il sourit.

— Carol, c’est un très joli nom…

Elle lui rendit son sourire, mais celui-ci s’effaça aussitôt, remplacé par un air d’inquiétude.

— Il y a autre chose ? s’enquit-il. Que vous ne m’avez pas dit ?

Elle ferma brièvement les yeux et quand elle les rouvrit, son regard était celui d’un animal traqué. Il en eut le cœur serré.

— Après la visite de Leslie et la lecture de la lettre anonyme, j’ai fouillé le bureau de Richard. Je savais qu’il y gardait ses papiers les plus confidentiels. Je suppose que paradoxalement, c’est parce que je ne voulais plus de mauvaises surprises, que j’ai préféré aller au-devant d’elles.

Elle ouvrit le dernier tiroir, en tira un papier et le lui tendit.

C’était une courte note, envoyée par un cabinet d’enquête privée et qui datait de deux mois. Il le lut rapidement, puis leva les yeux et soutint sans rien dire son regard torturé.

Elle soupira et rendit les armes.

— Oui, dit-elle, il faut que nous appelions Alex et l’inspecteur Cornell.

* * *

Carol était assise au bureau de son mari, tandis qu’Alex, Cornell et Luke lui faisaient face. Cornell plaçait les documents sous scellés dans de petits sacs en plastique cachetés et munis d’une étiquette qu’il remplissait soigneusement au marqueur indélébile. Puis il les rangeait dans sa serviette.

Tout en l’observant, Carol comprit ce qui plaisait à Richard dans ce meuble énorme ; derrière son vaste plateau, on avait l’impression de pouvoir contrôler le monde entier. Et désormais, ce bureau était le sien.

— Madame Ashton, lança Cornell une fois qu’il eut fini, cette lettre d’un détective privé montre clairement que votre mari soupçonnait Me Harrison de chercher à le voler. Il travaillait avec cette firme à établir de faux documents pour la faire tomber dans un piège et à rassembler suffisamment de preuves contre elle pour lui intenter un procès. Savez-vous, et c’est très important, si Me Harrison pouvait, de son côté, se douter de tout cela ou l’avoir appris d’une manière ou d’une autre ?

Carol secoua la tête.

— Je ne le pense pas, je l’ignorais moi-même jusqu’à aujourd’hui.

Alex tapota des doigts sur le plateau du bureau.

— Tout dépend dans quelle sorte de piège ce détective comptait faire tomber ma consœur. Elle a pu s’apercevoir que certains documents étaient falsifiés, avoir des soupçons, deviner qu’on cherchait à la faire tomber.

— Si c’est le cas, cela lui donne un sérieux mobile de crime, commenta Cornell. Si on la traînait devant les tribunaux, elle risquait de perdre sa licence et de se trouver en sérieuse difficulté financière, sans même parler du jugement…

Il écrivit quelques mots sur son carnet puis reprit :

— Revenons à cette lettre anonyme. Madame Ashton, avez-vous des raisons de croire que le testament de votre mari est un faux, comme le prétend cette lettre ?

— Pas à ma connaissance. Je sais que Richard l’a fait établir peu après notre mariage, pour faire de moi sa principale héritière, mais je n’en connais pas les détails et s’il l’a modifié, je n’en sais rien non plus. De toute façon, s’il l’avait fait, il ne me l’aurait pas dit.

L’inspecteur hocha la tête.

— Il paraît étrange qu’il n’ait laissé à ses frères que cinq millions chacun et à vous, tout le reste, quand on pense… à ce qui se passait entre vous. On peut supposer qu’il a changé cela un peu plus tard, de façon à réduire votre part et à augmenter celle de ses frères. Savez-vous quelle est leur situation financière ?

— Ce que je sais, c’est qu’ils sont tous deux chefs d’entreprise et vivent dans deux très belles maisons. Pas aussi grandes que celle-ci, mais pas modestes non plus. Je pense qu’ils s’en tirent fort bien sans l’argent de leur frère.

— Riches, alors ?

— Je le pense, oui.

— Peut-être qu’ils jalousent tout de même sa fortune ou bien qu’ils espéraient la voir équitablement partagée entre eux. Ils n’ont peut-être pas apprécié de se voir réduits à la portion congrue, si l’on peut dire.

Luke se pencha vers Cornell.

— Vous croyez que l’un des deux a tué Richard ?

— On peut certainement les considérer comme des suspects potentiels, ce qui ne nous empêche pas d’en envisager d’autres et de chercher plus loin.

— Et Mitch ? demanda encore Luke. Vous avez avancé sur son meurtre ? Vous savez s’il est bien connecté avec celui d’Ashton ?

L’inspecteur hocha la tête.

— Il semble bien que les deux crimes aient le même auteur, mais ce n’est pour l’instant qu’une supposition et malheureusement je n’ai rien à vous apporter de nouveau à ce sujet.

Il se tourna vers Carol.

— Avez-vous pensé à quelqu’un d’autre qui pourrait en vouloir à votre mari ?

— Ou à Caroline elle-même, corrigea Alex. Nous ne sommes pas du tout certains que c’était bien Richard que l’on visait.

Cornell se rembrunit, n’appréciant visiblement pas que quelqu’un essaie de lui apprendre son métier.

— Je ne suis fixé sur rien du tout, figurez-vous, répondit-il sur un ton un peu vif, j’explore toutes les possibilités. Madame Ashton, est-ce que votre mari, ou vous-même, aviez des ennemis ?

Carol secoua la tête.

— Au contraire. Tout le monde aimait Richard, il avait la réputation d’être un grand philanthrope…

Elle n’avait pas pu empêcher sa voix de se teinter d’amertume.

— Je suppose d’ailleurs que, vu de l’extérieur et d’une certaine manière, il l’était. Ce qui est certain, c’est qu’il donnait beaucoup d’argent à nombre d’organisations caritatives. Quant à moi, je ne vois pas comment j’aurais pu me faire des ennemis, ne voyant jamais personne.

— Et votre avocate, Leslie Harrison ? insista l’inspecteur.

— On ne peut pas encore parler d’ennemie. Je la considérais même comme ma seule amie, avant de lire le document qu’elle voulait me faire signer. J’imagine que notre amitié cessera brutalement quand je lui dirai que je ne suis plus sa cliente, mais je ne peux pas raisonnablement la traiter en ennemie avant d’être certaine qu’elle a voulu me tuer, ou tuer mon mari.

— Il se fait tard, fit remarquer Luke. Je crois que le plus important, maintenant, est de déterminer la façon dont on doit protéger Carol.

Alex leva un sourcil.

— Carol ? Ce n’est plus Caroline ?

— Je préfère, répondit-elle.

— Très bien, Carol, alors…, rectifia Alex. Pour ce qui est de la protection, je croyais qu’il y avait une société de sécurité qui surveillait la propriété, mais je n’ai vu personne, en arrivant.

Carol s’éclaircit la gorge.

— Je les ai renvoyés, expliqua-t-elle, du moins de la maison. Ils assurent toujours la surveillance des biens de mon… de mes autres biens.

— Vous avez fait ça… pour une raison particulière ?

Elle échangea un regard avec Luke avant de répondre :

— Ils ont été mes geôliers pendant des années. Vous pouvez peut-être comprendre que j’aie eu envie de briser mes chaînes ?

Alex acquiesça en silence.

— Vous avez néanmoins besoin de protection, reprit Luke. Ne serait-ce que pour dissuader les cambrioleurs, par exemple, et rappelez-vous que nous ignorons toujours si vous n’êtes pas la cible principale du tueur.

Carol se pencha vers lui.

— Très bien. Alors j’aimerais vous engager, vous, de façon permanente, pour assurer la protection de cette maison.

— Je suis très touché de votre confiance, mais malheureusement, tous mes agents sont pris par d’autres engagements.

Il soupira puis ajouta :

— Sans compter que le bureau doit être un véritable chaos, sans Mitch pour y mettre bon ordre.

— Je suis sincèrement désolé pour votre ami, Luke. Si vous voulez rompre notre contrat, je le comprendrai. Mais si vous pouvez trouver un moyen de continuer à assurer ma protection, j’aimerais bien que vous restiez ici comme mon garde du corps personnel. Je suis prête à vous aider financièrement pour que quelqu’un tienne votre bureau en votre absence et aussi pour engager des agents supplémentaires.

Luke hocha la tête.

— Nous pourrions certainement nous arranger, mais cela prendrait du temps. Bien sûr, je resterai pour assurer votre protection, mais je ne peux pas être efficace tout seul. La maison n’a même pas de système d’alarme et une propriété de cette taille possède un nombre important d’accès. Ne pas les faire garder n’est pas raisonnable.

Carol réfléchit un instant.

— Est-ce qu’on ne peut pas faire installer un système relié à un central de surveillance, comme vous vouliez le faire pour la petite maison que j’avais louée ?

— Pas ce soir, en tout cas. Il est plus de 19 heures. En plus, il faudra plusieurs jours pour câbler efficacement la maison. Non, je sais ce qu’il faudrait faire, mais ça ne va pas vous plaire…

— Quoi donc ?

— Je pense que vous devriez réengager Stellar-Security, du moins jusqu’à ce qu’un système d’alarme efficace soit installé, que j’aie eu le temps d’engager des agents supplémentaires et de les ramener ici.

Carol se mordit la lèvre.

— Je suis également de cet avis, appuya Alex. Vous ne pouvez pas rester ici sans protection.

— Alors, je vais m’en aller, s’emporta Carol. Je déteste cette maison, je n’ai que des mauvais souvenirs, ici. Je n’ai pas l’intention d’y passer le reste de ma vie. Non, merci…

Alex se pencha en avant, les bras sur le bureau.

— Ecoutez, mon petit. Pour ce soir, le plus simple et le plus sage est de rappeler la Stellar pour qu’ils vous envoient leurs agents. Si vous ne voulez pas rester, nous nous occuperons de vous faire déménager demain. Mais ce soir, cela paraît impossible. Nous n’avons pas le temps…

Carol se frotta nerveusement les bras.

— Très bien, soupira-t-elle, rappelons-les si vous voulez. Mais dès demain, je m’en irai.

Après le départ d’Alex et Cornell, Luke contacta la Stellar. Mais il ne retourna pas à sa voiture pour faire le guet. Désormais, il resterait près de Carol puisqu’elle le lui avait demandé. D’ailleurs, dès qu’il eut raccroché avec la Stellar, elle lui prit la main. Certainement pour se sentir protégée, songea-t-il. Pour qu’il l’aide à retrouver la force qui était en elle, mais que Richard avait étouffée.

Les agents de sécurité réapparurent vers 21 heures, et Luke fit avec Carol le tour de la maison pour s’assurer que les portes et fenêtres étaient bien verrouillées et les agents de sécurité, à leur poste. Carol reprenait de l’assurance, nota Luke. Elle sortait de sa coquille, comme un phénix renaissant de ses cendres. Elle n’avait plus grand-chose de la jeune femme timide et effrayée qui était venue le voir à son bureau quelques jours plus tôt. Dieu merci, sa brute d’époux n’était pas parvenue à tuer totalement la femme de caractère qui était en elle…

Avec le temps, peut-être réapprendrait-elle à sourire plus souvent et à s’ouvrir à une vie meilleure. Elle le méritait !

Une fois qu’ils eurent fait le tour de la maison, il la suivit vers le grand escalier de marbre, dans l’immense vestibule. Ils étaient passés devant à plusieurs reprises, mais chaque fois, Carol avait paru l’éviter. Il n’était plus temps, toutefois, il était tard et il fallait bien qu’elle monte se coucher. Mais sur la première marche, elle leva les yeux vers le palier et posa sur la rambarde une main tremblante. Luke se plaça aussitôt à côté d’elle et lui offrit sa main. Elle la saisit immédiatement.

— Je sais que c’est idiot d’avoir peur de ce maudit escalier, confia-t-elle, mais je ne peux pas m’empêcher de le revoir là-haut, attendant sur le palier, prêt à me punir sans que j’aie aucun moyen de lui échapper…

— Il ne peut plus vous faire de mal, la rassura-t-il doucement. En tout cas, ne le laissez pas vous poursuivre au-delà de la mort.

— Il m’a fait souffrir pendant tellement d’années, murmura-t-elle, les yeux dans le vague. Comment ai-je pu être aussi faible, aussi lâche ?

Il lui releva le menton pour qu’elle le regarde, puis il se pencha et l’embrassa délicatement sur le front.

— Pourquoi… faites-vous ça, Luke ?

— Pour vous aider à vous souvenir.

— De quoi ?

— Que vous êtes une femme intelligente, belle et courageuse. Chaque jour, vous avez dû faire face à un monstre, dans votre propre maison. Une brute qui faisait deux fois votre taille et votre poids et qui n’hésitait pas à s’en servir pour vous intimider et vous battre. Malgré cela, vous avez fait ce que peu de femmes réussissent dans votre situation : vous avez survécu, il ne vous a pas détruite. Et regardez-vous, à présent… Vous avez dû prendre des décisions difficiles, comme vous séparer de quelqu’un que vous preniez pour une amie, ou réengager une société de sécurité, parce que vous avez compris que c’était une question de bon sens. Jamais quelqu’un de lâche n’aurait survécu à tout cela et je vous prédis que vous allez en sortir de plus en plus forte.

Il pressa sa main et montra le palier du premier étage.

— Dites-moi ce que vous voyez…

Le regard de Carol suivit le sien, s’arrêtant d’abord à mi-hauteur puis au-dessus, jusqu’aux couloirs où s’ouvraient les portes des chambres.

— Je vois la peur, dit-elle, la douleur, la misère affective…

— Et moi, savez-vous ce que je vois ?

Elle secoua la tête.

— Je vois des marches et une rambarde de marbre blanc. De beaux tapis. Au-delà, je vois un couloir avec cinq portes et d’épaisses moulures, des lampes…

— Des appliques, corrigea-t-elle.

Sa voix semblait sensiblement plus assurée.

— Si vous voulez… un peu prétentieuses, à mon goût…

Carol esquissa un petit sourire. Encouragé, il continua :

— Au-dessus de l’escalier, il y a des tableaux, souvent un peu pompeux : des bâtiments, des animaux et quelques portraits. Mais là, sur le palier, il y en a un qui est vraiment très beau, un paysage dans une sorte de brume, magnifique. Ça ne ressemble pas à la réalité, et en même temps, il y a une sorte… de vérité. C’est superbe.

Cette fois, Carol éclata de rire.

— Vous avez bon goût, c’est un Monet. Il a probablement plus de valeur que toute la maison…

Luke pencha la tête en souriant.

— Oui, je peux le comprendre…

Elle inclina la sienne, pour l’imiter.

— Moi aussi, je l’aime. C’est bien la seule chose que je regretterai quand je quitterai cette maison.

Ses yeux brillaient, il ne put résister à l’impulsion de repousser un peu une mèche sur son front. Son sourire s’effaça instantanément, mais elle ne parut pas fâchée ou effarouchée, comme il le craignait. Elle avait plutôt l’air étonnée.

— Je devrais avoir peur de vous, chuchota-t-elle.

Il se raidit un peu.

— Je ne vous ferai jamais aucun mal.

— Je le sais. Je ne sais pas pourquoi, ni comment, mais j’en suis certaine. Vous êtes un homme grand et fort, très beau…

Il sourit de nouveau.

— Ça fait plaisir de se l’entendre dire.

— Ça n’était pas un compliment. Les hommes grands, forts, beaux, me font peur, d’ordinaire. Je m’attends toujours à ce qu’ils se comportent comme mon mari. Mais vous… Ce n’est pas pareil. Vous m’apaisez et je me sens… en sécurité avec vous.

Elle se tourna pour faire face à l’escalier. Ses yeux étaient encore remplis d’ombres, mais elle carra les épaules et sa bouche était déterminée.

— Allons-y, fit-elle.

* * *

Luke se redressa brusquement dans son lit. Quelque chose l’avait réveillé, mais quoi ? La maison était sombre et silencieuse. Ceux des domestiques qui logeaient sur place s’étaient retirés dans leurs chambres depuis longtemps et Carol dormait, elle aussi, dans la sienne, juste à côté.

Luke sortit rapidement du lit, enfila son jean et vérifia que son pistolet était bien dans son étui de ceinture. En se déplaçant aussi silencieusement que possible, il passa la porte de communication restée ouverte entre la chambre de Carol et la sienne. Elle reposait calmement au milieu de son lit, l’air d’une princesse de conte de fées dans sa longue et diaphane chemise de nuit blanche, ses cheveux d’or répandus sur l’oreiller autour de sa tête, comme un halo. La porte qui donnait sur le couloir était toujours verrouillée. Le bruit ne pouvait pas venir de là, conclut Luke.

Il battit rapidement en retraite vers sa chambre et ouvrit la porte du couloir. Celui-ci n’était pas tout à fait obscur, car les appliques, à intensité modulable, le baignaient d’une lumière diffuse, à la façon de veilleuses, suffisamment pour pouvoir discerner les formes et les volumes.

Tous les sens aux aguets, Luke se tapit contre le mur, dans un coin d’ombre, mais rien ne bougeait. Il songea descendre l’escalier pour prévenir la sécurité, mais cela supposait de laisser Carol seule à l’étage et il n’en était pas question. A la place, il préféra fermer à clé la porte de sa chambre pour que personne ne puisse arriver jusqu’à elle en passant par là. Puis il s’avança silencieusement le long du couloir, écoutant à chaque porte, puis passant à l’autre, jusqu’au moment où il se retrouva devant celle, à double battant, des maîtres.

Quand ils étaient montés, dans la soirée, Carol lui avait indiqué celle où il dormirait et avait montré l’ancienne chambre conjugale d’un geste vague, sans oser la regarder.

Luke tourna doucement le bouton de porte, entrouvrit le battant ornementé et se glissa à l’intérieur. Là aussi, étrangement, il y avait des veilleuses allumées, comme si les occupants avaient peur du noir. Tout était parfaitement propre et en ordre. Au centre de la pièce trônait un imposant lit à baldaquin. L’homme qui dormait dans ce catafalque devait avoir l’impression d’être le maître du monde et la femme qui y reposait à son côté devait, elle, s’y sentir… un peu perdue, songea Luke.

Il se força à ne plus penser à Carol. Il devait se concentrer sur la fouille de la chambre et ensuite, rentrer dans la sienne. Il passa dans la vaste salle de bains attenante, avec sa baignoire elle aussi monumentale, sa grande douche à l’italienne. Décidément, tout était gigantesque dans cette demeure, démesuré.

Il repassa dans la chambre et tout à coup se figea sur place. Quelque chose avait changé. La porte, qu’il avait refermée, était ouverte. Il eut le réflexe de mettre la main à son arme, mais c’était déjà trop tard, une forme sombre surgit de la penderie et se jeta sur lui. Il pivota sur lui-même et donna un puissant coup d’épaule dans le sternum de son agresseur.

L’homme partit en arrière en titubant et renversa un guéridon au passage. Le vase qui était posé dessus explosa sur le sol de marbre, éparpillant ses morceaux jusque sur le mur. Luke lançait déjà son poing, mais l’inconnu se mit à courir vers la porte et Luke dut le poursuivre, l’arme en main.

— Arrête ! lui cria-t-il dans le couloir. Ne bouge plus ou je tire !

L’homme se figea et lentement leva les mains en l’air. Comme il se retournait, Carol parut à sa porte. Elle vit Luke, mais pas leur « visiteur », juste derrière elle.

— Retournez dans votre chambre ! lui ordonna-t-il.

Il ne pouvait pas tirer si elle restait là, en pleine trajectoire.

Malheureusement, elle hésita une demi-seconde, juste le temps suffisant pour que l’intrus l’attrape et se plaque à elle comme pour s’en faire un bouclier humain. La lame d’un couteau brilla à la lumière des veilleuses. L’intrus l’appliqua sur la gorge de Carol.

Luke se figea. De son bras gauche, l’homme encerclait la taille de Carol, il tenait le couteau de sa main droite. Pas question de lui tirer dessus dans ces conditions, conclut Luke.

Une cagoule de ski sur le visage, l’agresseur recula doucement vers l’escalier, sans lâcher Carol.

— Laisse-la partir, gronda Luke.

Carol gémit, les doigts crispés sur le bras de l’homme.

— Tu ne sortiras pas vivant d’ici, le prévint Luke d’une voix basse et menaçante. Tu n’auras pas fait trois pas dans l’escalier que je t’aurai déjà logé une balle dans le corps. Ta seule chance est de la laisser partir.

L’homme s’arrêta.

— Si je la lâche, dit-il d’une voix étranglée, tu vas tirer.

Oui, en un clin d’œil.

Mais Luke mentit :

— Pas si tu ne lui fais pas de mal.

L’homme recula de quelques pas vers l’escalier. Luke le suivit, son arme toujours braquée sur lui.

Soudain, l’homme se retrouva adossé contre la balustrade du palier.

— Jette ton arme, lança-t-il à Luke d’une voix affolée, ou je la balance en bas !

Tout son sang se retira du visage de Luke. Il hésita.

L’intrus souleva alors Carol de quelques centimètres au-dessus du sol. Elle retint son souffle, roulant des yeux blancs de terreur.

— D’accord, d’accord, fit Luke. Ne lui fais pas de mal…

Il posa son arme sur le sol.

— Envoie-la loin de toi…

Luke obtempéra, faisant glisser le pistolet sur la moquette, dans la direction opposée à celle de l’intrus.

— Maintenant recule ! ordonna celui-ci.

Luke hésita, mais l’homme décolla de nouveau Carol du sol. Avec un juron étouffé, Luke recula de plusieurs mètres.

L’intrus baissa lentement son couteau, surveillant Luke par-dessus les épaules de Carol. Mais brusquement, il bascula celle-ci par-dessus la balustrade. Carol poussa un cri et se rattrapa de justesse à la rambarde, ses pieds battant l’air dans le vide, deux étages au-dessus du sol, tandis que son agresseur se précipitait vers l’escalier.

Luke s’élança alors que l’homme s’enfuyait. Se penchant par-dessus la rambarde, il attrapa Carol sous les bras et la souleva jusqu’à lui. Ils retombèrent sur le sol du palier et elle atterrit dans ses bras, la tête enfouie contre lui, prise de tremblements incontrôlés. Elle se mit à pleurer toutes les larmes de son corps.

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