Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 9

9

 

Lundi matin

Marcus gravit en courant les marches conduisant au porche de la vieille boutique. Il était venu en jogging de River Trace, exprès pour passer un coup de fil. Il n’était pas question de faire ça depuis sa chambre sur son portable : celui-ci fonctionnait en mode analogique dans cette cambrousse et Boggs avait une floppée de scanners. Tout était trop facile à surveiller.

La seule solution était donc de travailler à l’ancienne. Sans être sûr à cent pour cent, c’était plus prudent que d’utiliser le portable. Il aurait néanmoins préféré que la cabine téléphonique se trouve à l’intérieur de la boutique. Sous le porche, il était exposé.

Un homme âgé lui vendit une bouteille de Gatorade dont il vida la moitié en rejoignant la cabine.

Pourvu qu’Asa soit chez lui, songea-t-il. Sinon, qui appeler ?

Il dut attendre plusieurs sonneries avant que quelqu’un ne décroche.

Il y eut un bruit de chute suivi d’un juron étouffé. Ouf, c’était Asa.

— Ouais, je suis là. J’espère que c’est pour une bonne nouvelle.

Asa possédait une voix grave de fumeur qui sonnait comme une porte métallique pivotant sur des gonds rouillés.

— Tu es vraiment gracieux le matin au saut du lit.

— Dieu du ciel, Marcus, quelle heure est-il ?

— Un peu plus de 6 heures. Debout, mon grand.

— Va au diable.

— C’est déjà fait. Merci quand même. Comment va Trey ?

Asa baissa la voix.

— Pratiquement pareil. Les médecins disent que ça va prendre encore du temps.

Et coûter encore de l’argent. Cela, Marcus le garda pour lui.

Le fils d’Asa, âgé de seize ans, était placé dans un centre de rééducation près de Jackson à la suite d’un grave accident de voiture survenu l’été précédent. Il en coûtait une fortune de réapprendre à marcher. L’assurance payait, mais pas tous les frais.

— A part ça, qu’est-ce qui se passe ? reprit Asa.

— Eh bien… j’ai besoin d’un coup de main, vieux.

— Attention, ne le dis pas trop haut ou Hodges pourrait nous faire une crise d’apoplexie. Tu sais bien le danger que je représente pour ta carrière. Je crois qu’on appelle ça la lèpre professionnelle.

— Oui, bon, envoie-le se faire voir.

Le rire grave et sonore d’Asa crépita dans l’appareil.

— En vérité, je ne suis pas comme ça, Marcus. Mais je suis prêt à faire tout le reste pour t’aider. La police des polices m’a dans le collimateur et Hodges attend que tu l’appelles. Quand se termine cette mission ?

— Ce soir.

— Ce soir ? Tu l’as dit à Hodges ?

— Non, pas exactement.

Marcus était soudain comme un gamin pris la main dans le bocal à biscuits.

— Il y a une complication, et je ne sais pas comment la gérer.

— Quel genre de complication ?

Asa avait retrouvé tout son sérieux.

Marcus lui expliqua ce qui était arrivé à Harris puis attendit qu’Asa rompe le silence.

— Tu crois que le gamin est toujours en vie ? demanda enfin celui-ci.

— Oui, je le crois, pour l’instant. Mais je ne sais pas pour combien de temps. Si les choses se gâtent, je crains que Gregor ne perde son calme. Je dois retrouver Harris avant d’appeler Hodges.

— Tu penses que c’est la solution la plus sage ?

Pourquoi cette question ?

— Non, évidemment. Je suis même très inquiet. La dernière fois que j’ai participé à une opération sous couverture, je te rappelle que je me suis fait tirer dessus.

— Je sais, souffla Asa.

Marcus se gifla mentalement. Ils n’avaient toujours pas reparlé de ce qui s’était passé ce jour-là. Mais Asa s’en voulait certainement des conséquences professionnelles que cela avait eues pour eux deux.

Aussi, Marcus revint au sujet du jour.

— J’ai peur des fuites.

— Comment ça ? Quelles fuites ?

— Dès que j’aurai contacté les autorités, plusieurs groupes vont entrer en action. Ce sont leurs échanges radios qui m’inquiètent. L’un des hommes de Gregor, un génie de l’informatique, peut pirater tous les scanners de la police et ce genre de trucs. Avec tous les hommes engagés et toute la communication que suppose une opération comme celle-ci, ça va être un festival sur les ondes.

— Hmm. Sans compter que, sous ton commandement efficace, l’opération pourrait mal tourner.

Marcus rit tout bas en massant son épaule blessée.

— Ce sont des choses qui arrivent. Et dans ce cas, je pense que Harris et sa mère le paieront. Ce que je crains, c’est que Gregor ne passe entre les mailles du filet, dans toute cette confusion, et je ne veux pas que…

— Qu’attends-tu de moi ? l’interrompit Asa.

— Viens m’aider. Officieusement, bien sûr.

— Oh ! bien sûr.

Marcus demandait un gros service, il en était conscient. La police des polices gardait l’œil ouvert et aurait la peau d’Asa si elle apprenait qu’il se mêlait de l’opération du Paddlewheel. Mais leur amitié était au-dessus de ces considérations matérielles. Asa était prêt à tout pour Marcus, sans poser de questions. Marcus le savait pour avoir lui-même vécu l’enfer depuis l’opération ratée de novembre.

— Tu es sûr de le vouloir, Marcus — je veux dire, les foudres de la police mises à part ? Si tu te contentes de faire ce qui était prévu, ça peut faire beaucoup pour laver ta carrière après les ennuis que tu sais… Gregor et ses hommes seraient arrêtés et tu deviendrais un héros. Sans compter que Hodges passerait pour l’imbécile que nous savons pour avoir essayé de t’écarter des détachements spéciaux en même temps que moi.

Marcus réfléchit quelques instants à tous les non-dits et à sa situation précaire depuis qu’Asa avait été suspendu. Mais cela ne pesait pas lourd face à la vie d’un enfant.

— Oui, vieux, je suis sûr de le vouloir. Si ça tourne mal à cause de la bureaucratie de Jackson et qu’il arrive quelque chose à ce gamin, je m’en sentirai responsable toute ma vie.

— Tu te sens responsable de ce gosse seulement ou de quelque chose d’autre ?

A vrai dire, il s’agissait de quelqu’un d’autre.

— Je ne sais pas, mentit-il.

Asa n’était certainement pas dupe, mais ne fit aucun commentaire. Marcus l’en remercia intérieurement. Oui, il se sentait responsable de Harris et de Cally.

Depuis quand ? A quel moment s’était-il laissé avoir ?

Ce n’était pas bien compliqué à deviner. Quand il avait tenu Cally contre le mur de la chambre d’enfant, ses mains posées sur ses fesses et sa langue sur la sienne.

Peu importait si elle n’éprouvait pas tout à fait la même chose que lui. Tout cela était bien trop effrayant, émotionnellement parlant, pour s’y attarder. En outre, ce n’était pas du tout le moment.

— O.K, Marcus. Dis-moi ce que je dois faire.

Lorsqu’il raccrocha après quelques minutes de conversation, Marcus tenait un plan. Pas complètement clair, mais c’était un début.

Il dévala le perron en courant. Les derniers mots d’Asa résonnaient encore à ses oreilles.

Sois prudent et, si tu changes d’avis et décides de mettre Hodges dans le coup, n’oublie pas : c’est un imbécile mais un imbécile compétent. Si quelqu’un peut maîtriser cette affaire, c’est bien lui.

Marcus poussa un soupir. Il n’avait peut-être pas pris la bonne décision. Mais les bonnes solutions au problème n’étaient pas légion.

Il s’étira et consulta sa montre. Le temps pressait et il lui restait vingt minutes de jogging pour rentrer.

* * *

Le parfum du café s’infiltrait dans la chambre d’enfant et Cally ouvrit lentement un œil. Elle s’étira, cherchant une position plus confortable, chose difficile à cause de la grosse bosse qu’elle avait sous l’épaule gauche.

Les yeux à demi fermés, elle savoura la sensation d’être en lisière du sommeil.

Hmm. Luella doit être en train de préparer le petit déjeuner. Dans une minute, j’irai réveiller Harris et lui donner un coup de main.

Elle s’étira encore une fois puis se redressa brusquement dans le confident. Les événements de la veille lui revenaient à la mémoire avec une acuité atroce. Elle était dans la chambre d’enfant mais Harris n’était pas là.

Je l’ai laissé dans la voiture et ils l’ont enlevé.

Le choc et le manque lui coupèrent instantanément l’appétit. Elle avait mal à la tête, ses yeux la démangeaient. Combien de temps avait-elle dormi ? Deux heures peut-être.

Tout paraissait lourd, comme si elle évoluait sous l’eau.

Elle se baissa pour ramasser l’éléphant en peluche sur lequel elle avait somnolé et le prit sur ses genoux, l’enlaça. Aussitôt des larmes piquantes et brûlantes coulèrent sur ses joues. Elle poussa un profond soupir : elle croyait avoir déjà pleuré toutes les larmes de son corps la veille.

Mon Dieu… Harris était quelque part tout seul. Avait-il peur ? Etait-il encore en vie ?

Oui, cela ne faisait aucun doute. Il n’était même pas question qu’elle envisage le contraire. Mais comme il devait avoir peur ! Il devait se demander ce qu’était devenu son petit univers et où était sa maman.

Des larmes brûlantes inondaient son visage.

Il faut que j’arrête. Je ne pourrai pas être utile à Harris si je perds les pédales.

Elle se rappela les propos de Gregor, après le dîner de la veille :

— Vous vous conduisez normalement ou votre gosse est mort. Nous prendrons le petit déjeuner à 9 heures, le déjeuner à 12 h 30 et le dîner à 21 heures. Les Wiggins et vous ne devez pas utiliser de téléphone portable ni quitter la maison. Si vous recevez de la visite, débarrassez-vous de votre visiteur le plus vite possible. Si on vous demande où est Harris, dites qu’il dort. Si vous suivez ces instructions, vous récupérerez votre fils mardi après-midi.

Il n’avait pas reparlé de la faire participer au braquage.

Comment aurait-elle pu les aider, d’ailleurs ?

De nouveau, elle souffla. Elle aurait parfaitement pu les aider si cela permettait de sauver Harris.

Elle était prête à faire tout ce qu’on lui demanderait pour retrouver Harris sain et sauf — même à tuer. C’en était stupéfiant. Elle ne s’était jamais considérée comme une personne violente mais, pour son fils, elle accepterait tout. Sans doute la plupart des gens réagissaient-ils de la même manière dès que leur progéniture était concernée mais elle n’avait jamais été mise à l’épreuve.

Je t’en prie, Harris, mon bébé, tiens bon jusqu’à mardi.

Ses larmes coulaient de plus belle. Il fallait qu’elle cesse de pleurer.

Il s’était passé la même chose à la mort de Jamie. Elle n’arrivait pas à contrôler son chagrin. Elle s’était même fait peur : elle pouvait passer de la peine à la fureur en quelques secondes seulement.

L’image de Marcus s’imposa brusquement à elle. La veille, elle avait été prête à jouer la comédie jusqu’au bout. A un moment donné, elle avait bien cru qu’elle allait coucher avec lui. Elle l’aurait fait pour récupérer Harris. Sans hésiter. Mais Marcus l’en avait empêchée. Pourquoi ?

Il jouait certainement un rôle depuis son arrivé à River Trace. Avant de quitter la chambre d’enfant, elle aurait pourtant juré qu’un peu de regret était passé dans ses yeux chocolat, mêlé d’une autre chose qu’elle avait préféré ne pas identifier. Son regard l’avait émue. Ce n’était malheureusement que de la comédie. Il ne pouvait en être autrement. Sinon, comment expliquer ce qui s’était passé ?

Ils l’avaient bien eue, tous autant qu’ils étaient. Dire qu’elle avait même pris Gregor pour un chic type lors de son dernier séjour. Son jugement sur autrui et surtout sur les hommes était sérieusement défaillant.

Elle essuya rageusement les larmes salées qui coulaient sur ses joues et se leva.

Dans la cuisine déserte, elle se versa une tasse de café, y ajouta de la crème et du sucre et s’assit mollement, la tasse à la main, sans en boire une goutte, le regard vaguement tourné vers le lac.

Elle mourait d’envie d’appeler la police, mais Gregor l’avait menacée de représailles sur Harris. Pouvait-elle prendre ce risque ? Et de toute façon, où étaient les malfaiteurs ?

Sams et Johnson pouvaient se trouver n’importe où. En fouillant leur chambre, elle trouverait peut-être leur portable ou autre chose.

L’indécision la pétrifiait : tout ce qu’elle ferait pouvait mettre son fils en danger.

Le brouillard flottait au-dessus de l’eau comme un suaire fantomatique. Des canards nageaient au bout du ponton, cherchant leur nourriture. L’atmosphère était calme et tranquille, en apparence.

Tandis qu’elle observait les canards, Marcus s’avança sur le ponton.

Son premier mouvement fut de s’en aller. C’était le moment ou jamais de fouiller sa chambre en quête d’un téléphone. Mais la curiosité la cloua sur place.

Marcus s’assit à l’endroit où il avait pêché la veille avec Harris.

Cally se mit de nouveau à pleurer. C’était de la torture, mais elle ne pouvait détacher ses yeux de lui. Il regardait au loin, sur le lac, et son dos s’affaissa.

Que faisait-il là ?

Elle s’approcha de la fenêtre. Ses larmes cessèrent et, soudain, la colère fut là. Entière et sans avertissement. En un instant, elle fut dans le couloir puis dehors, sa tasse de café à la main.

OceanofPDF.com