Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 3

3

 

Nooon… Non ! Au secours !

Marcus se redressa comme un ressort sur son lit.

— Les ours, va-t’en, va-t’en, les ours !

L’enfant criait d’une voix perçante.

Marcus écarquilla les yeux. D’où venait cette voix ? C’était comme si l’enfant lui criait directement dans les oreilles. En tâtonnant pour trouver l’interrupteur de sa lampe de chevet, il repéra, s’élevant et diminuant selon les cris, les témoins lumineux de ce qui devait être un baby-phone.

— Maman, au secours ! Maman, au secours !

Marcus alluma la lampe et s’ébroua. Que faisait cet appareil dans sa chambre ? Cally l’aurait-elle oublié en venant faire le lit quelques heures plus tôt ?

Il consulta l’heure. Cela faisait moins de trente minutes qu’il dormait.

— Maman, s’il te… plaît, viens.

La petite voix sanglotait doucement, d’une manière poignante.

Que faire ? Marcus pouvait toujours éteindre ce truc et se rendormir. Il était vanné. Mais, dépourvue de cet appareil, Cally n’était certainement pas au courant du cauchemar de son fils.

— Les ours, va-t’en, va-t’en, s’il te plaît !

L’enfant implorait d’une toute petite voix.

Jetant ses jambes hors du lit, Marcus saisit son jean et soupira lourdement. Il ne pouvait pas éteindre l’appareil et replonger dans le sommeil : cette voix allait hanter ses rêves.

* * *

Cally mit au réfrigérateur le gratin préparé pour le petit déjeuner du lendemain puis se retourna pour évaluer l’état de la cuisine. Ce n’était pas trop mal. Quelques récipients à laver et elle allait pouvoir se coucher.

Avec son dallage de pierre, ses tapis traditionnels aux couleurs vives et ses murs peints en jaune, cette vaste cuisine était son coin préféré de la maison. Des carreaux de faïence bleu chambray assortis à un confident et à un fauteuil à bascule capitonné occupaient le devant de la cheminée.

C’était là qu’elle passait le plus clair de son temps, occupée soit à cuisiner pour ses hôtes ou des livraisons à domicile, soit à jouer avec Harris. Elle préférait préparer le petit déjeuner à l’avance. Cela lui permettait de le prendre avec son fils avant de servir ses hôtes.

En sortant de la douche, elle s’était rappelé n’avoir pas préparé le gratin au jambon et au fromage pour le lendemain matin. Ses boucles folles avaient séché à l’air libre pendant qu’elle cuisinait. Une chanson de Marroon 5 dans ses écouteurs, elle fit la vaisselle en dansant et en se dandinant sur place.

La sonnerie en provenance d’une chambre se déclencha avec insistance, doublée d’un signal lumineux. La porte séparant la cuisine du reste de la maison étant fermée à clé la nuit, une sonnerie retentissait dans la pièce et dans sa chambre lorsque des hôtes avaient besoin de quelque chose à une heure tardive. Elle éteignit son iPod, resserra la ceinture de son peignoir et alla ouvrir.

Marcus North était là, du haut de son mètre quatre-vingt-dix, nu-pieds, le jean à moitié boutonné. Sa chemise en jeans était ouverte, laissant apparaître un duvet foncé et des abdos en béton. S’arrachant à ce spectacle avec regret, Cally haussa le sourcil d’un air sévère.

Par le passé, elle avait malheureusement eu affaire à des clients mâles qui pensaient qu’une jeune veuve ferait une proie facile — une sorte de prestation supplémentaire au menu de leur séjour. Pourvu que celui-ci ne nourrisse pas les mêmes illusions.

— Oui, monsieur North ?

— Je… j’ai entendu le petit pleurer dans le baby-phone de ma chambre et je me demandais si…

— Mon Dieu ! Je l’ai oublié chez vous en faisant votre chambre cet après-midi. Je suis désolée. J’espère qu’il ne vous a pas…

Elle avisa ses cheveux ébouriffés, puis son regard s’égara entre les pans de sa chemise ouverte et elle n’acheva pas sa question.

— Si, il vous a réveillé. Je vais aller voir ce qu’il a. Certainement des cauchemars. Cela lui arrive souvent.

Elle s’élança vers le couloir qui conduisait à ses appartements privés.

— Je reviens tout de suite !

Marcus la suivit jusqu’à l’entrée du couloir et s’arrêta. Que devait-il faire ? Il se retourna vers la grande baie vitrée qui ornait le fond de la cuisine. Le clair de lune éclairait un ponton.

River Trace était situé au bord d’un des nombreux lacs en croissant que le Mississippi avait laissé en changeant de cours. Ce lac avait ceci de particulier qu’il était relié au fleuve lorsque le niveau de l’eau montait. A la saison des crues, comme en cette fin mai, les bateaux pouvaient circuler librement du fleuve au lac et vice versa.

Alors que Marcus contemplait les eaux, un bruit de porte le fit se retourner.

La voix de Harris résonnait dans le couloir.

— Maman, maman… les ours.

— Je sais, mon chéri, je sais. Les ours sont partis maintenant. Maman les a chassés.

— Maman, ils… ils… sont gros, les ours.

— Ils sont partis maintenant, ma puce. Chut…

— J’ai appelé et appelé mais t’es pas venue.

L’enfant s’exprimait en pleurant et en hoquetant. Le cœur de Marcus se serra. Il avait bien fait de descendre.

— Je suis désolée, mon bébé. Je ne t’ai pas entendu. Je suis là maintenant. On va aller chercher quelque chose à boire.

— Veux du… jus… du jus… de pomme.

— On va aller en chercher.

Marcus se ressaisit : il n’allait pas rester planté là, à rien faire. Il se dirigea vers le réfrigérateur et en sortait le jus de pomme quand Cally arriva avec Harris dans les bras.

Elle s’arrêta, l’interrogeant du regard.

— Comme vous avez les mains prises…, se justifia-t-il. Où sont les verres ?

Du menton, elle désigna l’égouttoir à vaisselle.

— Il préfère celui à l’imprimé léopard violet.

— Très bien.

Marcus remplit le gobelet, sous l’œil étonné de Cally, il le sentait. Puis il tendit le verre à Harris.

— Mer… merci.

— Je t’en prie. Ça va mieux, mon grand ?

Harris acquiesça, renifla et but son jus de pomme en fixant Marcus du regard. Cally le berçait comme le font depuis des temps immémoriaux toutes les femmes portant un bébé dans leurs bras. Son grand peignoir en éponge descendait jusqu’à ses chevilles et ses cheveux formaient une masse bouclée sur ses épaules. Même dans cette tenue, elle était attirante, songea Marcus. Dans le passé, il avait toujours eu un faible pour les filles plus aguicheuses. Pourtant, il n’arrivait pas à détacher les yeux de cette mère de famille dans sa cuisine.

— Je ne sais que dire pour excuser cet incident, reprit Cally. D’habitude, nous réservons à nos hôtes un accueil plus soigné.

— Ne vous en faites pas. Trop heureux d’avoir sauvé Harris des ours.

Il sourit à l’enfant, soulagé de détourner les yeux de sa mère.

— Vous êtes beau joueur. Harris et moi-même vous en remercions.

Comme elle prononçait son nom, l’enfant releva la tête.

— Bercer Harris.

— Très bien, ma puce, allons bercer.

Elle s’installa avec l’enfant dans le fauteuil à bascule installé près de la cheminée.

— Voulez-vous un café ? Je viens juste de faire du déca.

Marcus allait refuser mais s’arrêta malgré lui : Cally berçait tendrement Harris, ils semblaient tous deux si propres et si… normaux.

Depuis combien de temps n’avait-il pas fréquenté des gens propres et normaux ? se demanda Marcus. Même les clients auxquels il servait de garde du corps au casino avaient besoin de ses services parce qu’ils n’étaient pas très nets. Ils avaient généralement une bonne raison de penser qu’on puisse s’en prendre à eux.

Ses missions d’infiltration le mettaient en contact avec la lie de la société et cela ne pouvait qu’influer sur son caractère. Il en avait de plus en plus conscience. Il faisait ce boulot d’infiltré depuis trop longtemps et perdait de vue les choses essentielles.

— Un déca ? Pourquoi pas.

Il ne voulait pas quitter déjà Cally, son fils et cette tranche de normalité. Avoir une excuse pour ne pas le faire lui procurait un plaisir délicieux.

— Les tasses sont dans le placard à côté de la cuisinière, précisa Cally. Et il y a des sablés dans la boîte bleue.

— Vous prenez aussi un déca ?

— Je veux bien, si ça ne vous ennuie pas. Ma tasse est à côté de l’évier.

Tandis que Cally se balançait et fredonnait bouche fermée, il prit les sablés et en disposa quelques-uns sur une assiette. Cally avait une voix apaisante et, comme le petit garçon blotti contre elle, il s’en laissa envelopper.

Il leur servit du déca, puis posa près de Cally la tasse qu’elle lui avait désignée. Le parfum de ses cheveux le cerna aussitôt, une odeur excitante et épicée qui accentua plus encore son désir.

Cally semblait beaucoup trop angélique pour avoir un parfum aussi érotique. Il ne s’en serait pas douté devant son comportement si maternel.

Harris était presque endormi.

Marcus s’assit sur le confident. Il était soudain comme un adolescent timide devant la pom-pom girl en chef.

— Je suis vraiment désolée, répéta Cally.

— Je vous en prie, ne vous excusez pas encore une fois. Il n’y a aucun problème.

— Il fait des cauchemars depuis plus d’un mois, expliqua Cally. Je ne comprends pas d’où cela vient. Boucle d’or et les trois ours est ce qu’il connaît de plus effrayant comme histoire d’ours.

— Leur imagination fonctionne d’une manière étonnante.

— Vous avez des enfants ?

— Non. Je n’ai jamais été marié.

— Je peux vous dire que c’est toute une aventure. Comme vous pouvez le déduire de cette soirée.

Ses délicieuses fossettes apparurent de nouveau.

— Cela ne doit pas être facile de l’élever toute seule.

Elle ne répondit pas immédiatement.

— Oui… c’est difficile… et merveilleux en même temps.

— Quel âge avait Harris quand son père est mort ?

Marcus regretta aussitôt sa question. Il ne voulait pas aborder ce sujet. Cette conversation allait lui rendre la tâche plus difficile.

— Il n’était pas né. Nous ne savions même pas que j’attendais un enfant.

Cally se tut un instant, sans doute plongée dans ses souvenirs.

— Le plus dur a été de penser à toutes les choses que son père ne verrait jamais. Les premiers pas de Harris, sa première coupe de cheveux, son premier match de base-ball, le lycée…

Elle parlait d’une voix triste mais sans s’apitoyer sur son sort. Une étrange nostalgie s’éveilla en Marcus, s’ajoutant à son désir pour elle. Une nostalgie difficile à définir… celle du bien-être, peut-être. C’était étrange.

— On essayait d’avoir un enfant depuis un an, poursuivit Cally. Je crois que c’est ce qui me contrarie le plus… qu’il ne l’ait jamais su.

Sa voix tremblait et elle inspira profondément.

— Nous avions beaucoup de rêves, Jamie et moi. Le plus important s’est réalisé avec la naissance de Harris. Parfois, je n’en reviens pas que la vie puisse encore avoir du charme après tout ce qui s’est passé.

Elle berçait son enfant en silence.

Marcus suivait les grincements du fauteuil et la respiration somnolente de Harris. Etonnamment, il s’identifiait à Jamie Burnett. Comme lui, il avait raté ses rêves.

Peut-être même avait-il raté sa vie. Comme s’il était déjà mort à l’intérieur.

Serait-ce encore possible de changer ? Ou était-ce trop tard ?

Cally interrompit ses pensées.

— Excusez-moi, monsieur North, je ne sais pas pourquoi je vous ai dit tout ça. C’est beaucoup plus que n’en appelaient vos questions. Vous êtes quelqu’un à qui l’on parle volontiers.

Marcus se fendit d’un sourire triste. Ecouter. C’était un don chez lui.

— Eh bien… et vous ? Avez-vous toujours été garde du corps ?

Il hésita. La comédie allait devoir commencer.

— Non, pas toujours.

Il n’avait pas envie de lui mentir.

— J’ai touché un peu à tout. Mais travailler dans la sécurité, c’est ce que je préfère.

Elle hocha la tête.

— Alors vous aimez votre travail au casino ?

— Oui, j’adore. Les gens sont intéressants. Ça paye bien. Les horaires me conviennent.

— A quelle heure partez-vous le matin ?

— Ça dépend. Selon l’heure à laquelle arrivent les baleines, les gros clients. Cette semaine, je suis du soir, donc je ne dois être là-bas que dans l’après-midi. Dans les moments où je n’aurai pas à assurer de garde personnelle, je serai au poste de sécurité.

— Demain, le petit déjeuner sera servi dans la salle à manger à 9 heures. Si vous préférez le prendre dans votre chambre, je demanderai à Luella de vous monter un plateau.

— Non, je descendrai. Le gratin que j’ai aperçu dans le frigo est très appétissant.

Elle sourit.

— Une spécialité maison.

Marcus resta un moment assis en sa compagnie, même s’il était temps de remonter. Il voulait une chose qu’il n’avait pas le droit de demander. Peut-être que s’ils s’étaient rencontrés ailleurs, dans des circonstances… normales…

Ce n’était jamais le bon moment, regretta-t-il.

Si Cally apprenait ce qu’il faisait réellement à River Trace, elle le ficherait dehors et appellerait la police.

— Bon, je ferais mieux d’aller mettre ce jeune homme au lit, annonça-t-elle. Merci encore de votre aide. J’espère que vous appréciez d’avoir une chambre aussi tranquille !

— Rien de tel que la tranquillité, répliqua-t-il en riant de cette plaisanterie. Bonne nuit, madame Burnett.

— Je vous en prie, vous pouvez m’appeler Cally après ce qui vient de se passer.

— Parfait, Cally. Mon prénom est Marcus.

Il lui tendit la main et serra la sienne. A son contact, un frisson lui remonta le long du bras et jusque dans la poitrine. Il faillit reculer d’un pas et eut toutes les peines du monde à la regarder en face.

Quand il y parvint enfin, Cally avait les yeux baissés vers son fils. Marcus inspira profondément. La parenthèse de normalité était close. Il était grand temps qu’il parte.

Harris ouvrit ses yeux lourds de sommeil.

— Maman, berce encore.

— D’accord, bonhomme, mais dans ta chambre.

Elle traversa la cuisine et se retourna une dernière fois dans l’encadrement de la porte.

— A demain, Marcus. Et encore merci.

Son cœur se serra, et une douloureuse sensation de manque le gagna.

— Bonne nuit, Cally.

En arrivant dans sa chambre, un grincement de rocking-chair lui parvint par le baby-phone oublié. Il resta un moment devant l’appareil. Devait-il le rapporter au rez-de-chaussée ?

Cally chantait une chanson à Harris.

— Chut, petit bébé, pas un mot. Maman t’achètera un oiseau moqueur…

Il se remémora comme elle avait bercé son fils dans la cuisine, cette tendresse, leur complicité.

Pas question de redescendre. Il devait rester à distance de Cally Burnett s’il ne voulait pas faire quelque chose qu’il regretterait ensuite. Il allait accomplir sa mission, quoi qu’il arrive.

Je pense à ma carrière.

Il était trop énervé pour dormir, mais devait au moins essayer. Aussi, il se glissa dans son lit et éteignit la lumière.

Il allait couper l’Interphone quand la voix de Cally l’en empêcha.

— Et si l’oiseau moqueur ne chante pas, Maman t’achètera un anneau de diamant.

Marcus soupira dans son lit. Cally ne lui inspirait que du désir physique. Rien de plus, se répéta-t-il, mais un peu trop pour s’en convaincre vraiment. N’était-ce vraiment que sexuel ?

Et puis zut ! Il était trop crevé pour y voir clair dans tout ça.

La voix de Cally l’enveloppait comme une vague océane. Il laissa l’Interphone allumé et glissa les mains sous sa tête. Il éteindrait quand la chanson serait terminée.

Il ferma les yeux et sombra dans le sommeil, la tête pleine de cette berceuse.

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