Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée
Chapitre 5
5
Cally se tenait derrière la fenêtre de la cuisine et observait : Harris et Marcus sur le ponton, Harris prenant la main de Marcus. Un frisson la parcourut, à la fois de tristesse et de plaisir. Elle s’obligea à retourner à la vaisselle.
Après la mort de Jamie, elle avait évité le lac pendant des mois. Aujourd’hui encore, elle refusait de monter à bord d’un bateau, mais elle pouvait marcher sur le ponton sans paniquer. Heureusement, Harris ne montrait aucun signe d’une phobie de l’eau comme la sienne. Il allait souvent à la pêche avec Bay.
Elle attrapait une marmite pour le chou collard quand un brouhaha arriva de l’extérieur. La porte de service claqua, s’ouvrit et claqua une seconde fois.
— Maman, attrapé le poisson ! J’ai pris le poisson !
La voix de Harris résonnait dans la maison, suivie de celle de Marcus.
— Attends, Harris, tu as de la boue à tes chaussures et le poisson dégouline… Je vais chercher ta mère. Attends une seconde — et mer… credi. Mes chaussures aussi sont boueuses. Attends.
Ces derniers mots étaient teintés de rire et quelque chose s’éveilla en Cally. Marcus North avait une voix particulièrement sexy.
Elle se précipita dans l’entrée secondaire : Harris était derrière la moustiquaire, tenant un poisson mouillé, frétillant et particulièrement petit. Il piétinait au milieu des éclaboussures, laissant des empreintes boueuses avec ses minuscules baskets. Marcus, lui, arborait un short de sport éclaboussé d’eau et un T-shirt dont les manches avaient été arrachées.
Une large tache de sueur ornait son torse et ses belles chaussures de running étaient maculées de boue. D’une main, il maintenait la moustiquaire fermée pour empêcher Harris et la saleté d’entrer. De l’autre, il essayait de retirer ses chaussures.
Harris brandit le poisson.
— Maman, on a attrapé du poisson !
— C’est ce que je vois, mon chéri. Quelle merveille ! Laisse-moi voir.
Elle sortit pour examiner la perche frétillante.
— C’est un très beau poisson. Comment as-tu fait pour l’attraper ?
— Il crache sur les vers !
— Ne dévoile pas tous mes secrets, glissa Marcus en aparté.
Harris se mit à rire et Marcus poursuivit :
— Cette prouesse doit tout à l’art du pêcheur. Bien entendu, nous avons aussi eu la chance que ce poisson soit sourd comme un pot.
— Sans aucun doute, acquiesça Cally. En tout cas, vous devez tous deux avoir une faim de loup après avoir combattu un tel adversaire. Voulez-vous manger ?
— Pas faim, fit Harris. Veux montrer le poisson à Lulu.
— Oh ! Je suis sûre qu’elle sera ravie, mon chéri.
Bay apparut alors près de l’abri à voiture.
— Tu devrais demander à Bay de t’aider. Il fera en sorte que Luella voit ton poisson.
— Je m’en occupe, dit Bay. Fiston, viens m’aider à ranger les cannes.
Cally lui adressa un remerciement silencieux par-dessus la tête de Harris.
— D’ac’. R’voir, monsieur Nosse. Merci.
Harris hocha joyeusement la tête puis s’éloigna dans l’allée avec Bay.
Cally se tourna vers Marcus.
— Vous lui avez vraiment fait plaisir. Voulez-vous prendre votre petit déjeuner ? Je peux demander à Luella de vous monter un plateau ou vous pouvez le prendre dans la salle à manger.
— Ça ne vous ennuie pas si je le prends dans la cuisine ? Je suis trop sale pour votre salle à manger.
— Euh… bien sûr. Pas de problème. Entrez. Vous pouvez vous installer au comptoir.
— Parfait. Je voudrais seulement me laver.
— Vous pouvez utiliser l’évier.
Elle lui remit une serviette propre.
— Alors comme ça… vous êtes champion de pêche ?
— Absolument. Mon frère, ma sœur et moi passions nos vacances sur la côte, chez nos grands-parents. Nous dormions pratiquement avec nos cannes à pêche.
— Voilà qui paraît… intéressant. A quel endroit sur la côte ?
— Galveston. J’ai un cousin là-bas. En juin, on nous envoyait tous passer deux semaines au Texas… Harlan s’est marié il y a quelques mois.
— Vous êtes allé à son mariage ?
— Oui. C’était la première fois qu’on se revoyait depuis… une éternité. Il se retrouve avec une famille recomposée sur les bras et je ne crois pas l’avoir déjà vu aussi heureux.
— C’est chouette.
Marcus acquiesça en se servant une tasse de café.
— Oui, je pense.
— J’étais fille unique. J’ai toujours eu envie d’avoir un frère, une sœur, ou les deux. Mes amies qui avaient un petit frère me disaient que j’étais folle, mais je ne les croyais pas.
Elle déposa des couverts et une serviette près de l’assiette de Marcus.
— Vous voyez souvent vos frère et sœur ?
— Non, plus très souvent maintenant. Mais nous étions très proches quand nous étions jeunes…
Il s’interrompit, comme pour ne pas confier quelque chose.
— Et vous, reprit-il, changeant de sujet. Où avez-vous grandi ?
— Dans le Kentucky, principalement. Le pays du bluegrass. Mais également en Floride, en Californie, un peu partout. Mon père était entraîneur hippique. Il bougeait beaucoup.
— Comment êtes-vous arrivée ici ?
— J’ai rencontré Jamie quand j’étudiais à l’université de Memphis. Je travaillais comme serveuse pour payer mes études. Il est venu quatre soirs de suite avant que j’accepte de lui donner mon numéro de téléphone.
— Vous étiez du genre prudent ?
Elle sourit.
— Jusqu’à notre première sortie ensemble. Il m’a pour ainsi dire fait perdre la tête.
— Comme un tourbillon ?
Marcus enfourna une bouchée de gratin et mastiqua, l’air songeur.
— Et vous ne voulez plus que ça vous arrive ?
— Pardon ?
— Ça vous arrive encore de vous laisser séduire, dans la chaleur du moment ?
Elle le dévisagea, complètement abasourdie.
— Je… non, non ça ne m’arrive pas.
Elle se détourna un instant, nerveuse, puis s’obligea à affronter le regard chocolat de Marcus. Elle était totalement hors de sa zone de confort.
Et après ? Il n’y a pas de mal à flirter un peu ?
— Non, cela ne m’arrive pas. Cela ne m’arrive plus. Pas depuis…
Elle n’acheva pas. Elle commençait vraiment à perdre son sang-froid.
— Mais dernièrement, j’ai décidé qu’il fallait y remédier.
Il sourit. Une fois de plus s’éveilla en elle une douce et chaude sensation.
Il reposa sa fourchette, s’accouda au comptoir et se pencha vers elle.
— Vraiment ? Que changeriez-vous, au juste ?
Elle prit une profonde inspiration et plongea droit dans son regard.
— Je me suis dit que je devais être plus ouverte aux possibilités que…
— Maman, maman ! Regarde ce que Luella m’a fait !
Harris fit irruption, tenant entre ses mains des biscuits en forme de dinosaures.
Cally s’arracha au regard fascinant de Marcus avec un regret mêlé de soulagement.
— Oh ! Mais ils sont magnifiques, mon chéri.
Après un dernier coup d’œil en direction de Marcus, elle reporta toute son attention sur son fils.
— Où est passé ton poisson ?
— Bay s’en occupe.
— Je vois.
Marcus termina son gratin et consulta sa montre.
— Je ne m’étais pas rendu compte qu’il était aussi tard. C’était délicieux, mais il faut que je me dépêche.
Il débarrassa son couvert, le déposa dans l’évier et se précipita vers la sortie.
— A plus tard. Merci pour le petit déjeuner.
Cally hocha la tête machinalement tandis que la porte se refermait derrière lui. Déjà, il courait dans l’escalier.
La Sudiste excentrique avait encore frappé, soupira-t-elle : elle venait de lui confier une autre tranche de sa vie.
Il fallait vraiment qu’elle songe à prendre un chien.
* * *
Marcus grimpa l’escalier à toute vitesse et en se maudissant intérieurement. Qu’est-ce qu’il fabriquait avec Cally Burnett et son fils ? Il perdait la tête. Qu’était devenue sa « froideur professionnelle » ?
La réponse n’était pas difficile à trouver. Cally était une femme intelligente et drôle qui avait surmonté une terrible tragédie et n’avait absolument pas besoin de lui.
Si le petit ne les avait pas interrompus, il l’aurait peut-être embrassée, en plein milieu de la cuisine, où Gregor, Sams ou n’importe qui aurait pu les surprendre. Plus personne ne serait en sécurité s’il s’attachait à quelqu’un. Cela ne rendrait son travail que plus ardu.
Mais il n’avait pas su résister à cette femme ni à son fils. Ils étaient tous deux si ouverts, si sympathiques. Ils ne cachaient pas leur jeu, eux.
Il se morigéna de nouveau. Le travail d’infiltration n’était guère compatible avec la vie sociale. Il aurait dû le savoir depuis le temps. Ne l’avait-il pas appris à ses dépens ?
Quand il avait commencé dans le métier, il s’était juré qu’il ne se laisserait pas transformer par son travail. Il préférait encore démissionner. Mais c’était de la naïveté. Le travail de policier infiltré l’avait évidemment changé.
Au point que, certains jours, il ne se reconnaissait plus.
Puis, il avait commis cette erreur stupide qui avait fait boule de neige pour aboutir à un désastre. Cela aurait pu lui coûter sa carrière. Cela la lui coûterait peut-être…
En tant que flic infiltré, il connaissait les dangers d’une liaison avec une droguée. Tout avait commencé innocemment et lui était retombé dessus dans un moment d’inattention.
Tessa était différente, sensible, fragile. Mais elle était toujours prête à tout pour de la came.
Des mois durant, il avait gardé ses distances avec elle. A plusieurs reprises, il avait même essayé de l’arracher aux individus sur lesquels il enquêtait, lui parlant de la vie qu’elle gâchait. Mais c’était sans espoir. Il ne pouvait pas lui donner ce qu’il ne possédait pas.
Sa couverture impliquait de boire beaucoup et, à partir d’une certaine quantité d’alcool, sa vraie vie se confondait avec la fausse. Un soir, il avait attaqué une bouteille de whisky, l’avait terminée malgré l’arrivée de Tessa et s’était retrouvé au lit avec elle. Le lendemain matin, il avait eu tellement honte qu’il n’avait pu la regarder en face.
Elle l’avait supplié de lui donner une dose. Il avait refusé : cela valait mieux pour elle. Mais vingt-quatre heures plus tard, elle avait déboulé dans l’opération Simmons et y avait laissé la vie.
Personne ne savait qu’ils avaient passé la nuit ensemble, pas même Asa. La mort de Tessa avait sauvé sa carrière tout en l’anéantissant intérieurement quand la police des polices avait commencé à enquêter sur son coéquipier et la disparition partielle de l’argent de la drogue.
Pendant sa rééducation après la fusillade, on l’avait désintoxiqué de l’alcool et il s’était juré de ne plus jamais perdre le contrôle ou être vulnérable. En matière de travail, il était désormais une vraie machine.
Ce matin avait été une grande première. Comment Cally avait-elle réussi à le faire parler de Harlan et du mariage auquel il avait assisté quelques semaines plus tôt ? Comment l’avait-elle amené à se confier ?
Il s’était pratiquement enfui de la cuisine tellement elle le touchait, tellement il se souciait de ce qu’elle pensait de lui. Elle l’aimait bien, pour l’instant, mais elle le prendrait pour le diable en personne quand cette affaire serait terminée.
Cally et Harris menaient une vie à des années-lumière de la sienne. Il avait intérêt à ne pas l’oublier s’il ne voulait pas qu’ils paient le prix fort. Comme Tessa.
OceanofPDF.com