Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 4

4

 

 

Luke se tortillait sur sa chaise, au chevet de Caroline. Toujours inquiet, il suivait les gestes du chirurgien et des infirmières, de l’autre côté du lit. Par bonheur, Caroline n’avait présenté aucune intolérance aux antibiotiques et avait déjà pu quitter l’unité de soins intensifs. Le sommeil léthargique et réparateur dans lequel on avait dû la plonger allait prendre fin et elle reviendrait tout doucement à la conscience.

Pour la première fois depuis la découverte du corps de Richard Ashton, trois jours plus tôt, Luke allait pouvoir lui parler. Il avait hâte qu’elle ouvre les yeux, mais il redoutait sa réaction lorsqu’elle apprendrait tout à la fois qu’elle avait été enceinte et avait perdu son bébé.

Les infirmières quittèrent la chambre, sauf une, qui resta auprès du chirurgien. Celui-ci s’entretint avec elle un moment puis se tourna vers Luke.

— Ça ne sera plus très long. L’infirmière anesthésiste va surveiller les dernières minutes du réveil de Mme Ashton, mais il ne devrait y avoir aucun problème.

Luke le remercia et lui serra la main. L’homme de l’art quitta la pièce. Luke allait se rasseoir, quand la porte s’ouvrit de nouveau. Une femme filiforme en tailleur anthracite entra en trombe, ses hauts talons claquant sur le sol. Quand elle vit Luke, ses sourcils se haussèrent de surprise.

— Qui êtes-vous ? demanda-t-elle d’un ton abrupt.

Par réflexe professionnel, Luke se positionna entre elle et le lit.

— Et vous ? répliqua-t-il.

Si possible, les sourcils de la sèche apparition se haussèrent encore davantage.

— Je suis Leslie Harrison, l’avocate et l’amie de Mme Ashton. Je sais que vous n’êtes pas de la famille, je répète donc : qui êtes-vous et que faites-vous dans sa chambre ?

— Je suis un ami, répondit simplement Luke.

Pourquoi en aurait-il dit davantage ?

La femme eut une sorte de ricanement dépréciatif.

— Caroline n’a pas d’amis, lui asséna-t-elle d’un ton méprisant.

— Je croyais que vous en étiez une, répliqua Luke sans s’émouvoir.

L’avocate pinça les lèvres.

— Un ami… Bien… Drôle d’ami ! Elle est dans cet hôpital depuis trois jours et c’est la première fois que je vous vois ici.

Il allait répliquer vertement, mais un gémissement venu du lit lui ferma la bouche. L’infirmière se leva de sa chaise pour se pencher sur Caroline.

Le visage de celle-ci était crispé de douleur, mais ses yeux étaient toujours fermés.

Le jeu de devinettes avait ses limites, décida Luke. Mieux valait se présenter.

— Mon nom est Luke Dawson. Mme Ashton m’a engagé comme garde du corps. J’étais avec elle quand nous avons découvert le corps de son mari.

Un air de surprise passa sur le visage de l’avocate.

— Elle a engagé un garde du corps ?

— Oui. Apparemment, elle s’est sentie en danger. Apparemment aussi, cela ne semble pas vous avoir effleurée. Vous étiez au courant des violences qu’elle subissait ?

L’avocate se troubla à peine. Seuls les coins de sa bouche mince se pincèrent, presque imperceptiblement.

Elle savait donc… comprit Luke.

— Depuis quand ? demanda-t-il.

— Depuis quand, quoi ?

— Depuis quand saviez-vous qu’elle était régulièrement battue par son mari et pourquoi n’avez-vous rien dit à la police ?

— Cela ne vous regarde en aucune manière, répliqua-t-elle d’un ton sec. Je vous prie de sortir, monsieur Dawson. Je suis ici la seule proche de Caroline et je vous assure que si je fais appeler la sécurité, ils seront de mon côté, car je la connais depuis des années, contrairement à vous, qu’elle vient seulement d’engager. Je suis son avocate et l’exécutrice testamentaire de M. Ashton. J’ai tous les droits d’être ici et vous n’en avez aucun. Je le répète, sortez !

L’infirmière, effarée, les regardait alternativement l’un et l’autre. Derrière elle, Caroline montrait de nouveau un visage crispé de douleur et ses lèvres étaient pincées et blanches, nota Luke. Visiblement, elle souffrait. Il fallait couper court.

— Très bien, fit Luke, je vous cède la place, pour le moment… Lorsque Mme Ashton se réveillera, dites-lui de ne rien déclarer à la police sans la présence d’un avocat auprès d’elle. Je parle d’un avocat en droit criminel, pas d’un avocat d’affaires, comme vous. Les flics la considèrent comme une suspecte et tout ce qu’elle dira pourra être retenu contre elle.

— Je n’ai pas besoin de vous pour savoir ce que je dois dire à ma cliente, répliqua l’avocate.

Elle lui tourna ostensiblement le dos et se mit à bombarder la malheureuse infirmière de questions.

Luke quitta la pièce, à regret. Il avait peut-être perdu une bataille, mais il ne s’avouait pas vaincu. Il n’avait jamais rencontré cette Leslie Harrison auparavant, et ce n’était pas un mal. Avait-elle manifesté sa présence, lorsque son amie et cliente était opérée en urgence ? Caroline avait besoin de personnes vraiment disponibles.

Il prit l’ascenseur jusqu’au rez-de-chaussée et sortit dehors pour pouvoir utiliser son téléphone portable. L’homme qu’il allait appeler n’était pas de ceux à qui il parlait bien souvent. En fait, cela faisait des années que leurs chemins ne s’étaient pas croisés. Il eut même besoin de l’aide d’amis communs pour retrouver son numéro, mais finalement, Alex Buchanan décrocha à l’autre bout du fil.

— Alex ? C’est Luke Dawson.

— Luke ?

La voix d’Alex reflétait sa surprise.

— Ça fait un bail, dis donc ! Ne me dis pas que tu as besoin de faire sortir un de tes clients de prison, c’est un sport que je ne pratique plus vraiment…

— Non, pas cette fois. Je suis au University Medical Center, en train de rendre visite à une amie. Dis-moi, tu es toujours avocat ou tu t’es retiré ?

— Entre les deux. Ma licence est toujours valable, mais je n’exerce plus que pour des parents ou des amis.

— Et les amis d’amis ?

— Ça, cela dépend qui ils sont et dans quel genre d’ennuis ils se sont fourrés. Qui est ton ami ?

— Caroline Ashton.

Il y eut un silence au bout du fil.

— Alex ? Tu es toujours là ?

— Ouais…

— Alors, tu nous aides ou non ?

L’avocat vétéran poussa un long soupir.

— Raconte-moi un peu, pendant que je m’habille.

* * *

Caroline s’appuya sur l’infirmière pour se rendre de la douche au lit. Elle allait mieux et ne grimaça pas trop quand elle dut remonter sur le matelas. Son ventre se crispa tout de même douloureusement et elle respira profondément pour aider à faire passer la crise. Puis elle se laissa retomber sur l’oreiller.

— Vous êtes bien sûre d’être prête à ce que votre amie vous rende visite ? lui demanda doucement l’infirmière en lui tapotant la main. Je crois que l’examen du docteur vous a fatiguée. Peut-être devriez-vous vous reposer un peu…

Caroline secoua la tête.

— Non, ça va. Leslie peut entrer.

— Très bien. Elle est dans la salle d’attente, je vais la prévenir. Mais si vous vous sentez trop fatiguée ou que les douleurs sont trop fortes, surtout appuyez sur le bouton…

— Je le ferai, merci beaucoup.

L’infirmière quitta la chambre et, quelques instants plus tard, les hauts talons de Leslie résonnèrent dans le couloir. La porte s’ouvrit et elle s’engouffra dans la chambre, suivie de trois hommes.

Inquiète, Caroline s’agrippa à ses draps, tandis que Leslie et un homme qu’elle ne connaissait pas venaient se placer à gauche de son lit et que les deux autres hommes, ses beaux-frères Daniel et Grant, se campaient à droite.

— Leslie, je ne comprends pas, murmura-t-elle. Que font Grant et Daniel ici ?

— Notre frère est mort, répliqua Grant d’un ton sec. Nous avons le droit de savoir ce qui s’est passé !

La bouche de Leslie se tordit en une moue méprisante.

— Malheureusement, ils étaient dans la salle d’attente quand j’ai demandé à te voir, Caroline. Ils m’ont suivie comme deux petits chiens.

Grant donnait l’impression qu’il aurait voulu sauter à pieds joints au-dessus du lit pour prendre Leslie à la gorge, remarqua Caroline. Daniel, lui, rougissait à vue d’œil, comme s’il était gêné du comportement violent de son frère.

L’homme qui était entré avec Leslie leva la main, plein d’autorité malgré son air nonchalant.

— Un peu de calme, je vous prie, ordonna-t-il. Madame Ashton, je suis l’inspecteur Cornell de la police du comté de Chatham. Brigade criminelle. J’aurais quelques questions à vous poser, s’il vous plaît.

Il dévisagea froidement les deux hommes en face de lui.

— Ces messieurs ont insisté pour entrer avec nous, mais je peux les faire sortir. Si vous préférez, je peux aussi attendre dans le couloir que vous leur ayez parlé…

— Non…

Elle sursauta, tant sa voix résonnait étrangement dans la petite chambre.

— C’est-à-dire… je préférerais que mes beaux-frères sortent, s’il vous plaît.

— Pas question, nous restons ici, répliqua Grant.

— Ça m’étonnerait, répondit immédiatement Luke, qui apparut sur le pas de la porte.

Il entra et se campa à côté du lit, puis après un bref regard à Cornell et à Leslie, se tourna vers les frères Ashton.

— Vous avez entendu ? Dehors.

Grant se dressa de toute sa taille, mais même ainsi, il n’était ni aussi grand ni aussi large que son adversaire potentiel, nota Caroline avec satisfaction.

— Notre frère a été assassiné, martela Grant en la défiant d’un regard furieux. Nous avons le droit d’entendre ce qu’elle a à dire sur le sujet.

Luke entra si rapidement en action que Caroline en eut le souffle coupé. L’instant d’avant, immobile, il mesurait Grant du regard, et une fraction de seconde plus tard, il l’avait immobilisé en lui coinçant le bras derrière les omoplates. Le visage de Grant était très rouge mais il paraissait incapable de se dégager.

— Laisse-moi tranquille, espèce de flic à louer ! souffla-t-il.

— Je vous lâcherai dès que vous serez dans le couloir, lui répondit Luke sans paraître s’émouvoir.

Il jeta ensuite un regard sans équivoque vers Daniel pour le dissuader d’intervenir.

Visiblement, celui-ci n’y tenait pas. Il se dirigea vers la porte et Luke le suivit en poussant Grant devant lui. Le battant se referma doucement sur eux.

Cornell tira une chaise en plastique à la tête du lit et s’assit.

— Je crois comprendre que vous n’êtes pas au mieux avec votre belle-famille.

Caroline secoua la tête.

— Non, je ne la considère toujours pas comme la mienne et, croyez-moi, ils ne m’ont jamais acceptée, eux non plus.

La porte s’ouvrit de nouveau et Luke reparut sur le seuil.

— Excusez-moi. Madame Ashton, si vous le souhaitez, je peux attendre dans le couloir, mais…

Il désigna l’inspecteur et l’avocate.

— … Mais je pense que vous avez peut-être besoin d’un allié et je vous conseille aussi de ne rien dire à l’inspecteur Cornell en dehors de la présence d’un avocat. Un avocat de droit criminel, pas un avocat d’affaires…

Leslie pinça les lèvres mais ne répliqua rien.

— Cornell ici présent n’a pas vraiment vos intérêts à cœur, continua Luke. Il vous soupçonne d’avoir assassiné votre mari.

Caroline considéra le policier avec surprise. Celui-ci rougit presque imperceptiblement, ce qui semblait confirmer les dires de Luke.

— Je ne suis pas votre ennemi, madame, répliqua-t-il très calmement. Je cherche seulement à savoir ce qui s’est passé. Et d’abord, je voudrais vous présenter mes condoléances pour la mort de votre mari.

Caroline frémit et passa ses mains sur ses bras comme pour en effacer la chair de poule. L’inspecteur ne lui apprenait rien, mais cela semblait toujours un peu irréel. Richard, mort ? Elle s’attendait encore à ce qu’il surgisse derrière les rideaux ou sorte de la salle de bains dans un rire sardonique, comme s’il se moquait d’elle, pour avoir cru qu’elle pouvait lui échapper.

— Merci, inspecteur.

— Avez-vous pu parler à votre médecin ?

— Oui, il était là juste avant vous.

— Alors vous savez que votre mari est soupçonné de violence conjugale envers vous, que c’est la raison de vos fractures, de vos hématomes, de votre rate éclatée et… de votre fausse couche, n’est-ce pas ?

Machinalement, Caroline porta la main à son ventre.

— Oui, murmura-t-elle, il me l’a dit.

— Et c’est exact ? Votre mari vous battait ?

Caroline se mit à pâlir. Depuis des mois, elle ne voulait pas que quiconque soit au courant de sa honte et jusqu’à ces derniers jours, personne ne l’était. Personne, à part Leslie.

— Je ne veux pas en parler, répondit-elle.

— Je crains que ce ne soit pas possible, madame, reprit Cornell. Le sujet ne peut pas être évité. Vous avez engagé un garde du corps, monsieur Dawson. Dans quel but ?

Caroline lança un regard à Luke.

— Je savais que mon mari serait très en colère quand il verrait que j’étais partie. Je voulais quelqu’un qui puisse… l’affronter et m’éviter… ce que vous savez.

— Est-ce que vous niez les violences que votre mari vous aurait fait subir ?

Caroline crispa les doigts sur le drap.

— Je…

— Ne dites plus rien, intervint Luke. Il vous faut l’assistance d’un avocat, c’est la loi.

Leslie s’avança pour tapoter la main de son amie d’un air patelin.

— Plus vite elle répondra aux questions et plus vite tout cela sera terminé. Il serait peut-être préférable que vous restiez dans le couloir, monsieur Dawson.

— Seulement si elle me le demande.

— Non ! enchaîna immédiatement Caroline.

Elle retira sa main de celle de Leslie.

— Je suis désolée, mais je me sens mieux en présence de M. Dawson. Inspecteur Cornell, tout ce que je peux vous dire, c’est que je n’ai pas tué mon mari. Je n’ai jamais touché une arme, je n’en possède pas et je ne pense même pas que Richard en avait une. C’était tout à fait inutile, avec tous les systèmes de sécurité qui protégeaient la maison. Et quoi que Richard ait pu me faire, je n’ai jamais voulu sa mort.

— Nous savons que vous n’avez pas pu être l’assassin, l’informa Cornell, car nous avons la trace de tous vos déplacements ce jour-là. Mais rien ne permet d’affirmer pour le moment que vous n’avez pas engagé quelqu’un pour le faire.

Caroline en resta bouche bée.

— Pourquoi aurais-je manigancé ça ?

— Votre mari était très riche, on peut imaginer que vous redoutiez de ne pas toucher une pension suffisante en cas de divorce…

Il pencha la tête et la regarda attentivement.

— Aviez-vous passé un contrat qui limitait vos prétentions dans ce cas précis ?

— Oui, mais ça m’est bien égal. J’étais en train de quitter mon mari, peu m’importait son argent !

Cornell griffonna quelque chose sur son carnet.

— Imaginons un peu, reprit-il, que malgré votre désir de quitter votre mari, vous ayez eu peur d’y perdre de l’argent… Alors, vous appelez un ami, un amant peut-être, et vous lui offrez une part de votre héritage s’il vous aide à le supprimer, tout en faisant en sorte qu’on ne puisse pas vous accuser. Qu’est-ce que vous dites de ça ? Allez, vous feriez mieux de me dire qui vous a aidée…

Caroline eut un rire amer.

— Un ami ? Un amant ? Mais inspecteur, mon mari s’est assuré que je n’aie ni l’un ni l’autre. Je ne pouvais pas faire un pas dans la journée sans qu’il soit au courant, ni quitter la maison sans lui.

Cornell haussa un sourcil.

— Apparemment, ce n’est pas tout à fait exact, puisque mardi matin, vous êtes sortie seule.

Caroline soupira.

— J’avais droit à une sortie par semaine. Une seule. Pour me rendre à la blanchisserie et porter des dossiers au bureau de Leslie, ici présente. J’ai profité de cette permission pour m’enfuir, sans que mon mari soit immédiatement au courant.

— Vous aviez droit ? releva le policier. Est-ce à dire que vous étiez prisonnière dans votre propre maison ?

Il ajouta dans la foulée :

— Vous éprouviez du ressentiment contre votre mari, d’être traitée ainsi ?

— Maintenant ça suffit, intervint de nouveau Luke. Madame Ashton, je vous conjure de ne plus rien dire sans une assistance légale.

Sur ces mots, la porte s’ouvrit et un homme en costume-cravate entra dans la pièce. Seuls quelques cheveux gris, dans son épaisse chevelure noire, trahissaient son âge. Ses yeux, vifs et perçants, firent rapidement le tour de l’assistance. Luke semblait soulagé de son arrivée, nota Caroline.

— Qui êtes-vous ? s’enquit-elle.

L’homme ne répondit pas tout de suite. Il prit le temps de saluer Luke d’un mouvement de tête, puis s’avança vers le lit.

— Alex Buchanan, madame, avocat pénal au barreau de Géorgie avec, sans me vanter, un des plus beaux palmarès d’acquittements du coin.

Il parlait avec un large sourire.

— Luke Dawson m’a parlé de votre situation et j’ai l’impression que je pourrais vous être utile, madame Ashton.

Il tira un billet d’un dollar de son portefeuille et le lui tendit.

— Pourquoi me donnez-vous ça ? demanda-t-elle, interloquée.

— Je suppose que vous n’avez pas d’argent sur vous, répondit l’avocat. C’est plutôt rare quand on est à l’hôpital. Si vous souhaitez que je vous représente, il vous suffit de me rendre ce dollar à titre d’avance sur mes appointements. C’est parfaitement légal.

Caroline détourna le regard vers les autres personnes présentes. Leslie paraissait s’étouffer de rage, mais un sourire admiratif flottait sur les lèvres de l’inspecteur Cornell.

Caroline se tourna vers Luke.

— Vous croyez que j’ai besoin d’aide ?

— Oui, et Alex est l’as des as. Je vous conseille vraiment de l’engager.

Elle tendit le billet vert à l’homme qui lui souriait toujours.

— Très bien, vous êtes désormais mon avocat, maître Buchanan.

Il replaça le billet dans son portefeuille avec le plus grand naturel.

— Parfait, dit-il avec un soupir satisfait. Inspecteur et ma chère consœur, ajouta-t-il à l’intention de Leslie, je vous prie de bien vouloir nous excuser mais j’ai besoin de rester seul quelques instants avec ma cliente.

— Je ne quitterai cette chambre que s’il s’en va aussi, répondit sèchement Leslie en montrant Luke.

Le sourire d’Alex s’éteignit brusquement comme une bougie que l’on souffle.

— Je vais être très clair, maître, lança-t-il en fixant l’avocate. Vous allez quitter cette chambre avec l’inspecteur et M. Dawson va rester. Il y a trois jours, quelqu’un a tué l’époux de ma cliente. Si elle était arrivée quelques instants plus tôt, elle aurait peut-être été assassinée, elle aussi. M. Dawson est son garde du corps et je n’ai aucune raison de la priver de cette protection.

* * *

— Je ne comprends pas ! s’écria Luke.

Il était dans une triste cour de l’hôpital avec Alex et Caroline. Assise dans un fauteuil roulant, elle semblait elle aussi avoir perdu le fil.

Luke insista :

— Comment pourrais-je bien protéger Caroline, si je ne peux pas entrer chez elle ?

Alex leva les yeux au ciel.

— Mme Ashton a déjà un contrat avec une société de sécurité, pour faire garder sa maison. La Stellar a une excellente réputation. Il n’y a aucune raison de croire qu’ils ne pourront pas protéger son domicile sans toi.

— Si c’est ce que tu penses, je me demande ce que je fais là, répliqua Luke.

— Tu protèges Mme Ashton.

Luke échangea avec Caroline un regard étonné.

— Il y a décidément dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas, pesta Luke.

Alex sourit.

— Excusez-moi, tous les deux, je crois que je ne m’explique pas bien. Que savons-nous de toute cette affaire ? Une seule chose : quelqu’un a tué M. Ashton. Etait-ce bien lui qui était visé, initialement, ou bien vous, Caroline ? Nous ne le savons pas vraiment. Qui sait même si ce n’était pas un crime de rôdeur, de cambrioleur surpris, sans connexion particulière avec vous…

— Je n’avais pas pensé à ça, confia Caroline, d’un air surpris.

— L’inspecteur Cornell y a réfléchi, lui, j’en suis sûr. Mais il vous a attaquée bille en tête pour vous forcer à réagir et observer votre réaction. Pour le moment, tout le monde a bien plus de questions que de réponses. La bonne tactique est de conserver le statu quo, de s’efforcer de maintenir la routine, pour rendre plus évidente toute tentative de l’assassin de sortir de l’ombre et de frapper de nouveau.

Luke s’emporta :

— Et pour ça, je suis supposé, moi, rester dans ma voiture à surveiller la maison de l’extérieur ! A quoi ça rime ?

— Cela te permet de demeurer invisible, répondit Alex. Là, personne ne te remarquera, tandis que si tu circules à l’intérieur de la propriété, alors tout le monde se conduira différemment et il sera bien difficile à Mme Ashton de déceler un comportement anormal chez l’un ou l’autre de ses domestiques, par exemple.

— Je vous en prie, appelez-moi Caroline, tous les deux, intervint celle-ci. Et je suis d’accord avec vous, Alex, ce sera plus facile pour moi s’il n’y a pas trop de changements.

— Mais moi, je suis garant de votre sécurité, protesta Luke.

— Tu n’as aucune raison de t’inquiéter, insista Alex. Encore une fois, la Stellar est irréprochable sur ces questions. Elle peut continuer à protéger la maison.

Luke poussa un profond soupir.

— C’est vrai, elle le peut. Caroline, il me coûte de l’admettre, mais je pense que vous n’avez plus vraiment besoin de mes services.

Caroline eut alors un geste surprenant. Elle tendit la main vers lui et lui prit la sienne.

Il en fut surpris, mais ne retira pas sa main. Au contraire, pris d’une impulsion, il entrelaça leurs doigts. Ce geste détendit un peu l’atmosphère et Caroline esquissa un léger sourire.

— Vous avez peut-être l’impression que je n’ai plus besoin de vous, mais c’est faux. Cette grande maison n’a jamais été un foyer pour moi, personne ne m’a jamais aimée là-bas, ni soutenue. Je préférerais de beaucoup que vous restiez avec moi à l’intérieur, mais déjà, le fait de vous savoir en surveillance au-dehors sera un grand réconfort… Enfin, je veux dire… si vous le voulez bien !

Luke se troubla un instant. La perspective de rester des heures dans sa voiture n’avait rien d’attrayant. Mais il n’était pas question qu’il abandonne Caroline. Il tenait viscéralement à assurer sa sécurité.

— Très bien, conclut-il. Si c’est ce que vous souhaitez et qu’Alex pense que c’est la chose à faire, j’accepte.

Caroline lui sourit de nouveau, mais retira sa main. Une pointe de déception gagna aussitôt Luke.

— Vous disiez que vous aviez des questions à me poser à propos de Leslie, demanda Caroline à l’avocat.

— En effet. Tout d’abord, expliquez-moi comment vous avez loué la maison où votre mari a été tué.

— Par une annonce que Leslie a trouvée sur internet.

— Savait-elle à quelle heure vous alliez arriver, le jour où vous vouliez emménager ? poursuivit l’avocat.

— Oui, bien sûr !

Les yeux de Caroline s’agrandirent de surprise.

— Vous pensez qu’elle a quelque chose à voir avec la mort de Richard ?

— Pour l’instant je ne déduis rien, répondit Alex, j’examine les faits. Elle savait où vous alliez et à quelle heure vous y seriez, il faut donc bien vous rendre compte qu’elle a pu planifier le meurtre en s’arrangeant pour que vous découvriez le corps et que vous soyez accusée du crime.

Caroline secoua la tête.

— Non, c’est impossible. Leslie n’avait rien à gagner de la mort de Richard. En plus, elle ne pouvait pas être certaine de mon heure d’arrivée dans la maison parce qu’en fait, j’ai changé mes plans en quittant son bureau. Je suis passée engager Luke et alors seulement, je me suis rendue à la nouvelle maison.

Luke échangea un regard avec Alex, puis se pencha vers Caroline.

— Vous avez changé vos plans, et elle l’ignorait, bon, mais où pensait-elle que vous alliez vous rendre, immédiatement après l’avoir quittée ?

Caroline pinça les lèvres. Visiblement, elle n’aimait pas le tour que prenait la conversation, songea Luke.

— C’était pour la sécurité. Elle ne voulait pas que Richard me trouve. Nous sommes convenues que j’irais directement à cette maison de location.

— Donc, si vous aviez fait ça, reprit Luke, vous seriez arrivée là-bas juste après que votre mari soit tué. Il me semble que vous n’auriez guère d’alibi, aujourd’hui, si vous aviez suivi le conseil de votre… avocate.

L’impatience qui s’était affichée sur le visage de Caroline quelques instants auparavant fit place à de la confusion. Mais elle se ressaisit et avala péniblement sa salive.

— C’est vrai, Leslie voulait que je m’y rende directement, sans faire aucun arrêt en route. Mais ça ne veut pas dire qu’elle soit pour quelque chose dans la mort de Richard. Vous suggérez qu’elle aurait voulu m’en faire accuser. Pour quoi faire ?

Alex secoua la tête.

— Ça, je n’en ai aucune idée pour le moment. Mais il faut bien examiner toutes les possibilités. J’ai d’autres questions concernant Me Leslie Harrison. C’est une avocate spécialisée en droit fiscal, mais elle n’en a pas moins prêté le même serment que moi. Il est de son devoir de protéger ses clients avant tout. Or, en vous laissant parler à la police sans la présence d’un avocat de droit pénal pour vous assister, elle a fait preuve d’un manque certain de professionnalisme. J’aimerais que vous restiez très prudente avec elle durant l’enquête. Continuez à avoir des rapports normaux, mais ne signez rien, aucun papier qu’elle pourrait vous proposer, sans m’avoir consulté. C’est bien d’accord ?

— Oui, ça l’est, mais je vous assure qu’il n’y a pas de raison de la soupçonner. Leslie est ma seule amie. C’est elle qui m’a aidée à préparer mon départ, puis à m’enfuir.

Luke croisa les bras sur sa poitrine.

— Depuis combien de temps savait-elle qu’il vous battait ?

Caroline baissa les yeux vers le sol.

— Six mois.

Luke jura entre ses dents. Alex paraissait tout près d’en faire autant.

— Vous comprenez bien qu’en tant qu’avocate, elle est normalement la première à vous devoir assistance. Elle n’est pas obligée par la loi d’en faire un rapport à la justice, comme un médecin par exemple, mais elle a le devoir moral et professionnel de le faire. Je vous assure que cette… négligence ne fera pas très bon effet si elle est appelée un jour à la barre, même si elle vous a aidée ensuite.

— Depuis combien de temps duraient ces violences ? demanda doucement Luke.

Caroline murmura, très pâle :

— Des années.

— Pourquoi, après tout ce temps, avoir finalement décidé de partir ?

— Le bébé, répondit-elle d’une voix encore plus ténue. J’ai compris, alors, qu’il fallait m’en aller coûte que coûte. Je ne pouvais pas mettre un enfant au monde au sein d’un couple comme le mien. Je suis peut-être lâche en ce qui me concerne, mais pas question de l’être pour un bébé. Le jour où j’ai su que j’étais enceinte, j’ai commencé à élaborer un plan d’évasion.

Elle ferma les yeux un instant, puis reprit :

— Mais avant que j’aie pu le mettre à exécution… Richard m’a infligé une de ces « leçons » comme il disait. La douleur, le sang… J’ai su que j’allais le perdre. J’avais tellement honte ! Je ne pouvais pas me permettre de tomber enceinte de nouveau, il n’en était pas question.

Luke reprit la petite main dans la sienne.

— Ne dites pas cela, la rassura-t-il toujours très doucement. Vous n’avez été ni faible ni lâche. Vous avez simplement été prise dans le cycle habituel de la violence conjugale. Il est bien difficile de s’en extirper, parce que ceux qui s’y livrent ont sur leurs victimes une action psychologique très particulière, qui les déstabilise. Rien n’est votre faute, tout est la sienne. C’est lui qui vous a déclenché une fausse couche, pas vous.

Des larmes se mirent à briller dans les yeux de Caroline. Elle essaya néanmoins de sourire.

— Merci, fit-elle dans un souffle.

Alex intervint à son tour :

— M e Harrison a probablement fait enregistrer le testament de votre mari depuis longtemps, n’est-ce pas ? En connaissez-vous le détail ? Pouvez-vous m’en retracer les grandes lignes ? Qui sont ses héritiers ?

— Ses frères et moi.

— A part égale ?

— Non, pour une raison que je n’ai jamais bien comprise, Richard avait décidé de me léguer la plus grosse partie de sa fortune. Il laisse cinq millions de dollars à chacun de ses frères, mais tout le reste me revient.

— S’entendait-il bien avec eux ?

— Davantage avec Daniel qu’avec Grant, je pense, mais il s’est querellé maintes et maintes fois avec l’un comme avec l’autre. Pour Daniel, je ne sais pas si ça continuait, car il ne venait plus nous voir depuis longtemps. Grant était là plus souvent, mais chacune de ses visites se terminait en dispute. Je crois qu’il y avait… des questions non résolues, entre eux, qui resurgissaient périodiquement. Richard était très rancunier, donc je peux comprendre pourquoi il n’a pas laissé tant d’argent que cela à Grant, mais j’aurais cru qu’il avait de meilleures relations avec Daniel. Je ne sais pas pourquoi il lui a laissé si peu.

— Pardonnez-moi, reprit Alex, mais il y a quelque chose qu’il faut que je vous demande, parce que la police ne va pas se priver de le faire. En cas de divorce, y a-t-il accord entre votre mari et vous à propos de ce que vous auriez touché ?

— Oui, deux cent mille dollars par an, à vie. Cela représente pas mal d’argent, je pense.

— Un jury d’assises pourrait bien ne pas être de cet avis, nuança Alex. Deux cent mille dollars, cela induit un changement drastique dans le mode de vie de quelqu’un qui a été mariée à un milliardaire.

Il haussa les épaules.

— Pardon de vous le dire crûment, mais c’est ainsi. Il va falloir faire avec.

Luke, qui se tortillait sur sa chaise depuis un moment, se pencha vers lui.

— Revenons au moyen de garantir la sécurité de Caroline jusqu’à ce que le tueur soit pris. Je continue à penser qu’elle est tout autant une cible que l’était son mari. Pas question de baisser la garde. Et la première situation potentiellement « à risque » qui se profile devant nous, c’est l’enterrement de M. Ashton. Que faisons-nous ?

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