Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée
Chapitre 17
17
Il n’y avait pas un signe de vie autour du bâtiment principal des abattoirs. Luke couvrit au pas de course la distance qui séparait la zone arborée où il avait dissimulé sa voiture, du parking de l’établissement. Il s’accroupit derrière le véhicule de police que Grant avait volé et posa sa main sur le capot, au-dessus du moteur. Il était froid. De là, il se mit à courir vers la BMW de Daniel et observa le bâtiment principal, dissimulé derrière le pare-chocs arrière.
— Les deux voitures sont bien là, murmura-t-il dans son téléphone portable, et il y a des lumières allumées dans le bâtiment principal, celui qui a des enclos à bestiaux contre sa façade. Il faudra vous faire discret. Pas de sirènes, ni de phares. Il ne s’agit pas de les effrayer… Vous avez contacté le directeur pour avoir les clés ?
— Il nous attendra à un kilomètre de l’entrée, répondit Cornell. Restons en communication au cas où vous verriez quelque chose. Si rien ne se passe, nouvelle vacation dans quinze minutes. N’engagez pas le feu avec les suspects. C’est bien compris ?
— Allez vous faire voir, Cornell ! Si Carol est à l’intérieur, vous ne m’empêcherez pas d’intervenir et je ne vous attendrai pas.
— Une minute, Dawson, vous ne pouvez pas…
Luke coupa la communication d’un coup sec et éteignit le téléphone qu’il replaça dans son étui de ceinture. Puis il prit son arme et, avec les gestes sûrs que donne une longue habitude, il enclencha un chargeur, arma la culasse et retira la sécurité, puis replaça l’arme prête à fonctionner dans son étui.
Il attendit encore quelques secondes, en scrutant attentivement les fenêtres du bâtiment pour essayer de déceler le moindre mouvement à l’intérieur. Soudain, un grincement métallique brisa le silence de la nuit. L’estomac de Luke se noua quand il comprit : c’était le son d’une scie électrique. Il s’élança vers l’entrée.
* * *
Instinctivement, Carol baissa la tête quand le bruit aigu lui vrilla les oreilles. Cela venait d’une autre partie du bâtiment, mais très près. Trop près. La gorge sèche, elle avala le peu de salive qui lui restait. Elle connaissait ce bruit et comme il venait de la direction où Daniel avait traîné le corps de Grant, elle imaginait très bien ce qui était en train de se passer.
Elle ferma les yeux et pressa son poing sur sa bouche pour ne pas crier. L’insupportable bruit s’arrêta enfin. Elle rouvrit les yeux. Il fallait partir de là, sortir, tout de suite. Elle se mit à courir au fond du tunnel obscur, à peine éclairé par les faibles lumières venues du dessus et dont les parois puaient le désinfectant. Elle dut se forcer à respirer par la bouche pour le supporter.
Le tunnel s’arrêtait brusquement devant une solide porte en métal. Carol en tâta la surface mais sans y découvrir la moindre poignée ou bouton. Elle essaya de la pousser, mais le lourd panneau ne bougea pas d’un millimètre.
Daniel n’avait plus qu’à se pencher par-dessus le mur et à descendre la chercher, à moins qu’il ne préfère l’abattre d’un coup de pistolet sur place, songea-t-elle.
— Oh oh, Caroline, appela-t-il justement d’une voix guillerette. Où te caches-tu, mon chou ?
Il était tout près ! Avait-il essayé d’ouvrir la porte ? Allait-il se pencher ? Carol se mordit la lèvre en essayant de ne pas bouger et de ne faire aucun bruit qui pourrait renseigner Daniel.
— Qu’est-ce que tu fais là-dessous, Caroline ?
Elle sursauta et leva la tête. Daniel était bel et bien tranquillement penché sur le muret, juste au-dessus d’elle. Il secouait la tête d’un air indulgent.
— Au fait, sais-tu pourquoi ces tunnels font autant de courbes, au lieu d’aller tout droit ? Eh bien c’est parce que les vaches, quand elles sont effrayées ou égarées, se mettent volontiers à virer sur elles-mêmes pour essayer de retourner d’où elles viennent. On s’est servi de cette caractéristique non pour les faire repartir dans l’autre sens, mais pour les mener tranquillement à l’endroit où on va les abattre…
Il sourit, sûr de son effet.
— Comme ça, il est plus facile de les tuer. C’est bien pensé, non ?
Carol poussa un gémissement affolé et se mit à courir.
— Voilà ! approuva Daniel. C’est exactement ça. Cours, cours vers la mort… C’est plus facile, comme ça.
Carol s’arrêta brusquement et lança un coup d’œil incertain par-dessus son épaule.
— Ah non, fit Daniel. Pas question de revenir sur tes pas !
Il se pencha et braqua son arme. Cette fois, Carol poussa un hurlement de terreur et se remit à courir. La détonation résonna dans le tunnel derrière elle.
A ce bruit, Luke sursauta, puis se figea sur l’escalier d’incendie, au-dehors. Il n’avait pu pénétrer dans le bâtiment, à cause des lourdes chaînes qui bloquaient la porte. La seule autre possibilité semblait donc de passer par l’une des fenêtres.
Se servant de la crosse de son arme comme d’un marteau, il brisa la vitre, en agrandissant suffisamment le trou pour pouvoir y passer. Puis, après un rétablissement, il se laissa tomber au sol, se releva immédiatement, l’arme prête, tendue devant lui, et courut vers une porte de communication intérieure. Mais il s’arrêta net devant une trace de sang sur le sol en ciment, comme si on y avait traîné un corps.
Faites que ce ne soit pas celui de Carol !
Il ouvrit la porte et se précipita en avant, dans l’obscurité.
* * *
Carol s’arrêta de courir et se plaqua contre la paroi. D’où venait ce bruit de verre brisé ? Elle leva la tête. Daniel devait l’avoir entendu aussi, car il s’était brièvement figé et avait scruté l’obscurité derrière lui. Puis il s’était de nouveau penché au-dessus d’elle, lui avait fait en souriant le signe de se taire, un doigt sur la bouche, avant de disparaître dans l’ombre.
Etait-ce la police qui était là ? Ou bien Luke ?
Immobile, elle tendit l’oreille, espérant des sirènes ou des voix, mais il n’y avait plus que le silence.
— Au secours ! cria-t-elle. Il y a quelqu’un ? Je suis Carol Ashton, il y a quelqu’un ici ?
Toujours rien. Rien ni personne. On ne pouvait pas l’entendre au fond de ce caveau.
Elle pensa revenir en arrière, mais c’était sans issue. Il n’y avait plus qu’à essayer une seule direction, celle que suivait le bétail pour se faire abattre. La bile lui montait horriblement à la gorge, mais elle se remit néanmoins à courir.
* * *
Un son étouffé. Luke l’avait remarqué. Il écouta intensément. C’était comme quelqu’un… qui courait. Il scruta les tunnels incurvés au milieu de la salle. Ils se terminaient au point de départ des chaînes, dans une fosse où de puissantes machines descendaient du plafond. Sans doute les fusils pneumatiques, les merlins utilisés pour mettre à mort le bétail.
De nouveau, un bruit de course sur le ciment. Cela venait de là, de ce tunnel. Il se pencha au-dessus du muret : quelqu’un courait vers lui. Immédiatement, un intense soulagement le gagna.
— Carol ! appela-t-il dans un chuchotement.
Elle leva la tête, les yeux agrandis par la peur.
— Luke, attention ! cria-t-elle.
Il virevolta rapidement et dans le même mouvement frappa Daniel Ashton en pleine poitrine. Celui-ci poussa un grognement étouffé et s’effondra contre le mur en lâchant son pistolet, qui alla rouler sous une machine.
Luke levait déjà le sien, mais Daniel lui fonça dessus avant qu’il puisse faire feu. Ils tombèrent tous deux au sol. Ashton parvint à immobiliser Luke un instant et à lui mordre cruellement le poignet qui tenait son arme. Sous l’effet de la douleur, il dut la lâcher. Avec un sourire carnassier, Daniel plongea pour l’attraper, mais Luke le tira par la jambe pour l’en empêcher. En jurant sourdement, Daniel essaya de se débattre et parvint à se remettre sur ses pieds. Le pistolet n’était qu’à quelques centimètres, mais Luke ne pouvait le reprendre sans détacher un instant les yeux de son adversaire. Celui-ci semblait hésiter. Il parut vouloir se saisir du pistolet, mais quand Luke voulut l’en empêcher, il se déroba au dernier moment et, plongeant en avant, disparut dans l’obscurité, derrière les machines. Luke referma la main sur son pistolet et courut le long du muret en scrutant le fond du tunnel à bestiaux pour repérer Carol. Elle était au bout de celui-ci, dans la fosse à abattage. Debout, tremblante, elle regardait fixement les taches de sang sur le ciment du sol.
— Carol, appela-t-il doucement. C’est Luke.
Elle ne répondit pas et continua à fixer le ciment, le visage terriblement pâle. Luke fit un rapide tour d’horizon du regard.
— C’est Luke, chérie, chuchota-t-il. Peux-tu me dire où est Grant ?
Elle le regarda enfin.
— Grant ?
Elle secoua la tête.
— Il est… Il est…
Luke avait compris. Grant était mort. Il ne le regretterait guère. Un cinglé de moins, qui ne menacerait plus Carol…
Il essaya de percer l’obscurité. Il y avait une lampe juste au-dessus de la fosse d’abattage, ce qui rendait difficile la vue au-delà de son halo, un peu comme un flash dans les yeux.
— Il faut que je trouve Daniel, dit-il à Carol. Attends-moi ici.
Elle secoua la tête, apparemment au bord de l’hystérie.
— Non, non, ne me laisse pas, je t’en supplie !
Elle semblait si terrorisée qu’il en eut le cœur serré.
— Bien, bien, fit-il pour l’apaiser. Ecoute, tu vas prendre mon arme, juste au cas où… tiens, prends-la.
Il la fit pendre au bout de son bras et la lâcha vers elle. Elle prit le pistolet en main et le considéra, l’œil vide, l’air de ne pas savoir du tout comment cela fonctionnait.
Luke était de plus en plus inquiet : Daniel les observait certainement. Mais d’où ?
— Je t’en prie, aide-moi, implora Carol en tendant les bras vers lui.
Il se coucha sur le ciment, à l’aplomb de la fosse, et lui tendit les mains pour qu’elle les attrape.
— Accroche-toi bien, je vais te tirer jusqu’à moi.
Elle passa le pistolet dans sa ceinture et le prit par les poignets.
Une sorte de sifflement fit se retourner Luke brusquement. Daniel poussait l’un des merlins pneumatiques qui pendaient du plafond. La pointe métallique heurta le sol et se remit instantanément au départ, prête à être réutilisée.
Carol, dans sa fosse, poussa un hurlement de terreur.
Daniel, lui, cria de rage et frappa Luke dans le dos en faisant tournoyer le merlin pneumatique, qu’il braqua de nouveau contre lui. Luke dut saisir l’appareil à pleines mains pour tenter de s’en protéger.
Autour du bâtiment bruissaient des éclats de voix, des moteurs de voitures. Un long grincement résonna dans la salle : une des lourdes portes extérieures s’ouvrait.
Daniel laissa échapper un juron et poussa de toutes ses forces vers Luke. Le merlin se rapprochait, toujours, toujours plus près. L’assassin souriait, certain de sa victoire. Luke luttait, se tordait pour lui échapper. Soudain, le merlin glissa des mains de Daniel et celui-ci, déséquilibré, tomba à côté de Luke. Mais il poussa un cri de triomphe en découvrant le pistolet miniature que celui-ci portait à la cheville. Il s’en empara. Luke, lui, se saisissait du merlin et le retournait contre son adversaire, juste au moment où Daniel levait le pistolet. Il le dirigea vers la tête de l’assassin et appuya sur la détente.
Un horrible craquement résonna dans toute la salle. Daniel s’effondra sur le sol, le crâne perforé.
— De la part de Carol et de Mitch, ordure ! siffla Luke.
— Police ! On ne bouge plus, cria quelqu’un derrière lui.
Sans se soucier de cet ordre, Luke lâcha le merlin, rampa jusqu’à la fosse et souleva Carol jusqu’à lui. Les yeux toujours agrandis de frayeur, elle regarda le cadavre de Daniel en s’agrippant convulsivement à la chemise de Luke. Doucement, il lui fit tourner la tête, l’enfouit dans son cou. Elle fondit en grosses larmes qui trempèrent instantanément sa chemise.
— Là, là, murmura-t-il dans ses cheveux, c’est fini. Tu es en sécurité, enfin ! Là… Là…
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