Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée
Chapitre 19
19
Marcus se hâta dans les couloirs de l’hôpital. Asa occupait une chambre individuelle près de l’unité de soins intensifs. Quand Marcus en ouvrit la porte, Asa semblait dormir, le visage recouvert de pommade blanche et de kilomètres de gaze.
Une infirmière arriva :
— Il a repris conscience il y a trente minutes, mais on lui a injecté un antalgique. Vous ne pourrez pas trop discuter avec lui…
Asa ouvrit ses prunelles vertes.
— Hé, regardez qui s’amène.
Asa murmurait, la voix plus rauque que d’ordinaire. Ses poumons avaient été touchés par la fumée lors de l’explosion.
Marcus observa les parcelles de peau rougie à travers la pommade et la gaze. Asa avait les épaules découvertes. Son torse était couvert d’éraflures et d’égratignures. Son bras gauche était enveloppé dans la gaze et deux intraveineuses étaient plantées près de son poignet droit.
— Salut, vieux. Comment tu te sens ?
— Bof… De quoi j’ai l’air ?
— Au plus bas ? suggéra Marcus en guise de réponse.
Asa émit un rire qui se termina en accès de toux. Marcus saisit le gobelet d’eau muni d’une paille placé près du lit et Asa y but avidement.
— Ouais, c’est à peu près ce que je ressens. Le toubib dit que je vais retrouver toute ma beauté en un rien de temps.
Heureux que son coéquipier garde le sens de l’humour, Marcus s’esclaffa.
— Je peux avoir encore de l’eau ?
Asa referma les yeux. Marcus dirigea la paille vers ses lèvres.
— Pourquoi est-ce que tu nous as suivis jusqu’à la rivière ?
Asa rouvrit brusquement les yeux.
— Il fallait que je te dise. J’ai retrouvé le gamin.
Marcus faillit laisser échapper le gobelet.
— Où ?
— Il est chez Earleen et Manny.
— Quoi ? Tu ne plaisantes pas, j’espère ?
— Je te le jure. J’ai rencontré Manny au casino. Il m’a dit qu’Earleen faisait du baby-sitting pour Frank et Carlotta. J’ai compris que ça devait être le gamin que tu cherches.
— Tu es sûr qu’il y est ?
Asa referma doucement les yeux.
— Plutôt, oui. Le téléphone ne marchait plus quand j’ai appris la nouvelle, mais quel autre gamin ça pourrait être ?
Asa souffrait visiblement. Sa voix, pourtant, s’était affermie en parlant.
— Bon, je vais l’appeler, lança Marcus. Elle doit être paniquée à l’heure qu’il est. On a lancé une alerte Amber pour le petit.
— Ah… j’espère qu’elle ne va pas parler. Elle doit avoir suffisamment de jugeote pour t’appeler si elle voit l’alerte à la télé ?
Marcus décrocha le combiné de l’hôpital.
— Ça ne nuirait pas à Harris si elle appelait la police, mais elle n’a rien à voir avec le braquage. Elle a juste de mauvaises fréquentations. Je ne veux pas qu’elle soit mêlée à cette affaire.
Il tenta de joindre Earleen chez elle.
Pas de réponse. Même chose sur son portable.
Son propre appareil n’ayant pas survécu à la plongée dans le Mississippi, il dut passer par la ligne de chambre d’Asa pour accéder à sa propre boîte vocale.
Trois minutes plus tard, il put enfin écouter ses messages. Tout en effaçant ceux qu’avait laissés un Hodges hystérique, il expliqua à Asa ce qui s’était passé après le casino. Puis la voix enrhumée d’Earleen attira son attention.
— Marcus, c’est moi. Je crois que je suis dans le pétrin, j’ai peur. Appelle-moi, s’il te plaît. Je suis au Dew Drop à Vidalia.
Elle épelait ensuite le numéro de l’hôtel.
— Je ne réponds pas sur mon portable, ajouta-t-elle. Ça concerne Frank et Carlotta.
Cela pouvait-il être si simple ? s’étonna Marcus. Il composa le numéro qu’elle lui avait laissé. Elle répondit à la première sonnerie.
— Earleen ?
Un enfant pleurait dans la pièce.
— Marcus, Dieu merci tu as appelé. Je suis dans le pétrin. Carlotta et Frank m’ont raconté des bobards. J’ignorais totalement que…
— Ne t’en fais pas. Je sais tout.
Il y eut un long silence ponctué des sanglots de l’enfant.
— Le petit va bien ?
— Je ne sais pas. Il pleure après sa mère depuis que Carlotta me l’a laissé. Mais il n’a pas de fièvre, rien. Je crois que c’est juste nerveux.
Ce qui était bien normal, songea Marcus.
— J’ignorais totalement qu’ils l’avaient enlevé, je te le jure.
— Je te crois.
— Tu m’as toujours crue quand personne ne voulait me croire.
— On a tous besoin que quelqu’un nous croie, Earleen. Ça arrive à tout le monde de se tromper.
Il préférait ne pas en dire davantage devant son coéquipier blessé, mais il croyait Earleen. Ce qu’elle disait prouvait qu’il avait eu raison d’agir comme il l’avait fait le jour où il l’avait arrachée à Farish Street.
Earleen poursuivit :
— Je ne sais pas si tu le sais mais, quand tu m’as fait confiance en me mettant dans ce bus pour rentrer chez moi, ça a changé beaucoup de choses.
Marcus déglutit, la gorge serrée.
— Bon, voici ce qu’on va faire. Je vais venir chercher le gamin. On ne va pas le traumatiser encore plus en faisant venir la police et tout. Tu restes où tu es et j’arrive le plus vite possible. Pigé ?
— O.K. Nous sommes dans la chambre 207. Deuxième étage, à l’arrière, près de la piscine. Je n’ouvre à personne d’autre qu’à toi.
Elle raccrocha. Marcus contempla quelques instants le combiné.
— Je te l’avais dit, fit Asa d’une voix pâteuse.
— Oui, exact. Il faut que j’aille le chercher. Cally est folle d’inquiétude.
— Normal… J’ai encore un truc à te dire. C’est important.
Marcus s’arrêta alors qu’il se dirigeait déjà vers la porte.
— Je sais que l’inspection ne te lâche pas depuis cette histoire à l’automne et je… je voulais te remercier.
— Mais il n’y a pas de quoi…
Marcus n’avait vraiment pas envie d’entendre la suite.
— Si, si, je t’assure. On n’en a jamais parlé et tu ne m’as jamais posé de question mais… j’ai pris cet argent.
Marcus resta sans voix tandis que son ami peinait à prononcer cette explication difficile.
— Ils t’avaient déjà emmené à l’hôpital. Je suis retourné chez Donny. Tout le monde était parti, j’ai trouvé l’argent. Personne ne savait que j’étais venu. Les gars de la scientifique n’ont rien vu.
Marcus n’en avait pas envie mais le laissa parler. Il avait fini par comprendre tout seul ce qui s’était passé et les aveux de son ami le mettaient mal à l’aise.
— L’argent était dans la console télé, scotché. Tu m’as couvert, mais je suis coupable. On avait besoin de cet argent pour les soins de Trey. On n’avait pas payé les cotisations et l’assurance refusait de payer d’autres séances de rééducation. Je veux que mon fils remarche un jour.
Asa soupira. Il respirait difficilement.
— J’ai fait taire ma conscience en me disant que c’était l’argent de la drogue et qu’il allait moisir sous scellés sans servir à rien. Je suis désolé.
Marcus secoua la tête. Il n’allait pas jeter la pierre à son ami. Pas après ses erreurs gigantesques et ce qui était arrivé à Tessa.
Avec ce qu’il venait d’avouer, Asa pouvait aller en prison.
Marcus prit alors une décision définitive : cette affaire terminée, il donnerait sa démission.
Le jeu n’en valait pas la chandelle. Il ne révélerait jamais ce qu’Asa lui avait dit. Le seul fait d’y penser l’épuisait.
Tessa.
Ce que son boulot d’infiltré avait fait de lui.
Ce qu’il avait aperçu de la vie de Cally et de Harris avant que tout tourne mal.
Il avait envie… de choses peut-être impossibles.
— Asa, n’ajoute rien, je t’en prie.
— Je dois te remercier de m’avoir couvert. Je sais que ça a détruit ta carrière. Je le regrette. Je t’ai trahi. Mais je ne savais pas quoi faire d’autre pour …
Marcus ne supportait plus cette confession.
— Ce n’est pas grave. Si tu savais ce que je…
— Si, l’interrompit Asa. Si, c’est grave. Mais je le referais. Parce que je n’avais pas le choix. Pour ma famille. Mon fils. On fait ce qu’il faut…
La voix d’Asa s’éteignit d’un coup. Il s’était endormi.
Marcus observa son coéquipier. Il lui expliquerait plus tard. Quand il aurait tout réglé.
— Moi aussi, je l’aurais fait, murmura-t-il.
Asa ne répondit pas.
Marcus lui prit la main et la pressa dans la sienne.
— Rétablis-toi, l’ami.
Il sortit de la chambre et emprunta le téléphone du policier qu’on avait posté devant. On faisait protéger Asa même s’il n’appartenait pas à la police locale.
* * *
Marcus s’éloigna dans le couloir pour téléphoner en toute intimité. Il s’apprêtait à déclencher d’incroyables complications juridictionnelles.
Un enfant kidnappé dans le Mississippi retrouvé en Louisiane… Tout le monde allait vouloir s’en mêler. Marcus aussi voulait en être.
Pas pour récolter une gloire quelconque, mais parce que Harris allait être rudement secoué de voir tout ce monde se bousculer pour le sauver. Cela ne serait pas bon pour Earleen non plus. Marcus ne voulait pas prendre le risque qu’elle disparaisse par peur.
Cette fois, il allait respecter la déontologie et laisser Hodges appeler. Des chiens aboyaient furieusement derrière ce dernier quand il répondit à son appel.
— C’est moi, dit Marcus. J’ai découvert où était l’enfant.
— Vous avez l’intention de me le dire ?
— Au Dew Drop Inn, à Vidalia, de l’autre côté du fleuve.
— Formidable ! Ça se trouve… Oh non … c’est en Louisiane, si je ne m’abuse ?
Les chiens aboyèrent de plus belle pendant que Hodges digérait la nouvelle. Il y eut des éclats de voix puis Hodges hurla.
— Je me fiche de ce qu’a dit le shérif. Enlevez ces sacs à puces de ma vue immédiatement !
Marcus sourit, content de ne pas être à la place des policiers auxquels s’adressait Hodges.
— Je pars le chercher maintenant, annonça-t-il.
— Il y a un risque que Gregor sache où le trouver ?
— Non, je ne vois pas comment il l’aurait appris. Vous voulez que j’appelle la police de Vidalia ?
Un long silence s’ensuivit, meublé par les aboiements frénétiques des chiens derrière Hodges. Peu à peu, le calme revint. Il y eut encore quelques cris et des claquements de portières.
— Non, Marcus, je ne veux pas entrer en conflit avec la police de Vidalia par-dessus le marché. Il y a déjà suffisamment d’ego à ménager. Allez-y. Retrouvez ce gamin et ramenez-le. Nous réglerons les problèmes politiques quand nous aurons bouclé Gregor. C’est clair ?
— Limpide.
— Parfait.
C’était exactement la réaction que Marcus avait espérée. Le lieutenant ne voulait pas de complications juridictionnelles ; Marcus voulait agir seul. Il referma le téléphone et s’élança dans le couloir ; il devait emprunter un véhicule aux policiers en faction.
* * *
Tchink. Clink.
Cally s’éveilla en sursaut. Quel était ce bruit ?
Elle se redressa pour écouter. La pluie tombait dru sur le toit et tambourinait contre la fenêtre. Le bruit devait provenir de son rêve. Le somme qu’elle venait de s’offrir n’avait pas été de tout repos.
Elle était dans une rivière.
Seule.
Entourée de mocassins d’eau. Leur corps épais s’enroulaient autour de ses bras et de ses jambes tandis qu’elle nageait vers le rivage. Jamie apparaissait sur un bateau, secouant la tête à son intention alors qu’elle l’appelait à l’aide. Puis Gregor éclatait d’un rire sardonique et Marcus criait son prénom.
Elle se passa les mains sur le visage pour chasser ces images et consulta le réveil. 11 h 45. Elle avait dormi deux heures et demie.
Son corps était tout endolori après ses aventures réelles dans la rivière et sur la terre ferme. Elle était également engourdie de sommeil mais le souvenir des mains de Marcus sur son corps et de ce qu’il lui avait fait déclencha des bouffées de fièvre dans son ventre. Des sensations qu’elle n’avait pas connues depuis la naissance de Harris. Elle s’épouvanta et s’émerveilla à la fois de penser au sexe alors que son fils avait disparu.
Secouant la tête, elle alluma la lampe de chevet. Un morceau de papier était calé contre une tasse de thé refroidi.
« Suis partie en ville avec Bay. Courses et visite à Kevin à l’hôpital. De retour après midi. MANGE QUELQUE CHOSE ! Il y a du ragoût de bœuf sur la cuisinière. T’embrasse.
L. »
Cally sourit.
Tchink. Clink.
Encore ce bruit. Comme le tintement d’un carillon à vent. Un frisson parcourut Cally. Etait-elle vraiment seule dans la maison ?
Serrant son peignoir blanc autour d’elle, elle glissa au bas du lit et chercha son sac à main. Quelque chose clochait. Encore ce bruit. Ce n’était pas celui d’un carillon à vent mais celui d’un bris de verre.
Son sac était dans un fauteuil à l’autre bout de la chambre. Le .38 spécial y était encore. Elle n’y avait pas touché après l’enlèvement de Harris.
Elle tendit la main vers le téléphone posé sur le chevet, mais la ligne était certainement coupée.
Gregor est ici.
Elle le sentait.
Elle tira l’arme de son sac au moment où un bruit de verre brisé résonna à l’avant de la maison.
Que faisait-il ? Comment était-il revenu ?
Soudain, elle comprit. Il avait dû regagner le lac par la rivière. C’était probablement pour cela qu’il avait choisi de séjourner à River Trace : l’accès à la rivière.
La peur lui glaçait le sang. Son cœur cognait et elle essayait de déglutir malgré la boule qui lui nouait la gorge.
C’est bon, calme-toi et réfléchis. Il ne sait peut-être pas que tu es ici.
Elle se glissa le long du couloir jusque dans la cuisine. L’odeur de Javel était encore perceptible malgré le fumet du ragoût. Mais elle se concentra sur la porte de la cuisine, l’oreille aux aguets.
Gregor se tenait dans la bibliothèque, devant la vitrine brisée contenant les armes à feu. Il était essoufflé, un tisonnier à la main.
C’est rudement bon.
Après avoir brisé la vitrine, il n’avait pas pu s’arrêter. Les cadres à photo, les vases, les céramiques : il avait tout saccagé. La pièce était sens dessus dessous.
Il n’avait pas éprouvé cela depuis le jour où il avait envoyé cette pute à l’hôpital. Cette petite garce n’avait pas compris à qui elle avait affaire. Mais il lui avait laissé de quoi se souvenir de lui.
Il essuya d’un revers de la manche la bave qui lui coulait sur le menton et reposa le tisonnier.
Puis il choisit le Magnum. En quête de munitions, il ouvrit les tiroirs de la partie inférieure de la vitrine tout en respirant à pleins poumons. Une vague odeur de cuisine flottait — du ragoût de bœuf. Son estomac gargouilla.
Il chargea l’arme, consulta sa montre de plongée : il avait bien cinq minutes pour manger quelque chose. Ensuite, il n’aurait peut-être plus l’occasion de s’arrêter.
Il traversa la pièce jonchée de débris. Ses chaussures faisaient un bruit mouillé sur la moquette.
Cally tendait l’oreille pour suivre les bruits de la maison malgré la pluie qui tambourinait sur le toit. De quel côté se diriger ? Devait-elle rejoindre la voiture ?
Elle s’arrêta devant le déluge qui tombait dehors.
Qu’est-ce qui me prend ? Est-ce que je deviens folle ?
Je suis toute seule ici.
Puis il y eut un bruit de pas. Plus exactement un bruit de succion produit par des pas qui se dirigeaient vers la cuisine.
Cally se figea. Nulle part où se cacher.
Les pas se rapprochèrent.
Sortant de sa léthargie, elle se faufila derrière la porte et s’accroupit.
La porte s’ouvrit lentement.
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