Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 16

16

 

Luke suivit Daniel Ashton jusque dans un restaurant et s’y assit discrètement, à quelques mètres de lui. Daniel Ashton ne semblait pas particulièrement pressé de rentrer. Certes, songea Luke, personne ne l’attendait. Il était célibataire, ne s’était jamais marié, n’avait pas de maîtresse connue, ni même d’amis proches, à ce que le détective privé engagé par Alex avait pu découvrir. Il venait d’ailleurs de le confirmer à Luke par un appel téléphonique, dans lequel il lui faisait part également d’une nouvelle importante : il avait pu remonter la piste de la Stellar-Security à travers de nombreuses sociétés écrans, jusqu’à ce qu’il découvre enfin son véritable propriétaire.

Daniel Ashton…

Luke avait immédiatement répercuté cette révélation vers Cornell, en lui rappelant que Mitch avait travaillé pour la Stellar et qu’il l’avait quittée pour le rejoindre. Bien que son ami n’ait jamais été très explicite sur le sujet, Luke savait que quelque chose lui était arrivé quand il travaillait là-bas. Quelque chose de pas très propre, apparemment.

Luke aurait mis sa main au feu que ce « pas très propre » concernait directement ou indirectement Daniel Ashton.

Au final, les renseignements qu’il avait pu recueillir sur les trois frères Ashton n’étaient pas très reluisants. Ils avaient toujours été rivaux les uns des autres, mais entre Richard et Daniel, cette concurrence avait pris un tour extrême. C’était Carol qui, la première, lui avait indiqué que Daniel ne venait plus les voir. Luke s’était depuis laissé dire que la cause en était une rivalité financière, l’achat d’une société particulièrement rentable, que Daniel n’avait jamais pardonné à Richard. Cette acquisition avait décuplé la fortune de celui-ci en moins d’un an. Etait-ce suffisant pour inciter Daniel à le tuer ? Ou était-ce justement la jalousie du troisième frère, Grant, qui aurait pu pousser ce dernier à commettre le meurtre ? Pour le moment, cette question était secondaire, songea Luke. Toute cette fratrie était dangereuse, un véritable nid de vipères. Pourtant, c’était bel et bien une famille et la vie de Carol était certainement comme une sorte de gage entre les deux frères survivants, conclut Luke. Ce qui signifiait que Daniel savait où son frère la cachait.

Celui-ci avait fini de dîner, et Luke se cacha un peu plus derrière son menu. Dès que Daniel serait sorti, il se lancerait à sa poursuite.

— Monsieur Dawson, quelle surprise de vous voir ici…

Luke abaissa lentement le menu. Daniel Ashton se tenait à côté de lui et lui souriait. Mais son regard était plus froid que celui d’un reptile et son sourire se mua vite en un pli de mépris.

— On peut savoir pourquoi vous me suivez ?

Luke reposa calmement le menu sur la table, puis se leva à son tour. Comme il était plus grand que son interlocuteur de quelques centimètres, cela remettait un peu les choses en perspective. Le fixant sans aménité, il lui murmura, les yeux dans les yeux :

— Où est-elle, Ashton ?

Daniel haussa un sourcil.

— Elle ? Je ne suis pas sûr de savoir de qui vous parlez.

En un éclair, Luke le saisit par les revers de sa veste et le poussa violemment contre le mur. Les dîneurs les plus proches faillirent s’étrangler de surprise dans leur assiette. Il y eut quelques cris excités, même parmi les serveurs.

Luke n’y prêta aucune attention et il pressa ses poings contre la gorge de Daniel.

— Tu vas me dire où elle est, espèce de sale…

— Pas… pas la peine de vous énerver, monsieur Dawson, hoqueta Daniel.

— Monsieur, si vous ne lâchez pas cet autre monsieur, nous allons devoir appeler la police…

Luke jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Un groupe de cinq hommes s’était réuni derrière lui. Il y avait là le maître d’hôtel et deux serveurs, à en juger par leur tenue, ainsi probablement que le barman et le directeur du restaurant.

— Vous avez entendu, Dawson ? Lâchez-moi et tout de suite ! hurla Daniel.

Il eut un ricanement méprisant et ce rire malsain vrilla les oreilles de Luke. Cependant, il fut bien obligé de le lâcher et de reculer d’un pas.

— Vous devriez essayer le filet mignon, monsieur Dawson, persifla Daniel. La viande est exceptionnellement tendre. Très fraîchement abattue, sans doute…

Il rit comme s’il s’agissait d’une plaisanterie à double sens, puis se dirigea vers la sortie. Luke voulut le suivre, mais le directeur se dressa devant lui.

— Monsieur, lui dit-il. Je pense que vous devriez vous asseoir et vous calmer. Laissez ce monsieur. Il est inutile de…

Luke balaya l’homme hors de son chemin et se précipita à son tour vers les doubles portes. La BMW démarrait en trombe, Daniel agitant la main par la portière avant de disparaître au coin de la rue.

Luke se précipita en pestant sur sa voiture, mais dix minutes plus tard, il était obligé de stopper et donnait un coup de poing rageur sur le volant. Pas trace de Daniel Ashton…

Il avait perdu le contact avec l’homme qui savait où se trouvait Carol !

Mais saisi d’une subite inspiration, il repensa à la liste des propriétés de la famille Ashton et aux derniers mots de Daniel.

« La viande est exceptionnellement tendre. Très fraîchement abattue, sans doute… »

D’une main tremblante, il ouvrit son téléphone et se repassa la liste. Oui, c’était là, sur la cinquième page : Abattoirs Matheson. Abattoirs…

Une sueur froide se mit à perler sur son front.

Oh mon Dieu, non… Et pas comme ça ! Non !

Il écrasa l’accélérateur et, tout le long du chemin, pria comme il n’avait jamais prié de toute sa vie…

* * *

Carol frissonna dans sa cellule de ciment. Il devait faire chaud à l’extérieur, mais là, l’air conditionné maintenait la pièce froide et sans doute le serait-elle de plus en plus au fur et à mesure que le temps passerait. Comme Grant ne revenait pas, elle fut tentée de simplement s’endormir là, sur le sol, en espérant succomber rapidement à l’hypothermie. C’était certainement une mort plus douce que celle que son beau-frère lui préparait.

Elle ferma les yeux et appuya son front sur ses bras et ses genoux repliés.

Soudain, des pas s’approchèrent. Mais ce n’étaient pas ceux d’un seul homme, ils étaient deux.

Elle releva la tête. Grant passait le coin du couloir. Auprès de lui, il y avait Daniel.

Un froid plus glacial encore la gagna.

Les deux hommes s’arrêtèrent devant la porte.

— Ouvre, ordonna Daniel.

— Pas avant que tu m’aies dit où tu gardes Susan et Patty. C’était notre accord.

Alors, Daniel leva simplement sa main, dans laquelle il tenait un pistolet, et il tira froidement une balle dans la tête de son frère. Celui-ci s’effondra sur le sol comme une poupée de son.

Carol se mit à hurler. Daniel pointa alors son arme vers elle à travers la vitre.

— Ferme-la !

Carol posa convulsivement sa main tremblante sur sa bouche.

Daniel tira posément son mouchoir et essuya les gouttelettes de sang qui avaient giclé jusque sur son visage, puis il le remit dans sa poche et déverrouilla la porte.

— Bonjour, chère belle-sœur ! Cela fait un bail, si on excepte cette petite visite à l’hôpital et le bref échange de plaisanteries à l’enterrement… Avant cela, je ne t’avais pas vue depuis plus d’un an, je pense…

Il hocha la tête et s’avança dans la pièce.

— Ce n’était pas de mon fait, tu sais, la faute en revient uniquement à ton mari. Dis-moi…

Il s’accroupit devant elle et se servit du canon de son arme pour lui relever le menton.

— Je t’ai un peu manqué ? Non ? Toi, tu m’as manqué. Tu sais, j’ai toujours eu envie de toi…

Il passa le canon du pistolet sur la lèvre de Carol.

— Il n’y avait pas que Grant qui se disputait avec Richard, moi aussi, continua-t-il. A propos d’argent, d’affaires, mais pas seulement…

Il glissa cette fois le canon dans son décolleté, juste entre ses seins, et elle se plaqua contre le mur.

Il sourit, apparemment ravi de sa réaction.

— Richard m’a surpris un soir à me faufiler dans ta chambre alors que tu t’étais couchée tôt et que tu dormais profondément. Je lui avais dit que je ne me sentais pas bien et que je voulais m’allonger un peu avant de me mettre au volant pour rentrer chez moi. Je pense qu’il ne m’a pas cru, alors il est venu me déranger au moment où j’allais…

Il eut un rire bref.

— Je te désirais et il ne me permettait pas de t’avoir. C’est la vraie raison pour laquelle il est mort. Malheureusement, ajouta-t-il en faisant la grimace, le pauvre vieux Grant ici présent a eu des soupçons. C’est long à expliquer et je n’ai pas vraiment le temps, mais qu’il te suffise de savoir que j’avais de bons contacts dans la société de sécurité qui gardait ta maison. Je savais exactement quand tu la quittais et pour quoi faire. Je savais aussi que tu voulais t’enfuir et que Leslie t’y aidait. Elle a payé, pour ça aussi, après m’avoir rendu un service ou deux. Comme de faire l’échange des testaments, par exemple.

— Je… je ne comprends pas.

Carol essayait de rester calme et de le pousser à parler, pour gagner du temps.

— Pourquoi voulais-tu échanger les testaments ? insista-t-elle. Tu ne recevais pas beaucoup d’argent dans celui que Leslie a mis en avant.

— De toute façon, il n’aurait pas été exécuté, répondit-il avec mépris. Pas question de laisser sa part à Grant, je voulais tout pour moi. Je savais que les tribunaux feraient obstacle si je m’opposais, alors j’avais dans l’idée de jouer plus finement et d’obtenir toute la fortune de Richard, finalement, en t’épousant…

Carol frissonna de répulsion.

Le sourire de Daniel s’éteignit.

— Ne fais pas cette tête-là ! Richard t’aurait battue sévèrement pour cela.

Ses yeux flamboyaient de colère.

— J’avais décidé de tuer Richard et de faire porter les soupçons sur Grant. Une pierre, deux coups, en quelque sorte. Cela m’amusait de lui faire endosser la responsabilité de tout ce que j’allais commettre. Mais ça n’a pas tourné tout à fait comme je le voulais…

Une vague de nausée envahit Carol. Elle montra les photos accrochées à la vitre.

— Et la femme de Grant, et sa fille ? Elles ne t’ont rien fait, elles !

— C’est vrai, j’avoue que leur destin n’est pas rose. Cela s’appelle un dommage collatéral, que veux-tu… Personne ne peut plus rien pour elles, maintenant…

Carol risqua un regard furtif vers le couloir.

Il haussa les sourcils.

— Tu ne crois pas que tu vas pouvoir t’échapper, tout de même ?

Il la fit se remettre debout et leva soudain la main sur elle.

Instinctivement, elle se recroquevilla dans l’attente du coup.

Les narines de Daniel frémissaient comme celles d’un étalon sentant une jument.

— Tiens, tiens, fit-il, tu es soumise ? Rien d’étonnant après avoir vécu avec mon frère durant si longtemps… Moi, je ne frappe pas les femmes. Ce n’est pas que je sois contre, mais ce n’est tout simplement pas mon truc… Pour le reste, si seulement j’avais le temps…

Il claqua sa langue contre son palais, hocha la tête et soupira :

— Quel gâchis !

Puis il recula et, du canon de son pistolet, lui fit signe de le suivre.

— Allez viens, Caroline. La seule façon pour moi de ne pas finir ma vie en prison, c’est d’effacer toutes mes traces et de supprimer tous les témoins. C’est pour ça que j’ai poussé Grant à tuer Leslie et à t’enlever. Je voulais qu’il laisse des indices montrant clairement qu’il était un psychopathe et un assassin. En vous faisant disparaître tous les deux, je fais croire à la police qu’il t’a tuée et qu’il s’est enfui. Ils s’épuiseront à le chercher et moi, je reprendrai le cours de ma vie comme si de rien n’était…

De nouveau, il agita le canon de son pistolet.

— Allons-y. L’abattoir va ouvrir dans quelques heures. Je dois faire disparaître vos deux corps et m’en aller sans laisser de traces. Il est temps.

Carol se précipita dans le couloir et se mit à courir.

Le rire de Daniel la poursuivit. Il n’y avait pas beaucoup de lumières allumées dans le bâtiment, à peine quelques ampoules nues qui n’éclairaient que peu.

— Je me débarrasse d’abord de Grant, cria Daniel. D’accord, Caroline ? Ne t’inquiète pas, ce ne sera pas long…

Carol ne put retenir un gémissement de terreur. Pourquoi ne cherchait-il pas à la poursuivre ?

Elle eut vite la réponse, lorsqu’elle atteignit la porte par laquelle Grant l’avait fait entrer dans le bâtiment quelques heures plus tôt. Celle-ci était verrouillée par une chaîne et un cadenas. Elle essaya pourtant de l’ébranler en se jetant dessus de toutes ses forces. Le rire de Daniel résonna de nouveau.

— C’est la seule porte du bâtiment, ma jolie… A part ça, on ne peut y accéder que par les couloirs à bestiaux et ils sont tous fermés pour la nuit.

Carol tourna sur elle-même, son regard scrutant la vaste salle rectangulaire. Elle était pleine de machines qu’elle ne connaissait pas et qui faisaient très peur, avec des lames tranchantes, des pics et des crochets qui pendaient du plafond, des courroies de cuir. Manifestement, Daniel lui avait dit la vérité. Les seuls autres accès ressemblaient à des portes de garage, ce devait être les issues des couloirs à bestiaux et elles paraissaient parfaitement closes. Un bruit de pas sur le sol en ciment la fit se plaquer contre le mur. Il y en eut un autre, une sorte de frottement, comme du tissu sur une surface dure. Se dissimulant à demi derrière une machine, elle essaya, dans la faible lumière, de repérer d’où provenaient ces sons.

Daniel passa dans le halo des lampes, traînant tranquillement le corps de Grant derrière lui.

Terrifiée, Carol étouffa le cri qui lui montait aux lèvres.

De nouveau, le rire de Daniel résonna dans le bâtiment. Il avait dû l’entendre et prenait plaisir à sa terreur.

L’image de Luke qui lui souriait s’imposa à Carol. S’il était là, lui, il saurait la protéger. Il la mettrait en sécurité. Puis, elle pensa à l’épouse et à la fille de Grant. Elles ne méritaient pas davantage qu’elle-même de mourir, à supposer qu’elles soient toujours vivantes. Et dans ce cas, songea Carol, elle se devait de les sauver. Elle devait vivre, s’échapper, les délivrer. Aller chercher de l’aide, au moins.

Les jambes tremblantes, elle se força à s’enfoncer dans l’obscurité, à la recherche d’un objet qui pourrait lui servir d’arme.

Au bout de quelques mètres, elle trébucha contre un muret de ciment. Elle se pencha par-dessus, essayant d’en distinguer les contours malgré l’obscurité.

C’était un tunnel à bestiaux, un de ces couloirs à coudes multiples qui amenaient les malheureuses bêtes de l’enclos où on les regroupait, sans doute situé au-dehors du bâtiment, jusqu’à l’endroit où l’on devait les abattre. Le boyau semblait s’enfoncer sous la terre.

Carol prit une grande inspiration.

Peut-être que Daniel se trompait, peut-être qu’il y avait bien un autre accès, par une salle de contrôle, par exemple, d’où l’on actionnait ces portes et toutes ces machines. Il n’y avait plus à hésiter, de toute façon. Elle monta sur le muret, laissa pendre ses jambes, puis se laissa tomber dans le tunnel obscur.

OceanofPDF.com