Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 4

4

 

 

Dimanche matin

— Et par-dessus le marché, j’ai oublié le baby-phone dans la chambre sous les combles et Harris a encore fait un cauchemar ! s’esclaffa Cally.

— Seigneur, Cally, comment as-tu fait ton compte ?

Luella riait avec elle.

— Je l’ai oublié là en faisant la chambre avec Bay, hier. Les pleurs de Harris ont réveillé Marcus et il est descendu m’avertir.

— Marcus ? Tiens…

Cally leva les yeux au ciel. Aussitôt qu’elle avait prononcé le prénom de son hôte, Luella avait souri.

— Ne va pas t’imaginer…

— Oh ! Apparemment, je suis la seule ici à m’imaginer des choses et c’est bien triste.

Cally préféra ignorer cette allusion. Luella en faisait souvent depuis quelque temps.

— Que s’est-il passé ensuite ?

— Je suis allée chercher Harris et je l’ai bercé dans la cuisine.

— Où se trouvait, hum, Marcus ?

— Il est resté boire une tasse de café et on a bavardé.

— Hmm-mmm, commenta Luella en faisant claquer son chewing-gum.

— Je ne pouvais pas le chasser alors qu’il s’était levé exprès pour m’avertir que Harris pleurait.

— Hmm-mmm…

Luella fit claquer son chewing-gum de plus belle.

— Alors nous avons pris un café le temps que Harris se calme.

— Hmm-mmm.

— Luella, arrête tes « hmm-mm »

— Hmm, hmm, hmm.

Cally éclata de rire.

— Tu es impossible ! Il ne s’est rien passé.

— C’est d’autant plus navrant. Tu as besoin d’un homme, ma chérie.

— Luella, on a seulement bavardé. En fait, c’est moi qui ai parlé. Et puis, j’ai peut-être besoin d’un homme mais je ne crois pas que je devrais choisir parmi mes clients. En tout cas, j’en ai dit à M. North beaucoup plus qu’il ne demandait.

— On se demande bien pourquoi. De quoi avez-vous parlé exactement ?

— Surtout de Jamie et de Harris.

Luella s’arrêta de découper les fraises et regarda fixement Cally.

— Je sais…, concéda celle-ci. C’était bizarre. Je ne crois pas m’être confiée ainsi à quelqu’un depuis la mort de Jamie.

Cally inspecta le gratin et poursuivit en tournant le dos à Luella. Elle ne voulait pas croiser son regard.

— Je dois être un peu surmenée.

Luella soupira et se remit à découper les fruits.

Cally aurait voulu retirer ce qu’elle avait dit. Elles avaient déjà parlé de tout cela. Elle supportait très bien son veuvage. Elle avait vendu la ferme. Elle tenait ses chambres d’hôte. Elle élevait son fils. Tout allait bien.

Elle ne voulait plus jamais se retrouver désemparée comme après la mort de Jamie. Elle n’avait pas besoin d’un homme pour compliquer sa vie. Quoi qu’en dise Luella.

Quand son médecin lui avait appris sa grossesse, elle avait pris la décision d’élever seule son enfant et de construire autour de son cœur une forteresse où elle vivrait retranchée. Jamie était mort six semaines plus tôt. C’était ça ou s’écrouler.

A la naissance de Harris, ce rempart était devenu un moyen d’éloigner les personnes bien intentionnées qui se mêlaient de ses affaires.

Renoncer à cette protection serait comme abandonner une part d’elle-même. Elle n’y laissait entrer que Bay et Luella, qui étaient comme sa famille, une partie d’elle-même.

Il y avait aussi Kevin, son meilleur ami. Kevin était gay, c’était un type merveilleux et il faisait aussi partie de la famille.

Mais elle avait gardé ses distances avec tout le reste du monde depuis la mort de Jamie — surtout avec les célibataires séduisants et hétérosexuels. Elle vivait retranchée derrière ses remparts. Elle y était en sécurité et, dans le Sud, cette attitude ne choquait pas.

Il lui suffisait de dire « Je vais très bien ». Personne ne posait trop de questions dès lors qu’on plantait ce panneau « Accès interdit » à l’entrée de son jardin secret. On évitait ainsi toute émotion trop dangereuse.

Mais la nuit précédente, pour la première fois depuis les jours sombres qui avaient suivi la mort de Jamie, elle avait jeté un œil au-delà de sa forteresse.

Quelle bêtise ! Tout cela était tellement hors de question. Ridicule même ! Il fallait qu’elle se ressaisisse… ou qu’elle s’achète un vibromasseur.

Marcus North avait fait preuve de gentillesse, mais à l’évidence elle s’était trop ouverte à lui.

— Il doit me prendre pour une excentrique de Sudiste, poursuivit-elle à voix haute. Veuve, avec un enfant en bas âge. Je n’ai plus qu’à devenir une mémère à chat et le tableau sera complet.

Luella l’observa en grognant.

— Pas dans cette tenue.

Cally passa en revue son pantacourt blanc et son cache-cœur sans manches. Il n’y avait là rien de sexy ou de suggestif.

— Lu, tu plaisantes ou quoi ?

— Non, ma chérie. C’est toi qui es aveugle quand ça t’arrange.

Cally dévisagea longuement son amie. Luella était parfois totalement déconcertante.

— C’est fou ce que Harris s’amuse avec Bay, reprit-elle. Regarde ces fleurs qu’ils sont en train de planter.

Elle désigna la fenêtre.

— Tu changes de sujet ? contra Luella.

— Parfaitement… Bay est tellement gentil avec lui… Je n’aurais jamais pu y arriver sans vous deux.

— Allons, Cally, tu aurais trouvé une solution.

— Peut-être, mais Harris et moi ne serions pas aussi heureux.

Elle s’arrêta de couper les fruits pour se tourner vers Luella, dont les yeux brillaient.

— Si, Cally, tout irait bien. Mais je ne peux pas imaginer la vie sans ce petit garçon.

Cally sourit.

— Inutile d’essayer. Au fait, tu ne m’as pas dit que M. Williams voulait des beignets de gombo et du chou collard ? Tu pourrais préparer le dîner et c’est moi qui ferais les chambres pour une fois.

Luella acquiesça.

— Il faut que je pense à remplir les carafes d’eau-de-vie. J’ai oublié d’en monter une dans la chambre de M. North hier.

Et il me distrait tellement que j’ai également oublié de lui en apporter une hier soir en même temps que son sandwich.

Elle soupira intérieurement.

Donc, Marcus North ne la laissait pas indifférente. Ce n’était pas vraiment son type d’homme, mais il savait écouter. Une qualité rare et finalement assez sexy.

Cela expliquait peut-être pourquoi elle s’était autant confiée à lui, la veille. Il était clair qu’elle avait besoin d’un confident. Elle devrait peut-être s’acheter un chien.

Peu de temps après, elle rejoignit avec Luella la salle à manger. Gregor Williams et ses trois amis y étaient déjà attablés.

— Bonjour, monsieur Williams. Avez-vous bien dormi ?

Elle posa le gratin sur la table et commença le service du café et du jus d’agrumes.

Luella se chargea de servir la salade de fruits.

— Oui, nous avons bien dormi, répondit Gregor. Comme des bébés.

— Tant mieux.

— Nous pensions faire du ski nautique ou aller pêcher aujourd’hui.

— L’eau du lac a monté, c’est idéal pour le ski nautique. Mais elle risque d’être un peu froide.

Elle termina de servir le café et passa au gratin.

Peter Sams s’esclaffa.

— Oh ! nous avons le sang chaud, madame Burnett.

Les autres hommes ricanaient dans leur coin, mais Cally ne perdit pas contenance.

— Oh ! Je n’en doute pas, rétorqua-t-elle. Mais le niveau de l’eau est exceptionnellement élevé en raison du dégel en amont. C’est incroyable tout ce qui descend la rivière. On se demande comment certains objets se sont retrouvés dans l’eau. En allant jusqu’à la digue avec Harris, l’autre jour, j’ai vu un poteau téléphonique charrié par les flots. Il m’a paru inoffensif jusqu’à ce que je me rende compte de la vitesse à laquelle le courant l’emportait.

Gregor rejeta ces inquiétudes d’un geste de la main.

— Ne vous inquiétez pas. Nous n’irons que sur le lac, c’est sans danger.

Il sourit d’un air paternel qui la mit mal à l’aise.

— Nous partirons juste après le petit déjeuner, ajouta-t-il.

— Je ferai vos chambres en votre absence.

Cally termina le service et déposa le gratin sur la desserte à côté de la salade de fruits.

— Hier, reprit-elle, vous avez parlé à Luella de beignets de gombo et de chou collard. Si vous voulez, je peux lui demander de vous en préparer pour le dîner, ainsi que du pain de maïs, au lieu du menu dont nous sommes convenus quand vous avez réservé.

— C’est une excellente idée. Sams ici présent n’a jamais mangé de vraie cuisine traditionnelle du Sud.

— Dans ce cas, nous allons y remédier. Vous dînerez à 18 heures ?

— Nous serons là.

Marcus remonta en courant l’allée gravillonnée. Ses mollets le faisaient souffrir et il avait du mal à respirer. Il n’était pas assez régulier dans ses footings, se reprocha-t-il, et cela ne s’arrangerait pas dans les jours à venir. Le temps lui manquait. L’affaire allait atteindre un stade critique, sans parler des ennuis qui se préparaient à Jackson.

Hodges et le capitaine n’en revenaient pas de ce qu’Asa et lui avaient découvert dans la petite bourgade de Murphy’s Point, autour de River Trace. Jamais le lieutenant ne les aurait envoyés dans le comté de McCay s’il avait soupçonné que l’endroit allait devenir un tel foyer d’activité.

Ce poste au casino dans les forces spéciales du gouverneur était supposé être une punition. Une manière de ne pas le renvoyer tout en lui assignant une tâche insipide, dénuée d’action.

Au fur et à mesure que les comtés en lisière du Mississippi votaient des lois en faveur du jeu, le risque de délinquance et de criminalité augmentait. Vingt ans auparavant et quatre cents kilomètres plus au nord, sur l’autoroute 61, le comté de Tunica en avait fourni un parfait exemple. A l’époque où la loi sur le jeu y avait été votée, ce comté n’employait que cinq shérifs adjoints et ne possédait aucune infrastructure pour gérer l’énorme afflux de liquidités provoqué par ce changement.

Depuis, Tunica était devenu un petit Las Vegas. Cela ne s’était pas fait sans douleur. Le vol, la fraude et l’évasion fiscale étaient de gros problèmes potentiels.

La meilleure manière de les juguler consistait à placer des agents infiltrés à des postes de responsabilité dans les casinos. C’était un travail efficace mais d’une extraordinaire lenteur.

Parce qu’ils étaient sur la liste noire de la police des polices, Asa et Marcus s’étaient vu confier le comté le plus ingrat du Mississippi.

Mais le pire restait peut-être à venir : la police des polices semblait sur le point de prouver la faute professionnelle dans l’affaire Donny Simmons, suffisamment pour interdire Asa de service actif. Cette enquête pouvait lui coûter sa carrière. Marcus n’était pas à l’abri non plus : tout serait passé au peigne fin, notamment ses relations avec Tessa. Le week-end précédent, il était retourné à Jackson, pour prendre un peu de bon temps et décompresser avant que sa mission ne passe à la vitesse supérieure. Il n’avait même pas prévu de passer au bureau.

Cette bonne blague.

Hodges ayant appris qu’il était en ville, il avait passé la majeure partie du vendredi et du samedi en interrogatoire devant la police des polices et son patron. Des heures durant, le lieutenant avait râlé et pesté avec au coin de la bouche un de ses éternels cigares bon marché éteints, son crâne chauve luisant de transpiration.

— Je comprends votre réticence à témoigner contre votre coéquipier, North. Mais écoutez-moi bien. Vous êtes sur la sellette. Au moindre pet de travers, la police des polices ne vous lâchera plus. Accomplissez-moi cette mission à la perfection ou vous ne trouverez plus jamais de travail. Pigé ?

Oui, il avait parfaitement pigé. Mais que faire ? La police des polices le guettait au tournant.

Il avait essayé de leur dire qu’il n’avait aucun témoignage à apporter. Il avait été blessé pendant l’intervention et évacué en ambulance. Comment aurait-il su ce qui s’était passé après son départ ? D’ailleurs, il n’était pas question qu’il témoigne contre son coéquipier. Plutôt démissionner que de descendre Asa. Et puis, il avait déjà ses propres démons à gérer dans cette affaire.

Après cet après-midi de rêve en compagnie de son lieutenant, il était rentré chez lui et avait contemplé un verre de scotch pendant dix minutes puis l’avait vidé dans l’évier. Jamais il n’avait eu autant envie d’oublier, mais il s’était promis de ne plus jamais boire.

A ce souvenir, il courut de plus belle et contourna River Trace. Mais il faillit heurter Harris et un homme de couleur qui jardinaient dans une plate-bande près de l’allée.

— Dis-moi, Harris, ces ours ne sont pas revenus de la nuit, j’espère ?

Pour avoir laissé l’Interphone allumé toute la nuit, Marcus connaissait la réponse. A son réveil, il s’était trouvé bête d’avoir dormi au son d’une berceuse pour enfant.

L’homme se releva. Il était très grand, mais semblait assez frêle.

— Bonjour, Marcus North.

Après avoir serré la main du vieil homme, Marcus révisa son jugement quant à la fragilité de celui-ci.

— Bay Wiggins. Je travaille pour Cally.

— Ravi de faire votre connaissance, Bay. Harris et vous faites des merveilles avec ces fleurs.

— Des vers, fit Harris.

— Pardon ?

— Nous cherchons des vers pour aller pêcher sur le ponton, expliqua Bay.

Harris tendit un seau. Marcus se pencha au-dessus : des vers y grouillaient.

— Ils sont drôlement gros, Harris.

Puis, s’adressant à Bay :

— Vous pêchez quel poisson ?

— Surtout des perches, peut-être du crapet. Je ne sais pas si l’eau est déjà assez chaude. On va voir.

— Monsieur Nosse, tu viens aussi ?

Harris semblait plein d’espoir. Bay hocha la tête.

— Vous êtes le bienvenu si vous voulez vous joindre à nous. Nous serons au bout du ponton.

— C’est une charmante invitation et je vous remercie tous les deux. Je dois malheureusement partir travailler.

Le dos de Harris s’affaissa et il baissa les yeux vers ses baskets décorés de dinosaures.

Marcus hésita. Les mots sortirent malgré lui de sa bouche.

— Si je venais vous regarder quelques instants ? Je dois bien pouvoir trouver quelques minutes pour une partie de pêche.

Harris lui adressa un immense sourire, et ils descendirent tous les trois vers le ponton. Arrivé dessus, Harris lui prit la main. Marcus faillit trébucher.

— Cally lui interdit d’aller sur le ponton s’il ne tient pas un adulte par la main ou s’il ne porte pas de gilet de sauvetage, expliqua Bay.

Marcus acquiesça et ils avancèrent jusqu’au bout du ponton. Harris lui tira la manche pour lui indiquer qu’il devait s’asseoir près de lui, ce qui ne lui était pas familier, mais pas désagréable non plus.

Bay appâta tandis que Harris sautait, battait des mains et riait, faisant fuir tous les poissons à des centaines de mètres à la ronde. Mais Bay ne dit pas un mot. Il s’assit simplement et aida Harris à tenir la canne à pêche.

— Ça mord vraiment depuis ce ponton ? demanda Marcus.

— Parfois. De bon matin, avant que les bateaux ne sortent sur le lac.

Bay sourit au petit garçon. L’enfant se cramponnait joyeusement à la canne et la balançait au-dessus de l’eau comme un chef d’orchestre dirigeant une symphonie.

— Quand tout est calme, acheva Bay.

Marcus se laissa aller, assis dans ce silence sympathique en compagnie du vieil homme et du petit garçon. C’était un nouveau moment de normalité, songea-t-il. Mais peut-être allait-il un peu vite en besogne.

Un flic infiltré pêchant avec un vieil homme de couleur et un petit garçon blanc, ce n’était pas exactement normal. Mais c’était un moment de paix. Le genre de moment auquel il pourrait prendre goût.

Allons, de qui se moquait-il ? Une fois sa mission terminée, il ne remettrait plus jamais les pieds à River Trace. Il ne ferait peut-être même plus partie de la police.

Il contempla la surface du lac, peinant à se concentrer. Il avait du mal à réconcilier l’existence qu’il avait menée avec ce qu’il vivait sur ce ponton : un calme innocent et apaisant.

Harris appuya sa tête contre son épaule, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

Après quelques instants, Marcus abandonna son introspection pour profiter simplement de ce moment, tant qu’il durerait.

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