Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée
Chapitre 10
10
Marcus contemplait le lac voilé de brouillard. La veille, il y avait pêché avec Harris et Bay, et ce souvenir le troublait. Normalement, il aurait dû être à l’intérieur avec Gregor. Mais il voulait repousser ce moment.
La paix qu’il avait ressentie la veille s’était évanouie. La situation était devenue totalement inextricable.
La meilleure solution aurait été de contacter Hodges, d’appeler à l’aide la cavalerie. Ainsi il rentrerait dans les bonnes grâces de sa hiérarchie et l’on retrouverait Harris… ou provoquerait sa mort.
C’était l’obstacle majeur à son plan. Il ne pouvait être totalement sûr que les bureaucrates de Jackson puissent résoudre l’affaire sans bavure.
Hodges faisait bien son boulot. Marcus ne l’aimait pas, mais il lui faisait confiance. C’étaient les autres qui l’inquiétaient.
Et puis il y avait Cally. Comment la protéger de Gregor ? Ce type la tuerait si cela s’avérait nécessaire à la réalisation de son plan.
Marcus soupira.
Quarante-huit heures auparavant, il ne la connaissait même pas. Et voilà qu’il était prêt à risquer ce qui restait de sa carrière et peut-être même sa vie pour les sauver, son fils et elle.
A quel moment s’était-il laissé envoûter ?
A peu près au moment où elle lui avait ouvert la porte, samedi soir.
Elle n’y était pour rien, elle lui plaisait trop. Ses résolutions de rester strictement professionnel avaient été mises d’emblée à rude épreuve.
La veille, assis avec elle dans la cuisine, bavardant pendant qu’elle berçait son fils… Il s’était mis à penser à des choses, à désirer des choses qui ne l’avaient pas effleuré depuis… toujours.
Cette envie de paix qui le tracassait était devenue très nette lorsqu’il s’était assis pour boire son déca au clair de lune — l’envie d’une vie propre et bonne. Jusqu’à ce qu’il rencontre Cally, cette idée ne l’avait jamais effleuré. Mais désormais, ce qu’elle pensait de lui avait de l’importance.
Et puis, il y avait Harris. Quand le gamin l’avait pris par la main sur le ponton, c’était comme s’il l’avait pris par le cœur. Il devait le retrouver.
Un bruit de pas le fit se détourner du lac et de ses tristes pensées. Cally fonçait vers lui sur le ponton, une tasse de café à la main.
Il resta un moment interdit, comme si elle s’était matérialisée par le pouvoir de sa pensée.
Elle s’arrêta devant lui, les yeux étincelants de colère.
— Bonjour, dit Marcus, recouvrant l’usage de la parole. J’imagine que ce café n’est pas pour moi ?
Sa tentative de plaisanterie tomba à plat. Elle ne répondit pas à son salut, se mordit la lèvre inférieure — un geste plutôt excitant, même si ce n’était certainement pas le but.
— Quel petit jeu jouez-vous ? Pourquoi avez-vous fait cela ?
Le changement de ton était surprenant, songea Marcus. La veille au soir, elle était hystérique et brisée. Là, elle avait l’œil sec et bouillonnait de colère.
— Vous n’êtes pas qui vous prétendiez être. Que vouliez-vous dire en disant que vous ne faisiez pas semblant ?
Il mourait d’envie de lui avouer la vérité, pour qu’elle cesse de le regarder comme une chose répugnante.
Son dilemme était cruel.
Dis-le-lui.
Impossible, c’est trop dangereux.
Il s’agit de son fils. Elle pourrait t’aider.
Il commençait à faiblir et se réfugia dans la colère pour ne pas céder.
— Qui je suis ? Un monstre qui a participé à l’enlèvement de votre fils après l’avoir entendu faire des cauchemars et être allé pêcher avec lui. Voilà. Qu’en pensez-vous ?
— Je ne sais pas, mais vous n’êtes pas comme les autres. Vous êtes différent. Je le sais.
— Ah bon ? Qu’est-ce que vous en savez ? Qu’est-ce qui vous fait penser que je suis différent de Gregor et de sa clique ? Je pourrais vous avoir menti. Comment le sauriez-vous ?
— Parce que je le sais, c’est tout. Je le sens. Harris aussi l’a senti. Vous vous êtes occupé de lui quand il a fait ce cauchemar. Hier soir, quand vous êtes venu me voir…
Elle rougit mais poursuivit avec obstination.
— … vous avez dit que vous ne faisiez pas semblant avec nous. C’était vrai ?
Elle s’était rapprochée, sans doute pour mieux le scruter. Ses cheveux avaient ce même parfum frais que la veille. Il recula, autant devant ce souvenir que devant sa question.
Mais elle insista.
— J’ai vu à votre regard que vous étiez sincère. Vous n’êtes pas celui que Gregor pense. Je me trompe ?
Il était pris au piège et momentanément muet. Il allait finir par lui dire qui il était vraiment et cela les mettrait tous les deux en danger.
Elle s’était encore rapprochée, comme dans une dispute.
Il jeta un œil par-dessus son épaule : Gregor traversait la pelouse à grands pas dans leur direction.
Il n’avait pas encore atteint le ponton et ne pouvait pas avoir entendu leur conversation. Mais ce tête-à-tête entre le garde du corps vénal qu’il avait acheté et leur hôtesse malgré elle l’intriguait, devina Marcus.
Il devait empêcher Cally de clamer qu’il était différent s’il voulait leur épargner des ennuis. Il fit donc la première chose qui lui vint à l’esprit. Celle qu’il avait envie de faire depuis qu’il l’avait vue dans ses vêtements mouillés. Ce qu’il s’était promis de ne plus tenter depuis le fiasco de la chambre d’enfant.
Il la prit par la taille, l’attira contre lui et l’embrassa. Ce baiser devait sembler agressif à Gregor, pour sa propre sécurité et celle de Cally. Il l’embrassa donc violemment. Puis il se radoucit, lui entrouvrit les lèvres. En fait, il ne pouvait plus s’arrêter.
Elle le repoussa d’une main, tenant de l’autre la tasse de café coincée entre leurs corps. Elle essayait en vain de lui écraser les pieds mais il s’en moquait. Il approfondit le baiser en la contraignant à se pencher légèrement en arrière, sur son bras. Elle cessa de lui écraser les orteils.
Il remonta une main le long de son dos pour caresser le côté d’un sein. Elle murmura des propos inintelligibles et effleura timidement sa langue de la sienne. Il abaissa son autre main. Elle se serra contre lui, passa une main derrière son cou et il l’attira plus près encore. Elle répondit à son baiser et ouvrit les yeux.
C’était beaucoup mieux que la veille. Cette fois-ci, elle n’était pas hors d’elle-même. Elle réagissait avec sincérité, semblait-il. Et il se laissait porter…
A cette idée, il se ressaisit brusquement et se dégagea. Elle releva les yeux, manifestement choquée et surprise.
Que venait-il de se passer ? Marcus cligna les yeux : Gregor s’était arrêté à l’entrée du ponton. Il observait leur petite scène. Cally ne l’avait pas encore vu, il fallait faire quelque chose. Elle allait parler quand Marcus l’interrompit d’une voix sonore qui se réverbéra sur l’eau.
— Voilà ce que je suis, Cally. Je prends ce que je veux. Je peux être charmant parfois, mais le plus souvent non. Il reste un peu de temps avant notre départ. Qu’en dites-vous ? Ça vous dirait de monter dans ma chambre ?
Elle le regardait d’un air stupéfait, puis la vulnérabilité qu’exprimaient ses yeux se mua en froid glacial. Elle lui envoya son café au visage.
Le liquide lui dégoulina dessus.
A quelques mètres d’eux, Gregor éclatait de rire.
— Tu sais vraiment parler aux femmes, Marcus !
Cally laissa échapper un petit cri et se retourna. Marcus se pencha vers elle :
— J’imagine que votre réponse est non. Mais vous feriez mieux de partir tout de suite, parce qu’il ne comprend pas quand on lui dit non.
Elle baissa la tête et s’éloigna précipitamment sans même saluer Gregor au passage.
— Bonjour également, madame Burnett.
Marcus rassembla ses esprits en attendant que Gregor le rejoigne. Il devait garder la tête froide pour mener à bien sa mission. Ne pas se laisser distraire. Cally dans ses bras, chaude, douce, répondant à son baiser…
— A quelle heure est-ce que tu commences aujourd’hui ? demanda Gregor.
— Je dois y aller dans une heure à peu près. Il faut que j’aille me laver.
— Evidemment : tu ne peux pas aller travailler avec du café dans les cheveux. Je vais relouer un bateau pour aller voir la piste d’atterrissage aujourd’hui. Je veux vérifier qu’elle est toujours hors d’eau.
— Alors on est fin prêts pour ce soir ?
— On dirait.
— Je vais me doucher. Je reprends contact avant de partir.
Gregor hocha la tête. Ils se dirigèrent vers la maison, mais une tension flottait dans l’air.
Il soupçonne quelque chose.
La meilleure défense étant l’attaque, Marcus s’arrêta et se tourna vers Gregor.
— Tu as quelque chose à me demander ?
Il y eut un long silence.
— Hmm. Je n’en vois pas vraiment la nécessité. Comme tu l’as déjà dit, il ne faut pas étaler sa vie privée.
* * *
Cally regagna la maison pratiquement en courant, malgré les protestations de sa cheville douloureuse. Sa réaction au baiser de Marcus l’avait effrayée. Une part d’elle-même avait aimé — aimé embrasser l’homme qui avait participé à l’enlèvement de Harris. Que lui arrivait-il ? Elle avait encore son goût sur les lèvres.
Tremblante de rage, écœurée par sa propre conduite, elle rejoignit à grands pas l’entrée de la cuisine. Inutile de se mentir à elle-même. Si la veille elle essayait seulement de récupérer Harris, là, elle avait bel et bien embrassé Marcus. Est-elle en train de devenir folle ?
Elle claqua derrière elle la porte de l’entrée de service. Au même moment, on sonna à la porte principale, ce qui excita un peu plus ses nerfs déjà à vif.
Qui peut bien… ?
Elle se remémora l’avertissement de Gregor. Elle devait se débarrasser le plus rapidement possible de cette personne, quelle qu’elle soit.
Elle traversa le couloir en passant près du grand escalier. Au sommet de celui-ci, Sams la surveillait. Elle le gratifia d’un regard noir.
Allait-elle trouver la force de faire ce qu’il fallait ? Inspirant profondément, elle plaqua un maigre sourire sur ses lèvres et ouvrit.
— Surprise !
C’était Kevin, son meilleur ami. Aussitôt, il la serra dans ses bras, et elle se laissa faire, perdue. Il allait être difficile de se débarrasser de son ami.
— Kevin ! Mais qu’est-ce que tu fais là ?
— Dieu du ciel, Cally. Qu’est-ce que c’est que cet accueil ? Je ne t’ai pas vue depuis deux semaines.
Il la gratifia de son sourire éblouissant.
— Oh ! Désolée, Kevin. Je suis tellement surprise de te voir.
— Oui, je sais. Je fais un saut en passant. Je vais à Monroe. Tu te souviens de mon frère ? Sa femme et lui viennent d’avoir un bébé. Woo-ooh ! Je suis tonton et je vais découvrir ma nièce.
— Félicitations. Quand est-elle née ?
Cally posait ces questions machinalement. La situation lui échappait de plus en plus.
— La nuit dernière, répondit Kevin. Elle pèse trois kilos huit.
— C’est merveilleux.
— Je suis dans tous mes états. Je suppose que ça fait de Roger sa tante.
Cally répondit d’un léger sourire. Roger était l’âme sœur de Kevin. Elle avait été serveuse avec eux durant ses études à l’université de Memphis.
— Comment va Roger ? Il joue toujours au Peabody le week-end ?
— Oui. Maintenant qu’ils sont bien rodés, son groupe de jazz et lui jouent au The Roof tous les vendredis et samedis. Il faut que tu viennes un de ces week-ends, tu dormiras à la maison. Et tu amèneras Harris. On va s’amuser comme des fous.
Cally hocha la tête sans un mot.
— A propos de Harris, où est ce petit charmeur ?
— Il fait la sieste.
— Ah bon ?
Cally déglutit avec difficulté. Comment se débarrasser de Kevin ? Il les connaissait trop bien, Harris et elle. Suffisamment bien pour savoir que Harris ne faisait pas la sieste à 9 heures du matin. Elle ne savait plus quoi dire.
— Qu’y a-t-il, ma chérie ? Il n’est pas malade, j’espère ?
Elle saisit la perche au vol.
— En fait, il a une petite gastro. Ça s’est déclenché tout à coup…
Cally improvisait de mieux en mieux.
— … nous n’avons pas fermé l’œil avant 4 heures du matin.
Ce n’était pas entièrement faux.
— Ma pauvre petite. Tu dois être épuisée. Est-ce que je peux faire quoi que ce soit ?
Kevin se dirigea vers l’escalier.
— Non, non. Ça va aller. Luella et Bay m’aident énormément.
Elle se planta sur la première marche, lui barrant le passage.
— D’ailleurs, il ne faudrait pas que tu sois contaminé, surtout si tu vas voir un nouveau-né.
— Seigneur, si je ne te connaissais pas aussi bien, j’aurais l’impression que tu essaies de me flanquer dehors.
Cally lâcha un rire embarrassé.
— Mais, non, je n’essaie pas de te flanquer dehors. Je ne veux simplement pas que tu attrapes cette gastro.
Kevin l’observa d’un air perplexe puis leva les yeux vers Peter Sams qui descendait l’escalier.
— Bonjour.
Sams répondit d’un signe de tête au salut de Kevin.
— Bonjour, madame Burnett.
Il se dirigea vers la salle à manger.
— Bonjour, monsieur Sams, marmonna Cally.
Il entra dans la salle à manger puis referma la porte derrière lui. Kevin la scrutait toujours, visiblement de plus en plus intrigué.
— Les affaires vont bien ?
— Hmm ? Oh ! oui ! Les affaires vont bien.
— Je ne vais pas rester, mais je prendrais volontiers une tasse de café avant de repartir.
— Bien sûr.
Cally sourit franchement pour la première fois depuis l’arrivée de Kevin, soulagée qu’il cesse de l’interroger sur Harris et qu’il s’en aille bientôt.
— Allons dans la cuisine.
— Comment vont les Wiggins ?
— Très bien. Ils se débrouillent à merveille. Je ne sais pas ce que je ferais sans eux.
— Hmm-hmm.
Gregor et Marcus étaient encore sur le ponton. Sams traversait la pelouse dans leur direction. Avait-elle le temps d’appeler la police avant qu’ils ne rentrent tous les trois ?
Mais où étaient Boggs et Johnson ? Pouvait-elle prendre le risque ? Pouvait-elle appeler et se débarrasser de Kevin avant qu’ils ne soient tous de retour ?
— Kevin, tu pourrais me prêter ton portable ? Ceux d’ici sont en panne ce matin et je voudrais appeler la pharmacie pour voir s’ils ont un médicament pour Harris.
Elle tremblait un peu. N’était-elle pas en train de mettre Kevin en danger ?
Il sortit son iPhone.
— Bien sûr. Je peux passer en ville prendre ce médicament si tu veux.
— Non ! Je veux dire… ce n’est pas nécessaire. Bay peut aller me le chercher. Luella lui a préparé une liste de commissions. Donc, il va devoir aller en ville de toute manière. D’ailleurs, tu dois aller voir ta nièce.
Elle avait le téléphone en main, mais qui appeler ? Et que dire en présence de Kevin ?
— D’accord. Euh, Cally ? Tu crois que Luella acceptera de me donner sa recette de gumbo de poisson cette fois ?
Cally n’écoutait qu’à moitié. Elle fixait l’écran de l’appareil tout en essayant de surveiller ce qui se passait dehors. Gregor et Marcus étaient toujours là. Sams les avait rejoints. Elle pouvait y arriver.
— Cally ?
— Oui, bien sûr. Tu n’as qu’à lui demander.
Elle alla au comptoir, y remplit deux tasses de café puis composa le 911. Ça sonnait à l’autre bout de la ligne, mais elle devait quitter la pièce pour parler.
— Dans ce cas, je la lui demanderai, poursuivit Kevin.
— Je peux te donner une tasse jetable si tu veux.
Pour que tu puisses partir avec…
— Tu veux de la crème au praliné ?
— Non.
Kevin la rejoignit.
Elle se concentrait sur le téléphone. Pourquoi le 911 ne répondait-il pas ?
— Tu m’excuses un instant ? Je vais aller téléphoner dans l’autre pièce.
— Non. Cally, que se passe-t-il au juste ? Tu sais que Luella ne me donnera jamais cette recette. Je la lui ai demandée une dizaine de fois en deux ans. Elle dit que c’est un secret de famille. C’est devenu une blague entre nous, chaque fois que je viens te voir.
Cally quitta l’appareil des yeux et se tourna vers Kevin, l’estomac de plus en plus noué.
— Que se passe-t-il, ma chérie ? Quelque chose ne va pas, je le sais. Tu n’arrêtes pas de mordiller tes jolies lèvres et tu appelles le 911.
Elle laissa échapper un cri étouffé.
— Les iPhones ont un grand écran, ma chérie. Allons, laisse-moi t’aider.
Elle ne pouvait pas. Elle devait le flanquer dehors. Immédiatement.
— Bon sang, Kevin. Ne pose plus de questions. Si tu veux m’aider, sors d’ici. Monte dans ta voiture et va-t’en. Je ne peux pas t’expliquer pourquoi mais je t’en supplie.
Cally se retourna vers le jardin. Gregor et Marcus avaient disparu.
— C’est la dernière chose que je ferai, répliqua son ami.
— Kevin, écoute-moi. Je t’en prie, va-t’en. Tout de suite. Avant qu’il ne soit trop tard.
— Trop tard pour quoi ?
Elle s’y était mal prise.
— Ils arrivent. Va-t’en. Sors d’ici.
Elle l’entraîna vers la porte de la cuisine mais empocha le téléphone.
— Je ne peux rien te dire pour l’instant et il faut que tu partes. Tu ne peux pas rester ici. Je ne veux pas que tu restes.
— Madame Burnett, c’est ainsi que vous parlez à vos amis ?
C’était la voix de Gregor. Cally se figea.
— Vous ne voudriez pas éveiller ses soupçons, tout de même ?
Gregor était dans le couloir conduisant à sa chambre. Marcus et Sams se tenaient derrière lui.
— Qui êtes-vous ? demanda Kevin.
— Personne qui doive vous inquiéter. Vous auriez dû écouter Mme Burnett quand elle vous a demandé de partir.
Gregor s’avança tranquillement dans la cuisine.
— Car voyez-vous, je crains que vous ne puissiez plus maintenant aller où que ce soit.
— Que se passe-t-il ? Cally ?
Gregor sortit son arme.
— Non ! hurla Cally. Je vous en prie, ne lui faites pas de mal. C’est ma faute. Il ne dira rien à personne. Je vous en prie.
Elle s’interposa entre Gregor et Kevin.
— Je vous ai avertie qu’il y aurait des conséquences si vous désobéissiez à mes ordres, tonna Gregor. Poussez-vous, madame Burnett.
Il leva son arme.
— Non ! Je vous en prie, non !
Elle s’avança pour tirer sur le bras de Gregor.
— Gregor, c’est inutile, intervint Marcus. Il peut rester ici avec les…
Un coup de feu l’interrompit et Kevin tomba à la renverse, le visage en sang.
— Kevin ! Mon Dieu, Kevin !
Cally se précipita vers lui et posa sa tête ensanglantée sur ses genoux. Il avait la tempe gauche déchirée. Elle appuya dessus de ses mains tremblantes pour tenter d’arrêter le sang qui coulait, chaud et collant.
Marcus prit des serviettes sur le comptoir et s’agenouilla pour l’aider. Kevin avait perdu connaissance mais respirait encore.
— Non d’un chien, Gregor, c’était vraiment indispensable ? gronda Marcus.
— C’était un avertissement. La prochaine fois que vous essayez de me dicter ma conduite, je tue pour de bon. J’ai peut-être besoin de toi pour pénétrer dans le casino, mais certaines personnes sont moins nécessaires.
Il regarda Cally avec insistance. Puis, il enjamba Kevin et quitta la cuisine, suivi de Sams.
Marcus faisait pression sur la blessure avec les serviettes.
L’odeur métallique du sang se mêlait à celle de la poudre. Cally se mit à respirer par la bouche pour ne pas en avoir la nausée.
— C’est grave ? s’enquit-elle tout bas.
— Je ne sais pas. On dirait que la balle n’est pas rentrée.
— Il va s’en sortir ?
Ses mains étaient ensanglantées et Marcus les observa un instant.
— Je ne sais pas. Les blessures à la tête sont mauvaises. Elles pissent le sang. Enlevons-le de là pour voir si on peut arrêter le saignement.
Cally se leva pour l’aider à porter Kevin.
— Je n’y arrive pas, il est trop lourd.
— Allez chercher Bay. Il pourra le soulever.
— Oui. Il a été infirmier militaire en Corée. Il saura quoi faire. Je reviens tout de suite.
Elle n’eut pas à le chercher bien loin. Bay et Luella accouraient vers la maison quand elle sortit. Ils avaient certainement entendu le coup de feu.
— Que t’est-il arrivé ? cria Bay.
Elle était couverte de sang, se rendit-elle compte.
— Ce n’est pas le mien. Je n’ai rien mais on a besoin d’aide. Gregor a tiré sur Kevin.
— Quand Kevin est-il… Peu importe. Où est-il ? demanda Luella.
— Dans la cuisine. Marcus s’occupe de lui.
Luella et Bay s’arrêtèrent un instant de courir et interrogèrent Cally du regard.
— J’ignore ce qui se passe, mentit-elle. Marcus essaie d’aider Kevin. C’est tout ce qui compte pour l’instant.
Sans ajouter un mot, ils la suivirent à l’intérieur.
— Où voulez-vous le mettre ? demanda Marcus.
— Dans ma chambre.
Marcus prit la tête de Kevin et Bay porta les jambes. Ils le transportèrent dans le couloir et le déposèrent sur le beau lit à colonnes qui avait appartenu à la grand-mère de Jamie.
Un frisson parcourut Cally : le cauchemar empirait d’heure en heure.
Elle alla chercher des serviettes et de l’eau oxygénée dans la salle de bains.
Bay avait de l’expérience, tout le monde suivit ses instructions. Il demanda à Luella d’aller chercher une paire de ciseaux et de la désinfecter. Marcus l’aida à nettoyer la plaie. Cally se rendit dans la chambre d’enfant.
Là, elle sortit doucement de sa poche le téléphone de Kevin. Il était couvert de sang. Après l’avoir nettoyé à l’aide de lingettes pour bébé, elle prit une profonde inspiration et contempla l’écran.
C’était peut-être sa dernière chance. Elle composa le 911 et appuya sur la touche appel.
Rien.
L’appel ne passait pas. Elle réessaya.
Zut. Le réseau était parfois mauvais mais jamais à ce point.
On frappa à la porte. Elle faillit laisser échapper l’appareil.
— Cally ? Ça va ? J’ai besoin de savoir où je peux trouver de l’alcool dénaturé.
Marcus ouvrit la porte sans hésiter et fixa le téléphone qu’elle tenait à la main.
— Qu’est-ce que vous faites ?
— J’essaie de trouver de l’aide.
Il avisa le 911 sur l’écran.
— Vous avez parlé à quelqu’un ?
L’appel était enfin passé et une sonnerie retentit.
— 911. Veuillez annoncer votre urgence.
— Raccrochez.
— Mais Kevin…
— Raccrochez immédiatement, Cally. Gregor a des scanners qui peuvent intercepter l’appel. Il saura exactement qui vous avez appelé et ce que vous avez dit. La police ne pourra pas arriver ici à temps pour sauver qui que ce soit s’il sait que vous avez contacté les autorités.
— Veuillez annoncer votre urgence.
Le regard de Cally se posa sur l’appareil puis sur Marcus. Il avait toutes les raisons de lui mentir mais semblait surtout inquiet qu’il lui arrive quelque chose à elle. Il pouvait lui arracher le téléphone des mains. Pourquoi n’en faisait-il rien ?
— Veuillez annoncer votre urgence.
— Pourquoi est-ce que je devrais vous croire ?
— Je ne trouve aucune raison valable.
Elle mit fin à l’appel.
— Mais qui êtes-vous ?
— Le monstre qui a participé à l’enlèvement de votre fils et qui essaie de sauver votre ami. Souvenez-vous-en. Maintenant, il faut m’aider à m’occuper de lui. Vous venez ?
Elle déglutit, refoulant son désespoir, et hocha la tête. Avait-elle tort de croire Marcus ou venait-elle de sauver sa peau en n’appelant pas les secours ?
— Donnez-moi ce téléphone.
Il tendit la main. Elle y jeta l’appareil et le suivit dans le couloir.
Bay nettoyait la blessure. Elle était de forme ovale et les bords n’étaient pas nets mais elle ne semblait pas profonde. Un lambeau de peau gros comme une pièce de vingt-cinq cents pendait à la lisière des cheveux.
Cally se lava les mains et tendit à Bay tout ce qu’il lui demandait.
Combien de sang Kevin avait-il perdu ? Il était pâle comme la mort.
Luella arriva avec la paire de ciseaux stérilisée et repartit chercher des linges pour faire le pansement.
Bay s’inquiétait de ses mains.
— J’ai quatre-vingt-trois ans et elles tremblent trop pour faire ça. Mais je peux vous dire ce qu’il faut faire.
Marcus acquiesça.
Cally tint la tête de Kevin pendant que Marcus taillait les cheveux autour de la plaie.
— Il a besoin de voir un médecin, dit-elle.
— Gregor n’acceptera pas, rappela Marcus.
— Je sais, mais il faudrait le recoudre.
— Il faudra nous en charger nous-mêmes. Bay nous dira quoi faire.
Cally essuyait le sang sur les joues de Kevin tout en fusillant Marcus du regard.
— Je peux vous aider si vous me le permettez, Cally.
— Bien sûr que je vous le permets. J’accepterais l’aide du diable en personne, au point où j’en suis.
Il hocha la tête.
— Je vois que vous vous êtes fixé des objectifs réalistes.
— Je me moque de savoir qui vous êtes ou ce que vous préparez du moment que vous pouvez aider Kevin.
Luella revint à temps pour l’empêcher de devenir grossière. Elle apportait une pile de serviettes ainsi que du fil et une aiguille trempée dans de l’alcool.
Marcus se nettoya les mains. Sur la demande de Bay, il prit le fil et l’aiguille.
— Que la fête commence.
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