Au nom de mon fils - Mission : garde rapprochée

Chapitre 3

3

 

 

Caroline se gara dans l’allée de la petite maison blanche et bleue qu’elle avait louée. C’était une demeure bien modeste à côté de l’espèce de palais où elle avait vécu durant cinq ans. Avant cela, elle avait habité chez ses parents, à trois heures de route de Savannah, depuis le jour de sa naissance. Ce petit cottage tout simple, c’était peut-être son premier véritable foyer, car elle n’aurait pas à le partager avec Richard.

Quelques coups tapés du doigt sur sa vitre la firent sursauter. Mais ce n’était pas le masque furieux de son mari, seulement le visage attentif et ouvert de Luke Dawson, qui avait bondi dehors dès qu’elle avait serré le frein à main. Apparemment, elle était restée perdue dans ses pensées et dans ses craintes quelques instants, oubliant tout ce qui l’entourait. Elle pressa le bouton pour baisser sa vitre.

— Il faut entrer, madame Ashton, lui dit son nouveau garde du corps. Vous êtes trop à découvert, ici.

— Oh ! Bien sûr… Excusez-moi. Voulez-vous que j’ouvre le coffre pour que vous puissiez prendre votre sac ?

— Non, je reviendrai chercher les bagages lorsque vous serez en sécurité à l’intérieur.

Elle remonta la vitre et ouvrit la portière. Il lui tendit la main.

Un instant, elle hésita, tant le contact d’une paume masculine lui était devenu difficile. Mais quand il effleura ses doigts, aucune crainte ni répulsion ne la gagnèrent. Au contraire, la main forte et chaude de Luke lui inspirait un sentiment qu’elle n’avait pas ressenti depuis bien longtemps : celui d’être en sécurité.

Elle leva la tête pour lui sourire, mais il était trop occupé à scruter les alentours d’un regard attentif et circulaire pour le remarquer. Caroline s’en félicita, car à cet instant précis, l’anxiété se mit de nouveau à lui broyer l’estomac, la faisant presque vaciller. Heureusement Luke ne pouvait s’en rendre compte. Il était déjà bien difficile de faire admettre à un parfait étranger qu’elle avait peur de son propre mari et encore plus humiliant de lui laisser soupçonner tout ce à quoi elle avait dû se soumettre, parce que trop faible pour résister.

Bien qu’une brise légère agitât les feuilles des arbres, il faisait passablement chaud. Dans ces conditions, pourquoi son garde du corps portait-il une légère veste de cuir sur son polo ? se demanda Caroline. Elle comprit presque aussitôt et haussa les épaules devant sa bêtise : ce devait être pour masquer l’étui de pistolet accroché à sa ceinture, juste à l’arrière de sa hanche, comme dans les films. Elle n’avait guère l’habitude de se trouver en présence d’armes à feu et avait toujours appréhendé que cette situation se présente. Pourtant, le pistolet de Luke Dawson la rassurait. Richard pouvait bien rire des pitoyables efforts qu’elle avait déployés pour échapper à ses coups, il n’était tout de même pas à l’épreuve des balles.

Elle s’avança vers la maison et Luke demeura juste derrière elle, un peu en retrait. Mais dès qu’elle eut déverrouillé la porte, il passa d’autorité devant elle, jeta un rapide coup d’œil à l’intérieur, puis la fit prestement entrer et referma derrière elle.

— Pas de système d’alarme ? s’enquit-il.

— Pas encore. Je n’ai loué cette maison que depuis une semaine.

Elle se frotta les bras.

— Nous n’en avions pas non plus dans la grande maison. Richard n’aime pas l’idée de devoir prendre une clé ou une carte, s’il décide de faire un tour dans le jardin, la nuit.

— Vous n’en aviez pas besoin, parce que les issues de la propriété sont de toute manière gardées vingt-quatre heures sur vingt-quatre et sept jours sur sept. Ici, il en faut une. Je vais la faire installer.

En s’excusant d’un bref sourire, il repassa devant elle pour aller ouvrir un placard, sans doute dans le but de vérifier qu’il n’y avait pas d’intrus à l’intérieur, songea Caroline. Puis il se dirigea vers le couloir.

— Restez ici pendant que je vais voir les chambres, s’il vous plaît, lui intima-t-il.

Il disparut derrière une porte et il lui fallut moins de deux minutes pour inspecter les deux chambres et la salle de bains.

— Je suppose que la cuisine est de ce côté-ci, après le salon ?

Elle acquiesça, même si c’était aussi la première fois qu’elle entrait dans cette maison. En fait, c’était Leslie qui l’avait trouvée et s’était occupée de tout. Caroline, elle, avait seulement vu l’annonce sur internet, avec des photos et une vidéo panoramique. Elle n’aurait de toute façon pu faire autrement sans être obligée de justifier sa visite auprès de Richard.

Luke passa dans le salon, qui s’ouvrait par une grande baie vitrée sur la rue et le jardin. C’était l’une des raisons pour lesquelles Caroline avait choisi cette location : si jamais Richard découvrait où elle se cachait, elle voulait le voir venir de loin. De plus, avec ses fenêtres sur les deux façades, on pouvait s’échapper de cette maison sans trop de difficultés.

Après avoir jeté un coup d’œil derrière le canapé et aux endroits assez grands pour dissimuler un homme, Luke passa dans la cuisine.

Un moment plus tard, il se mit à parler. Sans doute téléphonait-il à quelqu’un, supposa Caroline. Pas de quoi s’inquiéter…

Elle s’essuya le front, surprise qu’il soit moite de transpiration. Pourtant, la maison était fraîche, à la fois grâce à l’air conditionné et à l’abondante « mousse espagnole ». Cette plante typique des Etats du Sud pendait aux branches des chênes jusque sur le toit, le protégeant de l’ardeur du soleil.

Peut-être avait-elle pris froid ou attrapé un virus de grippe qui passait par là. Cela pourrait expliquer pourquoi elle se sentait tellement rompue dans tout son corps, même aux endroits où Richard ne l’avait pas frappée.

Elle déposa son sac à main sur une commode et se dirigea à son tour vers la cuisine, mais arrivée sur le seuil de celle-ci, elle se figea.

A l’autre bout de la pièce, Luke parlait bien dans son téléphone portable, mais sur le carrelage, Richard, allongé de tout son long, gisait dans une flaque de sang.

Les murs se mirent à tourner autour de Caroline. Richard l’avait déjà retrouvée. Comment ? Ce n’était pas possible… Il allait bondir sur ses pieds et tendre vers elle un doigt accusateur, puis il lui donnerait une nouvelle « leçon ».

Elle le détailla, les yeux écarquillés. Le sang… Le sang qui trempait le costume favori de Richard… Le complet italien qu’il portait le jour où il l’avait rencontrée… Il l’aurait tuée si ce costume avait été abîmé par sa faute.

Elle fit un pas hésitant en avant, puis s’arrêta net. Elle se mit à trembler. Quelqu’un l’appela par son nom. Le monde se mit à vaciller et soudain, tout devint noir.

* * *

Luke lança un regard excédé à l’officier de police à la calvitie naissante. Ils étaient assis l’un en face de l’autre dans un bureau de l’hôpital.

— Je vous ai déjà raconté tout ça, inspecteur Cornell, soupira Luke.

— Eh bien, racontez-le-moi encore une fois, je ne m’en lasse pas… Vous dites que vous n’aviez jamais rencontré Mme Ashton avant aujourd’hui ?

— C’est exact.

— A quelle heure est-elle arrivée à votre bureau ?

— 9 h 10.

Cornell écrivit quelque chose sur son carnet à spirale fatigué.

— Et combien de temps est-elle restée ?

— Dix minutes, peut-être bien. Elle voulait engager un garde du corps. Je lui ai fait signer un contrat, elle m’a payé une avance…

— Combien ?

— Comment ?

— Combien, l’avance ?

De plus en plus excédé, Luke secoua la tête. La patience n’avait jamais fait partie de ses qualités principales, mais répondre à ce policier fouineur épuisait le peu qui lui en restait.

— Les honoraires normaux pour un temps plein : deux mille par semaine, plus les frais.

L’inspecteur émit un sifflement ironiquement admiratif.

— Vous ne vous embêtez pas !

— Ce sont les prix partout, renseignez-vous. Et pour deux mille, vous avez le grand jeu… Bon, écoutez, il faut que je voie ma cliente…

— Restez donc un peu tranquille… Ce n’est pas la peine d’interroger l’infirmière une fois encore. Quand le médecin l’aura vue, on saura pourquoi elle s’est trouvée mal.

Luke eut un rire sans joie.

— Elle ne s’est pas simplement trouvée mal. Il y a plus grave. Je n’ai pas réussi à la ranimer. Et elle a des marques au poignet, qui ressemblent à des traces de doigts, mais sont de véritables hématomes. Vous vous rendez compte avec quelle force il faut serrer les poignets d’une femme, pour les marquer comme ça ?

— Vous pensez que son mari la brutalisait ?

— Pas vous ?

Le policier haussa les épaules.

— Vous croyez qu’elle aurait pu le tuer, à cause de ça ?

Luke se raidit sur sa chaise.

— Vous ne croyez tout de même pas que c’est elle ?

L’inspecteur Cornell prit un air fataliste.

— Je suis un type routinier, moi, vous savez. J’ai un mari assassiné, je soupçonne d’abord sa femme, c’est plus fort que moi…

— Richard Ashton était déjà mort quand nous sommes entrés dans la maison. Et si elle est l’assassin, pourquoi donc avoir engagé un garde du corps ?

L’inspecteur Cornell glissa son carnet et son stylo dans la poche de poitrine de sa chemise. Puis il s’adossa à sa chaise comme si elle était le plus confortable des fauteuils.

— Ça fera une bonne défense devant le tribunal, en tout cas, dit-il, pince-sans-rire. Le genre à ébranler la conviction des jurés, très malin…

— Est-ce que vous connaissez l’heure exacte de la mort de Ashton ? Ça me paraît le point central.

— Pas encore, c’est bien pour cela que je n’ai pas arrêté sa femme. Pour le moment…

— Ça, et le fait qu’elle était inconsciente, je suppose…

Luke n’avait pas cherché à dissimuler le sarcasme dans sa voix. Mais Cornell sourit d’un air ravi.

— Tout à fait, répondit-il, visiblement content de lui. Vous voyez que vous me comprenez…

Luke lui décocha un nouveau regard furibond. L’inspecteur allait tout droit à l’explication la plus basique, presque trop simple. Cependant, on ne pouvait complètement le lui reprocher. Si Caroline Ashton avait subi des violences de la part de son mari, elle pouvait très bien avoir fomenté sa vengeance et l’avoir engagé, lui, Luke, pour servir de témoin quand elle ferait semblant de découvrir le corps. Mais cette explication paraissait tout de même assez invraisemblable et, de toute manière, elle avait signé un contrat par lequel il était tenu de la protéger durant une semaine.

— Il y a autre chose que vous devriez considérer, dit-il au policier. Après tout, la cible du tueur pouvait tout aussi bien être Mme Ashton et non monsieur. Peut-être que le tueur l’attendait, puisqu’elle avait loué la maison, et qu’il a été surpris par son mari.

L’inspecteur eut une moue désabusée.

— Si vous voulez, oui, ça peut être une explication. Mais elle n’est pas très haut sur l’échelle des versions plausibles, celle-là…

Luke n’y croyait pas vraiment non plus, mais il essayait d’envisager toutes les options possibles sans se laisser emprisonner, comme le policier, dans les apparences.

— Il faut que je passe un coup de fil, annonça-t-il.

Sans attendre la permission, il se leva de la chaise dure et étroite sur laquelle depuis deux heures il attendait qu’un médecin daigne enfin examiner Caroline Ashton.

Il quitta le bureau et alluma immédiatement son téléphone portable pour appeler Mitch.

Quand celui-ci décrocha, Luke ne perdit pas de temps en palabres inutiles.

— Tu as trouvé quelque chose ?

— Ouais. J’ai parlé à un de mes copains qui travaillent toujours pour la Stellar-Security. Il m’a dit qu’ils gardaient le visuel de tous ceux qui entrent et sortent de la propriété, à partir de maintenant. Et Ashton a fait installer un traqueur de GPS sur la voiture de sa femme. Qu’est-ce que tu dis de ça ? J’ai là un listing de tous les endroits où elle s’est rendue depuis ce matin, avec l’horaire…

Luke n’en revenait pas. Faire installer un tel appareil sur le véhicule de son épouse, c’était plus que de la méfiance et Caroline disait donc manifestement la vérité. Ce serait plutôt drôle, songea-t-il, si c’était finalement Richard Ashton lui-même qui fournissait un alibi à Caroline et démontrait son innocence…

— Vas-y, Mitch, déroule !

— M. Ashton a quitté sa maison à 7 h 55. Son épouse, quinze minutes plus tard. Elle s’est rendue directement à un pressing du centre-ville et y est restée une dizaine de minutes. Après ça, elle est allée à l’étude Wiley et Harrison. Elle y est arrivée à 8 h 40.

— Wiley et Harrison, les avocats ?

— Eux-mêmes. Elle y est restée dix minutes. Ensuite, il y a quelque chose : elle était sur la Highway 80, quand elle s’est rangée sur le bas-côté et est restée là douze minutes.

— Pour quoi faire ? commenta Luke, interloqué.

— Ça, il faudra que tu le lui demandes toi-même, répondit son ami avec un petit sourire dans la voix.

— Bon, et puis ?

— La suite, tu la connais : elle s’est rendue tout droit à notre bureau, t’a engagé, et tu l’as suivie jusqu’à la maison qu’elle avait louée. Vous êtes arrivés à 9 h 47. Enfin, tu as appelé police secours quatre minutes plus tard.

— Je n’ai pas encore l’heure officielle du décès, mais le corps de Richard Ashton était encore chaud quand j’ai cherché son pouls. Donc, d’après ce que tu viens de me dire, elle n’a pas pu le tuer.

— Il ne semble pas, non.

A cette idée, Luke se détendit un peu.

Il possédait un vrai talent pour la psychologie, ce qui l’avait toujours beaucoup aidé dans son travail. Depuis le début, Caroline lui paraissait douce et aimable, comme le montrait la sollicitude qu’elle lui avait témoignée au cas où il aurait été blessé en la protégeant. Elle ne correspondait vraiment pas au genre de femme capable d’assassiner quelqu’un, même si ce quelqu’un le méritait.

— Merci, Mitch…

— Pas de quoi. Tu as besoin que je m’occupe d’autre chose ?

— Pas pour l’instant. Je te rappelle.

Luke raccrocha et rejoignit instantanément le bureau où l’attendait l’inspecteur Cornell. Il le mit rapidement au courant de ce que Mitch avait découvert. Une fugitive déception passa sur le visage du policier. L’inspecteur Cornell comprit que Luke s’en était aperçu, car il confia :

— Je croyais qu’on allait pouvoir clore le dossier tout de suite, c’est raté. Le coroner a appelé pendant que vous étiez sorti. Il a dit que la victime est morte moins d’une heure avant que vous ne trouviez le corps. J’avais déjà vérifié que M. Ashton était arrivé à son bureau à 8 h 30 et qu’il en était reparti à 8 h 45. Son chauffeur personnel dit l’avoir déposé au petit cottage vingt minutes plus tard, c’est-à-dire à peu près au moment où Mme Ashton s’est pointée à votre bureau. Si tout ce que vous m’avez raconté est exact, alors elle n’a pas pu abattre son mari.

— Le chauffeur l’a déposé… Et l’a laissé sur place ?

— Apparemment. Il y a un de mes gars qui continue à l’interroger au cas où on pourrait en tirer autre chose. Je vais en envoyer un autre chez vous, interroger votre copain Mitch, celui qui vous a renseigné.

— Inspecteur Cornell ? appela quelqu’un du dehors. Monsieur Dawson ?

— Par ici, docteur, répondit le policier en se levant.

Le médecin les rejoignit.

— Mme Ashton va bien ? s’enquit tout de suite Luke.

— J’espère qu’elle va s’en tirer au mieux. Elle est en réanimation pour l’instant.

— En réanimation ? s’étonna Luke. Vous avez dû l’opérer ?

— Hémorragie interne, messieurs, répondit le médecin. Atteinte à la rate. Il est heureux que j’aie pu l’examiner à temps, sinon, une issue fatale était à craindre.

Cornell se tourna vers Luke.

— Vous savez comment elle a pu être blessée ?

Luke secoua la tête, mais la réponse était évidente, aussi évidente que les marques sur ses poignets.

Le médecin crispa les mâchoires.

— Moi, j’ai ma petite idée là-dessus. Venez voir…

Il les guida à travers les couloirs vers une double porte marquée :

« Salle de réanimation ».

Il y avait là plusieurs lits, isolés les uns des autres par des tentures vertes. Le médecin les conduisit jusqu’au bout de la pièce et écarta le dernier rideau, révélant la présence de Caroline, endormie, toute pâle et paraissant très vulnérable. Son corps délicat semblait perdu au fond de ce lit d’hôpital, nota Luke. Une perfusion, accrochée à un portant, était reliée à son bras droit et un brassard de tensiomètre au gauche. Le moniteur, à côté, émettait des bips réguliers, traçant une courbe sur un petit écran, témoin de ses fonctions vitales.

Du doigt, le médecin montra les hématomes à ses poignets.

Cette fois, l’inspecteur ne souriait plus. Contrairement à Luke, il les découvrait. Ses traits étaient fermés, sa bouche pincée, en une ligne mince.

— Je ne vous montre pas les autres blessures pour ne pas la réveiller, dit le médecin à voix basse, mais je peux vous dire qu’elle en a un peu partout, sur le ventre, le dos, les flancs, à beaucoup d’endroits où on ne peut les deviner, quand elle est habillée. A moins que cette dame ait été victime de plusieurs accidents de voiture successifs très récemment, il n’y a qu’une seule explication possible : quelqu’un la battait, vicieusement, violemment et de façon répétitive sur des périodes de plusieurs jours, d’après les différences de coloration des hématomes. Et ce n’est pas tout…

Il traversa le petit espace pour se placer devant un écran d’ordinateur dont il manipula un instant les commandes. L’écran s’alluma, révélant des radiographies.

— Ceci, expliqua-t-il en montrant l’image, est la trace d’une fracture de l’avant-bras droit, survenue il y a probablement quelques années…

Il rafraîchit l’écran.

— … Ici, une autre, sur l’autre bras. Là encore, l’os s’est ressoudé, mais c’est un peu moins ancien, probablement huit ou neuf mois.

Il éteignit l’écran.

— Je pourrais vous en montrer d’autres, qui relèvent tous du même diagnostic. Aucune de ces fractures n’a entraîné de complications, ni, semble-t-il, nécessité absolument un plâtrage. Ce qui explique vraisemblablement pourquoi son bourreau n’a jamais été obligé de conduire Mme Ashton dans un hôpital. Mais elle a dû terriblement souffrir, faute de soins réellement appropriés.

Très ébranlé, Luke baissa les yeux vers la frêle silhouette étendue sur le lit. Comment pouvait-on faire subir un tel supplice à quiconque, mais plus encore à une femme ? Une femme, qui plus est, frêle et délicate comme celle-ci ?

— Comment pouvez-vous être sûr que personne ne l’a jamais conduite dans un hôpital, docteur ? intervint l’inspecteur Cornell.

— Dès que j’ai vu les radios, j’ai demandé à mon assistante d’appeler la résidence des Ashton et d’interroger le personnel. Aucun des domestiques n’a entendu parler d’hospitalisation, ni n’a vu cette dame porter un plâtre. J’ai également fait appeler tous les établissements hospitaliers de Savannah. Aucun n’a jamais eu Mme Ashton parmi ses patientes. Mais cette fois, son bourreau est allé trop loin. Il lui a fait éclater la rate et a failli la tuer. Et ce n’est pas encore le pire…

Stupéfait, Luke releva la tête. Quoi encore, grands dieux ?

— Mme Ashton a récemment été enceinte, poursuivit le médecin. Je pense qu’elle a perdu le bébé à force de coups et que là non plus, elle n’a pas été traitée efficacement. Je dois la faire passer sous soins intensifs, en espérant qu’elle supportera bien les antibiotiques.

— Et sinon ? demanda Cornell qui avait ressorti son carnet.

— Dans ce cas, je ne pourrais répondre de rien, l’issue pourrait être fatale…

Une infirmière les rejoignit et prononça quelques mots à l’oreille du médecin.

— Excusez-moi, leur dit-il, je dois aller voir un autre patient. Je reviens dans quelques minutes.

Quand il quitta le petit espace clos de rideaux, Cornell referma son carnet d’un coup sec.

— Je crois que je vais garder Mme Ashton en tête de ma petite liste.

Luke le dévisagea, abasourdi.

— Après ce que le docteur vient de dire, vous la soupçonnez toujours ?

— Que je sache, le meurtre reste toujours interdit, même en cas de violences conjugales. Elle aurait dû le dénoncer…

— Ce n’est pas aussi simple et vous le savez très bien, répliqua Luke. J’ai vu assez de cas de ce genre pour savoir que les gens se sentent perdus, isolés, sans personne vers qui se tourner. Ou bien, ils arrivent à se persuader que celui qui les abuse va changer et s’amender. Ou bien, pire encore, ils se croient responsables de la situation. Sortir de cette spirale infernale est très difficile.

— Sauf qu’elle est l’épouse d’un milliardaire, répondit calmement le policier. Elle avait les moyens de lui échapper. D’ailleurs, elle l’a fait. Elle l’a quitté. Elle n’est pas restée dans le piège.

Luke garda un instant le silence en grinçant des dents et il prit la main de Caroline sur le drap. Sa peau était à la fois brûlante de fièvre et très pâle, presque translucide. Elle avait enduré le martyre, soupira Luke. Savait-elle seulement qu’elle avait été enceinte ? Qu’elle avait perdu le bébé ?

— Tout à l’heure, dans le bureau, lança-t-il à Cornell, vous avez admis qu’elle ne pouvait pas l’avoir tué.

Le policier baissa les yeux sur leurs mains jointes et répondit toujours aussi nonchalamment :

— J’ai dit qu’elle ne pouvait pas lui avoir tiré dessus, ça ne veut pas dire qu’elle ne sait pas qui l’a tué, ni qu’elle n’a pas commandité le meurtre. Supprimer un salopard qui vous torture et vous déclenche une fausse couche, tout en s’arrangeant pour que son fric vous revienne, vous connaissez une meilleure raison de tuer quelqu’un, vous ?

De nouveau, Luke garda un instant le silence. L’argumentation du policier était fondée. Mais Caroline était venue lui demander son aide et voilà qu’elle était dans un lit d’hôpital, luttant pour sa vie. Il fallait que quelqu’un combatte à ses côtés, et comme les volontaires ne se bousculaient pas, il faudrait bien qu’il s’en charge.

— Savez-vous seulement si elle va bien hériter de la fortune de son mari ? reprit-il à l’intention de l’inspecteur. Car si elle ne touche rien, une partie de votre théorie s’effondre…

— Pas encore. J’ai appelé ses avocats, ils doivent m’envoyer une copie du testament.

Ce fut au tour du policier de garder assez longtemps le silence, sans détacher ses yeux de leurs mains jointes.

— C’est toujours mieux d’avoir les moyens, dit-il finalement de sa voix nonchalante. Ça permet par exemple de se payer les services d’un tueur, pour supprimer son mari.

Luke voulut répliquer, le contredire, mais il ne trouvait rien à lui opposer. Cornell avait raison. Si Caroline avait finalement décidé de se venger, l’argent ne lui aurait pas manqué.

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